Le maréchal Bernadotte, en se concentrant à Osterode, rencontre les Russes à Mohrungen.

Mais les troupes du maréchal Bernadotte répandues jusqu'à Elbing, près du Frische-Haff, avaient de grandes distances à franchir pour se rallier, et si le général Benningsen eût marché rapidement, il aurait pu les surprendre et les détruire, avant que leur concentration fût opérée. Le maréchal Bernadotte expédia aux troupes de sa droite l'ordre de se porter directement sur Osterode, et aux troupes de sa gauche l'ordre de se réunir au point commun de Mohrungen, qui est sur la route d'Osterode, un peu en arrière de Liebstadt, c'est-à-dire très-près des avant-gardes russes. Le danger était pressant, car la veille, l'avant-garde ennemie avait fort maltraité un détachement français laissé à Liebstadt. Le général Markof, avec 15 ou 16 mille hommes environ, formait la tête de la colonne russe de droite. Il était le 25 janvier, dans la matinée, à Pfarrers-Feldchen, ayant trois bataillons dans ce village, et en arrière une forte masse d'infanterie et de cavalerie. Le maréchal Bernadotte arriva en cet endroit, peu distant de Mohrungen, vers midi, avec des troupes qui, parties dans la nuit, avaient déjà fait dix ou douze lieues. Combat de Mohrungen. Il arrêta ses dispositions sur-le-champ, et jeta un bataillon du 9e léger dans le village de Pfarrers-Feldchen, pour enlever à l'ennemi ce premier point d'appui. Ce brave bataillon y entra baïonnette baissée sous une vive fusillade des Russes, et soutint dans l'intérieur du village un combat acharné. Au milieu de la mêlée on lui prit son aigle, mais il la reprit bientôt. D'autres bataillons russes étant venus se joindre à ceux qu'il combattait, le maréchal Bernadotte envoya à son secours deux bataillons français, qui, après une lutte d'une extrême violence, restèrent maîtres de Pfarrers-Feldchen. Au delà se voyait sur un terrain élevé le gros de la colonne ennemie, appuyée d'un côté à des bois, de l'autre à des lacs, et protégée sur son front par une nombreuse artillerie. Le maréchal Bernadotte après avoir formé en ligne de bataille le 8e le 94e de ligne et le 27e léger, marcha droit à la position des Russes sous le feu le plus meurtrier. Il l'aborda franchement; les Russes la défendirent avec opiniâtreté. La fortune voulut que le général Dupont, arrivant des bords du Frische-Haff, par la route de Preuss-Holland, se montrât avec le 32e et le 96e, à travers le village de Georgenthal, sur la droite des Russes. Ceux-ci, ne pouvant tenir à cette double attaque, abandonnèrent le champ de bataille, couvert de cadavres. Ce combat leur coûta 15 à 16 cents hommes tués ou pris. Il coûta aux Français environ 6 à 7 cents morts ou blessés. La dispersion des troupes et la grande quantité de malades avaient été cause que le maréchal Bernadotte n'avait pu réunir à Mohrungen plus de 8 à 9 mille soldats, pour en combattre 15 à 16 mille.

Conséquences du combat de Mohrungen.

Cette première rencontre eut pour résultat d'inspirer aux Russes une circonspection extrême, et de donner aux troupes du maréchal Bernadotte le temps de se rassembler à Osterode, position dans laquelle, jointes à celles du maréchal Ney, elles n'avaient plus rien à craindre. Les 26 et 27 janvier, en effet, le maréchal Bernadotte rendu à Osterode, se serra contre le maréchal Ney, attendant de pied ferme les entreprises ultérieures de l'ennemi. Le général Benningsen, soit qu'il fut surpris de la résistance opposée à sa marche, soit qu'il voulût concentrer son armée, la réunit tout entière à Liebstadt, et s'y arrêta.

C'est le 26 et le 27 janvier que Napoléon, successivement informé, par des avis partis de divers points, du mouvement des Russes, fut complétement fixé sur leurs intentions. Il avait cru d'abord que c'étaient les courses du maréchal Ney qui lui valaient des représailles, et au premier instant il en avait ressenti et exprimé un mécontentement fort vif. Mais bientôt il fut éclairé sur la cause réelle de l'apparition des Russes, et ne put méconnaître de leur part une entreprise sérieuse, ayant un tout autre but que celui de disputer des cantonnements.

Quoique cette nouvelle campagne d'hiver interrompît le repos dont ses troupes avaient besoin, il passa promptement du regret à la satisfaction, surtout en considérant le nouvel état de la température. Le froid était devenu rigoureux. Résolutions de Napoléon en apprenant la reprise des hostilités. Les grandes rivières n'étaient pas encore gelées, mais les eaux stagnantes l'étaient entièrement, et la Pologne offrait une vaste plaine glacée, dans laquelle les canons, les chevaux, les hommes ne couraient plus le danger de s'embourber. Napoléon, recouvrant la liberté de manœuvrer, en conçut l'espérance de terminer la guerre par un coup d'éclat.

Manœuvre que Napoléon oppose au plan des Russes.

Son plan fut arrêté à l'instant même, et conformément à la nouvelle direction prise par l'ennemi. Lorsque les Russes menaçant Varsovie suivaient les bords de la Narew, il avait songé à déboucher par Thorn avec sa gauche renforcée, afin de les séparer des Prussiens, et de les jeter dans le chaos de bois et de marécages que présente l'intérieur du pays. Cette fois au contraire, les voyant décidés à longer le littoral pour passer la basse Vistule, il dut adopter la marche opposée, c'est-à-dire remonter lui-même la Narew qu'ils abandonnaient, et, s'élevant assez haut pour les déborder, se rabattre brusquement sur eux, afin de les pousser à la mer. Cette manœuvre, en cas de succès, était décisive; car si dans le premier plan, les Russes refoulés vers l'intérieur de la Pologne, étaient exposés à une situation difficile et dangereuse, dans le second, acculés à la mer, ils se trouvaient comme les Prussiens à Prenzlow ou à Lubeck, réduits à capituler.

Concentration de l'armée sur le corps du maréchal Soult, de manière à déborder les Russes, et à les pousser à la mer.

En conséquence, Napoléon résolut de rassembler toute son armée sur le corps du maréchal Soult, en prenant ce corps pour centre de ses mouvements. Pendant que le maréchal Soult, réunissant ses divisions sur celle de gauche, marcherait par Willenberg sur Passenheim et Allenstein, le maréchal Davout formant l'extrême droite de l'armée, devait se rendre au même endroit par Pultusk, Myszniec, Ortelsbourg; le maréchal Augereau formant l'arrière-garde devait y venir de Plonsk par Neidenbourg et Hohenstein; le maréchal Ney formant la gauche, devait y venir d'Osterode. C'est à ce bourg d'Allenstein, adopté par Napoléon comme point commun de ralliement, que la Passarge et l'Alle rapprochées un moment, commencent à se séparer. Une fois arrivés sur ce point, si les Russes persistaient à franchir la Passarge, nous étions déjà sur leur flanc, et très-près de les avoir débordés. C'était donc à ce bourg d'Allenstein qu'il importait d'amener à temps les quatre corps des maréchaux Davout, Soult, Augereau et Ney.