Ainsi sur les derrières de l'armée, à gauche comme à droite, le progrès visible de nos opérations attestait que l'ennemi ne pouvait pas les troubler, puisqu'il les laissait accomplir. Seulement quelques partisans, sortis des places de Colberg et de Dantzig, recrutés par des prisonniers prussiens qui s'étaient échappés, infestaient les routes. Divers détachements furent employés à les poursuivre. Un léger accident, qui n'eut rien de grave, inspira toutefois un instant de crainte pour la tranquillité de l'Allemagne. La Hesse, dont on venait de détrôner le souverain, de détruire les places, de dissoudre l'armée, était naturellement la plus mal disposée des provinces de l'Allemagne envers les Français. Trente mille hommes licenciés, oisifs, privés de solde et de moyens de vivre, étaient, quoique désarmés, un levain dangereux que la prudence conseillait de ne pas laisser dans le pays. On avait imaginé d'enrôler une partie d'entre eux, sans dire où on les ferait servir. L'intention était de les employer à Naples. Le secret ayant été divulgué par quelques indiscrétions commises à Mayence, le rassemblement des enrôlés s'insurgea, en disant qu'on voulait envoyer les Hessois périr dans les Calabres. Le général Lagrange, qui commandait en Hesse, n'avait que fort peu de troupes à sa disposition. Les insurgés désarmèrent un détachement français, et menacèrent de soulever la Hesse tout entière. Mais la prévoyance de Napoléon avait fourni d'avance les moyens de parer à cet événement fâcheux. Des régiments provisoires partis du Rhin, un régiment italien en marche vers le corps du maréchal Mortier, les fusiliers de la garde tirés de Paris, et un des régiments de chasseurs venant d'Italie, n'étaient pas loin. On les dirigea en toute hâte vers Cassel, et l'insurrection fut immédiatement comprimée.

L'immense pays qui s'étend du Rhin à la Vistule, des montagnes de la Bohême à la mer du Nord, était donc soumis. Les places se rendaient l'une après l'autre à nos troupes, et nos renforts le traversaient paisiblement, en y exerçant la police, tandis qu'ils marchaient vers le théâtre de la guerre, pour recruter la grande armée.

Doute passager répandu sur la situation de Napoléon en Pologne.

Cependant le général russe Benningsen avait mis une telle audace à se dire victorieux, que le roi de Prusse à Kœnigsberg, l'empereur Alexandre à Pétersbourg, avaient reçu et accepté des félicitations. Et bien que les résultats matériels, tels que la retraite des Russes sur la Prégel, notre tranquille établissement sur la Vistule, les siéges entrepris et terminés sur l'Oder, dussent répondre à toutes les forfanteries d'un ennemi qui se croyait victorieux, quand il n'avait pas essuyé un désastre aussi complet que celui d'Austerlitz ou d'Iéna, on affecta néanmoins de montrer une certaine joie. Fausse joie à Vienne par suite des bruits mensongers répandus sur la situation de l'armée française. Cette joie éclata surtout à Vienne, et dans le sein de la cour impériale. Empereur, archiducs, ministres, grands seigneurs, se félicitèrent également. Rien n'était plus naturel et plus légitime. Il n'y avait à redire qu'au langage tenu par le cabinet de Vienne dans ses communications les plus récentes avec Napoléon, langage qui dépassait peut-être la limite de la dissimulation permise en pareil cas. M. de Lucchesini, passant à Vienne, rectifie les idées de la cour d'Autriche, et détruit sa fausse joie. Du reste l'erreur qui causait la joie de nos ennemis ne fut pas de longue durée. M. de Lucchesini, qui avait quitté la cour de Prusse en même temps que M. d'Haugwitz, traversait alors Vienne pour se rendre à Lucques sa patrie. Il n'avait plus d'illusions pour lui-même, il n'avait plus d'intérêt à faire illusion aux autres, et en conséquence il dit la vérité sur les rencontres sanglantes dont la Vistule venait d'être le théâtre. Les boues de la Pologne avaient paralysé, disait-il, vaincus et vainqueurs, et permis aux Russes de se soustraire à la poursuite des Français. Mais les Russes, battus à outrance partout, n'avaient aucune chance de tenir tête aux redoutables soldats de Napoléon. On devait s'attendre qu'au printemps, peut-être même à la première gelée, celui-ci ferait une irruption sur la Prégel ou le Niémen, et terminerait la guerre par un acte éclatant. L'armée française, ajoutait M. de Lucchesini, n'était ni démoralisée, ni privée de ressources, ainsi qu'on le prétendait; elle vivait bien, s'accommodait du climat humide et froid de la Pologne, tout comme elle s'était accommodée jadis du climat sec et brûlant de l'Égypte; elle avait enfin une foi aveugle dans le génie et la fortune de son chef.

Ces nouvelles d'un observateur calme et désintéressé abattirent les fausses joies des Autrichiens. La cour de Vienne, tant pour rassurer Napoléon par une démarche amicale, que pour avoir au quartier général français un informateur exact, demanda l'autorisation d'envoyer à Varsovie M. le baron de Vincent. Les ministres des cours étrangères, qui avaient voulu suivre M. de Talleyrand à Berlin, quelques-uns même à Varsovie, avaient été poliment éconduits, comme témoins incommodes et souvent fort médisants. On consentit toutefois à recevoir M. de Vincent, par ménagement pour l'Autriche, et pour lui fournir aussi un moyen direct d'être instruite de la vérité, qu'on avait plutôt intérêt à lui faire connaître qu'à lui cacher. M. de Vincent arriva vers la fin de janvier à Varsovie.

Tandis que Napoléon employait le mois de janvier 1807, soit à consolider sa position sur la Vistule et sur l'Oder, soit à grossir son armée de renforts venus de France et d'Italie, soit enfin à soulever l'Orient contre la Russie, se tenant prêt à faire face à toute attaque immédiate, mais n'y croyant guère, les Russes lui en préparaient une, et des plus redoutables, malgré les rigueurs de la saison. État de l'armée russe après la bataille de Pultusk, les combats de Golymin et de Soldau. Après l'affaire de Pultusk, le général Benningsen battu, quoi qu'il en eût dit, car on ne se retire pas en toute hâte lorsqu'on est victorieux, avait passé la Narew, et se trouvait dans le pays de landes, de marécages et de bois, qui s'étend entre la Narew et le Bug. Il y avait recueilli deux divisions du général Buxhoewden, fort inutilement laissées par celui-ci à Popowo, sur le Bug, pendant les derniers engagements. Il remonta la Narew avec ces deux divisions et celles de son armée qui avaient combattu à Pultusk. Dans ce même moment, les deux demi-divisions du général Benningsen, qui n'avaient pu le rejoindre, ralliées aux deux divisions du général Buxhoewden qui étaient à Golymin et à Makow, restaient sur l'autre rive de la Narew, dont les ponts venaient d'être emportés par les glaces. Les deux portions de l'armée russe, réduites ainsi à l'impossibilité de communiquer entre elles, remontaient les rives de la Narew, faciles à détruire isolément, si on avait pu être informé de leur situation, et si de plus l'état des chemins avait permis de les atteindre. Mais on ne parvient pas à tout savoir à la guerre. Le plus habile des généraux est celui qui, à force d'application et de sagacité, arrive à ignorer un peu moins que de coutume les projets de l'ennemi. En toute autre circonstance, Napoléon, avec son activité prodigieuse, avec son art de profiter de la victoire, aurait bientôt découvert la périlleuse situation de l'armée russe, et aurait infailliblement détruit la portion qu'il se serait attaché à poursuivre. Mais plongé dans les boues, privé d'artillerie et de pain, il s'était vu réduit à une complète immobilité. Ayant mené d'ailleurs ses soldats à l'extrémité de l'Europe, il avait considéré comme une sorte de cruauté de mettre leur dévouement à de plus longues épreuves.

Le général Benningsen et le général Buxhoewden tentèrent quelques efforts pour se rejoindre, mais les ponts, plusieurs fois rétablis, furent toujours rompus, et ils se virent obligés de remonter la Narew lentement, vivant comme ils pouvaient, et tâchant de gagner les lieux où une jonction deviendrait praticable. Toutefois ils réussirent à se rencontrer personnellement, et ils eurent une entrevue à Nowogrod. Quoique peu disposés à s'entendre, ils convinrent d'un plan, qui n'allait à rien moins qu'à continuer les hostilités, malgré l'état du pays et de la saison. Le général Benningsen fait prévaloir l'avis de continuer les opérations malgré l'état du pays et de la saison. Le général Benningsen, qui, à force de se dire victorieux à Pultusk, avait fini par le croire, voulait absolument reprendre l'offensive, et par son influence on décida la continuation immédiate des opérations militaires, en suivant une marche tout autre que celle qui avait été d'abord adoptée. Au lieu de longer la Narew et ses affluents, et de s'adosser ainsi au pays boisé, ce qui fixait le point d'attaque sur Varsovie, on résolut de faire un grand circuit, de tourner par un mouvement en arrière la vaste masse des forêts, de traverser ensuite la ligne des lacs, et de se porter vers la région maritime par Braunsberg, Elbing, Marienbourg et Dantzig. On était assuré de vivre en opérant de ce côté, grâce à la richesse du sol le long du littoral. Nouveau plan d'opération du général Benningsen, consistant à agir par le littoral de la Baltique, et à venir passer la Vistule entre Thorn et Marienbourg. On se flattait en outre de surprendre l'extrême gauche des cantonnements français, d'enlever peut-être le maréchal Bernadotte, établi sur la basse Vistule, de passer facilement ce fleuve sur lequel on avait conservé plusieurs appuis, et en se portant au delà de Dantzig, de faire tomber d'un seul coup la position de Napoléon en avant de Varsovie.

Si l'on jette en effet les yeux sur la ligne que décrivent la Vistule et l'Oder pour se rendre dans la Baltique (voir la carte no 37), on remarquera qu'ils courent d'abord au nord-ouest, la Vistule jusqu'aux environs de Thorn, l'Oder jusqu'aux environs de Custrin, et qu'ils se redressent ensuite brusquement, pour couler au nord-est, formant ainsi un coude marqué, la Vistule vers Thorn, l'Oder vers Custrin. Il résulte de cette direction, surtout en ce qui concerne la Vistule, que le corps russe qui passait ce fleuve entre Graudenz et Thorn, se trouvait beaucoup plus près de Posen, base de nos opérations en Pologne, que l'armée française campée à Varsovie. La différence était presque de moitié. C'était donc en soi un projet bien conçu, que de franchir la Vistule entre Thorn et Marienbourg, sauf la bonne exécution, de laquelle dépend toujours le sort des plans les meilleurs. Nous avons effectivement déjà démontré plus d'une fois, que sans la précision dans les calculs de distance et de temps, sans la promptitude dans les marches, la vigueur dans les rencontres, la fermeté à poursuivre une pensée jusqu'à son entier accomplissement, toute manœuvre hardie devient aussi funeste qu'elle aurait pu être heureuse. Et ici, en particulier, si on échouait, on était débordé par Napoléon, séparé de Kœnigsberg, acculé à la mer, et exposé à un vrai désastre, car, pour répéter une autre vérité déjà exprimée ailleurs, on court, dans toute grande combinaison, autant de péril qu'on en fait courir à son adversaire.

Les deux généraux russes étaient à peine d'accord sur le plan à suivre, qu'une résolution prise à Saint-Pétersbourg, en conséquence des faux récits du général Benningsen, lui conférait l'ordre de Saint-Georges, le nommait général en chef, le débarrassait de la suprématie militaire du vieux Kamenski, et de la rivalité du général Buxhoewden. Ces deux derniers étaient par la même résolution rappelés de l'armée.

Le général Benningsen fait un grand détour en arrière, pour se porter sur le littoral de la Baltique.