Il devenait évident que les Russes, s'arrêtant cette fois après le combat du soir, et n'employant pas la nuit à marcher, étaient résolus à engager le lendemain une action générale. L'armée française était harassée de fatigue, fort réduite en nombre par la rapidité des marches, travaillée par la faim, et transie de froid. Mais il fallait livrer bataille, et ce n'était pas en semblable occasion, que soldats, officiers, généraux, avaient coutume de sentir leurs souffrances.
Napoléon se hâta de dépêcher le soir même plusieurs officiers aux maréchaux Davout et Ney pour les ramener, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche. Le maréchal Davout avait continué de suivre l'Alle jusqu'à Bartenstein, et il ne se trouvait plus qu'à trois ou quatre lieues. Il répondit qu'il arriverait dès la pointe du jour vers la droite d'Eylau (droite de l'armée française), prêt à donner dans le flanc des Russes. Le maréchal Ney, qu'on avait dirigé sur la gauche, de façon à tenir les Prussiens à distance, et à pouvoir fondre sur Kœnigsberg dans le cas où les Russes se jetteraient derrière la Prégel, le maréchal Ney était en marche sur Kreutzbourg. On fit courir après lui, sans être aussi assuré de l'amener à temps sur le champ de bataille, qu'on l'était d'y voir paraître le maréchal Davout.
Effectif des corps composant l'armée française à la bataille d'Eylau.
Privée du corps de Ney, l'armée française s'élevait tout au plus à cinquante et quelques mille hommes, bien que les Russes l'aient portée à 80 mille dans leurs relations, et un historien français, ordinairement digne de foi, à 68[19]. Le corps du maréchal Davout, dont l'effectif présentait 26 mille hommes à Awerstaedt, sensiblement diminué par les combats livrés depuis, par les maladies, par la dernière marche de la Vistule à Eylau, par les détachements laissés sur la Narew, était fort de 15 mille hommes environ. Le corps du maréchal Soult, le plus nombreux de toute l'armée, très-réduit également par la dyssenterie, la marche, les combats d'arrière-garde, ne pouvait pas être évalué à plus de 16 ou 17 mille hommes. Celui du maréchal Augereau, affaibli d'une quantité de traînards et de maraudeurs qui s'étaient dispersés pour vivre, n'en comptait que 6 à 7 mille au bivouac d'Eylau, dans la soirée du 7 février. La garde, mieux traitée, plus retenue par la discipline, n'avait laissé personne en arrière. Toutefois elle ne s'élevait qu'à 6 mille hommes. Enfin la cavalerie de Murat, composée d'une division de cuirassiers et de trois divisions de dragons, ne présentait guère que 10 mille cavaliers dans le rang. C'était donc une force totale de 53 à 54 mille combattants, capables de tout, il est vrai, quoique accablés de fatigue, et épuisés par la faim. Si le maréchal Ney arrivait à temps, il devenait possible d'opposer 63 mille hommes à l'ennemi, tous présents au feu. Il ne fallait pas espérer de voir arriver le corps de Bernadotte, demeuré à une distance de trente lieues.
Napoléon, qui pendant cette nuit dormit à peine trois ou quatre heures sur une chaise, dans la maison du maître de poste, plaça le corps du maréchal Soult à Eylau même, partie dans l'intérieur, partie à droite et à gauche de la ville, le corps d'Augereau et la garde impériale un peu en arrière, toute la cavalerie sur les ailes, attendant qu'il fît jour pour arrêter ses dispositions.
Raisons qui décident le général Benningsen à livrer bataille.
Le général Benningsen s'était enfin déterminé à livrer bataille. Il se trouvait en plaine, ou à peu près, terrain excellent pour ses fantassins, peu manœuvriers mais solides, et pour sa cavalerie qui était nombreuse. Sa grosse artillerie, à laquelle il avait fait faire un détour, pour qu'elle ne gênât pas ses mouvements, venait de le rejoindre. C'était un précieux renfort. De plus il était tellement poursuivi, qu'il se voyait forcé d'interrompre sa marche pour tenir tête aux Français. Il faut, à une armée qui bat en retraite, un peu d'avance, afin qu'elle puisse dormir et manger. Il faut aussi qu'elle n'ait pas l'ennemi trop près d'elle, car essuyer une attaque en route, le dos tourné, est la plus dangereuse manière de recevoir une bataille. Il est donc un moment où ce qu'il y a de plus sage est de choisir son terrain et de s'y arrêter pour combattre. C'est la résolution que prit le général Benningsen le 7 au soir. Il fit halte au delà d'Eylau, résolu à soutenir une lutte acharnée. Force de l'armée russe. Son armée, qui s'élevait à 78 ou 80 mille hommes, et à 90 mille avec les Prussiens, lors de la reprise des hostilités, avait fait des pertes assez notables dans les derniers combats, mais fort peu dans les marches, car une armée qui se retire sans être en déroute, est ralliée par l'ennemi qui la poursuit, tandis que l'armée poursuivante, n'ayant pas les mêmes motifs de se serrer, laisse toujours une partie de son effectif en arrière. En défalquant les pertes essuyées à Mohrungen, à Bergfried, à Waltersdorf, à Hoff, à Heilsberg, à Eylau même[20], on peut dire que l'armée du général Benningsen était réduite à 80 mille hommes environ, dont 72 mille Russes et 8 mille Prussiens. Ainsi en attendant l'arrivée du général Lestocq et du maréchal Ney, 72 mille Russes allaient combattre 54 mille Français. Les Russes avaient de plus une artillerie formidable, évaluée à 4 ou 500 bouches à feu. La nôtre montait tout au plus à 200, la garde comprise. Il est vrai qu'elle était supérieure à toutes les artilleries de l'Europe, même à celle des Autrichiens. Le général Benningsen se décida donc à attaquer dès la pointe du jour. Le caractère de ses soldats était énergique, comme celui des soldats français, mais conduit par d'autres mobiles. Il n'y avait chez les Russes ni cette confiance dans le succès, ni cet amour de la gloire, qui se voyait chez les Français, mais un certain fanatisme d'obéissance, qui les portait à braver aveuglément la mort. Quant à la dose d'intelligence chez les uns et les autres, il n'est pas nécessaire d'en faire remarquer la différence.
Champ de bataille d'Eylau.
Depuis qu'on avait débouché sur Eylau, le pays se montrait uni et découvert. La petite ville d'Eylau, située sur une légère éminence, et surmontée d'une flèche gothique, était le seul point saillant du terrain. À droite de l'église, le sol, s'abaissant quelque peu, présentait un cimetière. En face, il se relevait sensiblement, et sur ce relèvement marqué de quelques mamelons, on apercevait les Russes en masse profonde. Plusieurs lacs, pourvus d'eau au printemps, desséchés en été, gelés en hiver, actuellement effacés par la neige, ne se distinguaient en aucune manière du reste de la plaine. À peine quelques granges réunies en hameaux, et des lignes de barrière servant à parquer le bétail, formaient-elles un point d'appui ou un obstacle, sur ce morne champ de bataille. Un ciel gris, fondant par intervalles en une neige épaisse, ajoutait sa tristesse à celle des lieux, tristesse qui saisit les yeux et les cœurs, dès que la naissance du jour, très-tardive en cette saison, eut rendu les objets visibles.
Ordre de bataille adopté par les Russes.