Le général Benningsen, resté seul à la tête des troupes russes, persista naturellement dans un plan qui était le sien, et se hâta de le mettre à exécution. Il remonta la Narew jusqu'à Tykoczyn, passa le Bober près de Goniondz, à l'endroit même où Charles XII l'avait franchi un siècle auparavant, et vint traverser la ligne des lacs, près du lac Spirding, par Arys, Rhein, Rastenburg et Bischoffstein. Le nom des lieux indique qu'il avait atteint le pays allemand, c'est-à-dire la Prusse orientale. Le 22 janvier, un mois après les dernières actions de Pultusk, de Golymin et de Soldau, il arrivait à Heilsberg sur l'Alle. Ce n'est pas ainsi qu'il faut marcher pour surprendre un ennemi vigilant. Cependant caché par cet impénétrable rideau de forêts et de lacs qui séparait les deux armées, le mouvement des Russes était demeuré entièrement inaperçu des Français.

À cette époque, le général Essen avait enfin amené les deux divisions de réserve annoncées depuis long-temps; ce qui portait le nombre total des divisions de l'armée russe à dix, indépendamment du corps prussien du général Lestocq. Ces deux nouvelles divisions, composées de recrues, furent destinées à garder, outre le Bug et la Narew, la position qu'avaient occupée antérieurement les deux divisions du général Buxhoewden, restées étrangères aux opérations du mois de décembre. La division Sedmaratzki fut postée à Goniondz, sur le Bober, pour veiller sur la ligne des lacs, maintenir les communications avec le corps du général Essen, et donner des ombrages aux Français sur leur droite. De dix divisions le général Benningsen n'en conservait donc que sept, pour les porter sur le littoral et la basse Vistule. Après les pertes faites en décembre, elles pouvaient représenter une force de 80 mille hommes, et de 90 mille[17] au moins avec le corps prussien de Lestocq.

Position des cantonnements français au moment de la reprise des hostilités.

Nous avons déjà fait remarquer que les eaux des lacs s'écoulaient, les unes en dedans du pays, par l'Omulew, l'Orezyc, l'Ukra, dans la Narew et la Vistule, les autres en dehors par de petites rivières se rendant directement à la mer, et dont la principale est la Passarge, qui tombe perpendiculairement dans le Frische-Haff. Les corps français, répandus à droite sur la Narew et ses affluents, à gauche sur la Passarge, couvraient la ligne de la Vistule, de Varsovie à Elbing. Les maréchaux Lannes et Davout avaient leurs cantonnements, comme nous l'avons dit, le long de la Narew, depuis son embouchure dans la Vistule jusqu'à Pultusk et au-dessus, formant la droite de l'armée française et couvrant Varsovie. Le corps du maréchal Soult était établi entre l'Omulew et l'Orezyc, d'Ostrolenka à Willenberg et Chorzellen, donnant la main d'un côté aux troupes du maréchal Davout, de l'autre à celles du maréchal Ney, et formant ainsi le centre de l'armée française. Le maréchal Ney, porté plus en avant, à Hohenstein sur la haute Passarge, se liait avec la position du maréchal Soult aux sources de l'Omulew, et avec celle du maréchal Bernadotte derrière la Passarge. Ce dernier, protégé par la Passarge, occupant Osterode, Mohrungen, Preuss-Holland, Elbing, formait la gauche de l'armée française vers le Frische-Haff, et couvrait la basse Vistule ainsi que Dantzig.

Excursions hardies du maréchal Ney jusqu'aux portes de Kœnigsberg.

Le maréchal Ney, qui avait la position la plus avancée, ajoutait encore aux distances qui le séparaient du gros de l'armée par la hardiesse de ses excursions. Dès que la gelée commençait à rendre au sol quelque consistance, il embarquait, comme nous l'avons dit, ses troupes légères sur des traîneaux, et courait jusqu'aux environs de Kœnigsberg chercher des vivres pour ses soldats. Il avait fait de la sorte quelques captures heureuses, qui avaient singulièrement contribué au bien-être de son corps d'armée. L'Alle, dont il parcourait les bords (voir les cartes nos 37 et 38), a ses sources près de celles de la Passarge, dans un groupe de lacs entre Hohenstein et Allenstein, puis s'en sépare à angle droit, et tandis que la Passarge coule à gauche vers la mer (ou Frische-Haff), elle coule tout droit vers la Prégel, de manière que l'Alle et la Passarge, la Prégel et la mer, présentent pour ainsi dire les quatre côtés d'un carré long. Le maréchal Ney, placé à Hohenstein, au sommet de l'angle que décrivent la Passarge et l'Alle avant de se séparer, ayant à sa droite en arrière les cantonnements du maréchal Soult, à sa gauche en arrière ceux du maréchal Bernadotte, descendant et remontant tour à tour le cours de l'Alle dans ses courses jusqu'à la Prégel, ne pouvait manquer de rencontrer l'armée russe en mouvement.

Le maréchal Ney, dans ses excursions, rencontre l'armée russe, et donne l'éveil aux cantonnements français.

Napoléon, craignant qu'il ne se compromît, l'avait réprimandé plusieurs fois. Mais le hardi maréchal, persistant à courir plus loin qu'il n'en avait l'autorisation, rencontra l'armée russe qui avait passé l'Alle, et qui allait franchir la Passarge aux environs de Deppen. Elle s'avançait en deux colonnes. Celle des deux qui devait franchir la Passarge à Deppen, était chargée de faire une percée vers Liebstadt, pour s'approcher de la basse Vistule, et surprendre les cantonnements du maréchal Bernadotte.

Levée des cantonnements français.

Le maréchal Ney, dont l'indocile témérité avait eu du moins pour avantage de nous avertir à temps (avantage qui ne doit point encourager à la désobéissance, car elle a rarement des effets aussi heureux), le maréchal Ney se hâta de se replier lui-même, de prévenir le maréchal Bernadotte à sa gauche, le maréchal Soult à sa droite, du danger qui les menaçait, et d'envoyer au quartier général à Varsovie la nouvelle de la soudaine apparition de l'ennemi. Il prit à Hohenstein un poste bien choisi, duquel il pouvait se porter soit au secours des cantonnements du maréchal Soult sur l'Omulew, soit au secours des cantonnements du maréchal Bernadotte derrière la Passarge. (Voir la carte no 38.) Il indiqua à celui-ci la position d'Osterode, belle position sur des plateaux, derrière des bois et des lacs, où le premier et le sixième corps réunis étaient en mesure de présenter environ 30 et quelques mille hommes aux Russes, dans un site presque inexpugnable.