Napoléon, bien qu'il fût, tout comme un autre, porté à croire ce qui lui plaisait, bien qu'il aimât à penser que l'Autriche ne pouvait pas se relever des coups reçus à Ulm et à Austerlitz, que jamais elle n'oserait manquer à une parole, à lui donnée en personne, au bivouac d'Urchitz, Napoléon, éclairé par le danger, se fiait plus aux rapports du général Andréossy qu'à ceux de M. le baron de Vincent.—Oui, écrivait-il à M. de Talleyrand, le général Andréossy est un esprit entier, un observateur médiocre, exagérant probablement ce qu'il aperçoit, mais vous êtes un esprit crédule, aussi enclin à vous laisser séduire qu'habile à séduire les autres. Il suffit de vous flatter pour vous tromper. M. de Vincent vous abuse en vous caressant. L'Autriche nous craint, mais elle nous hait; elle arme pour profiter d'un revers. Si nous remportons une grande victoire au printemps, elle se conduira comme M. d'Haugwitz le lendemain d'Austerlitz, et vous aurez eu raison. Mais si la guerre est seulement douteuse, nous la trouverons en armes sur nos derrières. Cependant il faut l'obliger à se prononcer. C'est en effet une grande faute à elle de ne pas s'entendre aujourd'hui avec nous, et de ne pas profiter d'un moment où nous sommes maîtres de la Prusse, pour recouvrer par nos mains ce que Frédéric lui a jadis enlevé. Elle peut, si elle le veut, se dédommager en un jour de tout ce qu'elle a perdu en un demi-siècle, et refaire la fortune de la maison d'Autriche, si fort amoindrie, tantôt par la Prusse, tantôt par la France. Mais il faut qu'elle s'explique. Désire-t-elle des indemnités pour ce qu'elle a perdu? Je lui offre la Silésie. L'état de l'Orient l'inquiète-t-il Je suis prêt à la rassurer sur le sort du bas Danube, en disposant, comme elle le voudra, de la Moldavie et de la Valachie. Notre présence en Dalmatie lui est-elle un sujet d'ombrage? Je suis tout disposé à faire à cet égard des sacrifices, au moyen d'un échange de territoire. Ou bien, enfin, est-ce la guerre qu'elle prépare, pour essayer une dernière fois de la puissance de ses armes, en profitant de la réunion du continent entier contre nous? Soit, j'accepte ce nouvel adversaire. Mais qu'elle n'espère pas me surprendre. Il n'y a que des femmes et des enfants qui puissent croire que j'irai m'enfoncer dans les déserts de la Russie, sans avoir pris mes précautions. L'Autriche ne me trouvera pas au dépourvu. Elle rencontrera en Saxe, en Bavière, en Italie, des armées prêtes à lui résister. Elle me verra par une marche en arrière retomber sur elle de tout mon poids, l'accabler, la traiter plus mal qu'aucune des puissances que j'aie jamais vaincues. Je ferai de son manque de foi un exemple terrible, éclatant, dont le sort actuel de la Prusse ne saurait donner une idée. Qu'elle s'explique donc, et que je sache à quoi m'en tenir sur ses dispositions.—
M. de Talleyrand, stimulé par Napoléon, cherche par tous les moyens à deviner le secret de M. de Vincent.
Napoléon recommanda à M. de Talleyrand de ne laisser aucun repos à M. de Vincent, et de jeter la sonde à coups répétés dans les profondeurs de la politique autrichienne. M. de Talleyrand, stimulé par l'Empereur, partageait son temps en exhortations auprès du gouvernement polonais, pour avoir des vivres et des charrois, et en conversations avec M. de Vincent, pour lui arracher, par cent entretiens divers, le secret de sa cour.
Il cherchait ce secret dans les moindres paroles de l'envoyé autrichien, dans les moindres mouvements de son visage. Tantôt il était avec lui confiant et caressant, et tâchait de provoquer sa franchise par un abandon sans bornes. Tantôt il essayait de le surprendre et de l'agiter, en lui présentant brusquement, et avec une colère simulée, les tableaux d'armement reçus de Vienne. M. de Vincent, que ce fût habileté ou sincérité, répétait toujours son dire, qu'à Vienne on ne voulait ni ne pouvait faire la guerre, et qu'on se bornait à se garder, sans songer à attaquer personne. Cependant, lorsque M. de Talleyrand s'avançant davantage, parla tantôt de la Silésie, tantôt des provinces du Danube, tantôt de la Dalmatie, comme prix d'une alliance, le ministre autrichien répondit qu'il n'avait pas d'instructions pour de si grandes affaires, et demanda à en référer à sa cour, ce qu'il fit en communiquant tout de suite à M. de Stadion les ouvertures de M. de Talleyrand.
M. de Stadion ministre des affaires étrangères d'Autriche.
M. de Stadion dirigeait alors les affaires étrangères de l'Autriche, dans un sens plus hostile encore à la France que n'avaient fait les Cobentzel, mais, il faut lui rendre cette justice, en cachant moins ses sentiments hostiles sous les dehors de la cordialité. Du reste, quoique plein de haine, il savait se contenir, et observait une réserve convenable. Politique du cabinet autrichien dans le moment. Le secret de M. de Stadion et de sa cour était facile à pénétrer, moyennant qu'on écartât les apparences qui plaisaient, pour s'en rapporter au fond des choses qui n'avait pas de quoi plaire. L'Autriche armait pour profiter de nos revers, ce qui de sa part n'avait rien que de fort naturel, et c'était une grave erreur de croire qu'avec des offres brillantes, on pourrait ramener à nous cette puissance vindicative. Elle était animée en effet d'une haine qui l'eût empêchée d'apprécier sainement des avantages solides et réels, si on les lui avait offerts, à plus forte raison des avantages insuffisants, tels qu'une portion de la Silésie, de la Moldavie ou de la Dalmatie, avantages fort inférieurs à tout ce qu'elle avait perdu depuis quinze années. Toutefois elle les aurait acceptés sans doute, tout insuffisants qu'ils étaient, si elle eût pensé que, dans l'état du monde, quelque chose pût être donné d'une manière solide et durable. Mais, au milieu du remaniement continuel des États européens, elle ne croyait à rien de stable, et elle n'était pas disposée à prendre, pour dédommagement de provinces héréditaires, anciennement attachées à sa maison, des provinces données par la politique du moment, pouvant être retirées aussi légèrement qu'elles seraient données, et qu'il eût fallu d'ailleurs acheter par une guerre contre ses alliés ordinaires, au profit de celui qu'elle accusait d'être l'auteur de tous ses maux. Ainsi, de la part de Napoléon, rien ne devait lui inspirer attrait ou confiance. Son refus à toutes les offres qui viendraient de lui était certain d'avance. L'Autriche, pressée de questions, se tire d'embarras par une offre de médiation. Mais, pressée de questions, elle ne pouvait se renfermer, ou dans un silence absolu, ou dans un refus général d'écouter aucune proposition. Elle imagina donc une démarche qui lui fournissait, pour l'instant, une réponse convenable, et qui lui assurait plus tard le moyen de profiter des événements, quels qu'ils fussent. En conséquence, elle eut l'idée d'offrir à la France sa médiation auprès des cours belligérantes. Rien n'était mieux calculé pour le présent et pour l'avenir. Pour le présent, elle prouvait qu'elle voulait la paix, en y travaillant elle-même. Pour l'avenir, elle travaillait franchement à cette paix, et elle avait soin d'en diriger les conditions dans un sens conforme à sa politique, si Napoléon était victorieux. Si au contraire Napoléon était vaincu, ou seulement demi-victorieux, elle passait d'une médiation modeste à une médiation imposée. Elle le modérait ou l'accablait selon les circonstances. Elle se ménageait, en un mot, un moyen d'entrer à volonté dans la querelle, et, une fois entrée, de s'y conduire suivant ce que lui conseillerait la fortune.
Manière dont M. de Stadion fait motiver l'offre de la médiation autrichienne.
M. de Stadion chargea M. le baron de Vincent de répondre à M. de Talleyrand, qu'on était à Vienne fort sensible aux offres de l'empereur des Français mais que, si avantageuses que fussent ces offres, on ne pouvait les accepter, car elles entraîneraient la guerre, ou avec les Allemands dont on était les compatriotes, ou avec les Russes dont on était les alliés, et que la guerre, on ne la voulait pour aucune cause, ni avec personne, car on se déclarait incapable de la soutenir (aveu peu dangereux dans un moment où l'Autriche faisait les préparatifs militaires les plus imposants); que l'on recherchait la paix, la paix seule, qu'on la préférait aux plus belles acquisitions; qu'en preuve de cet amour de la paix, on offrait de s'interposer pour la négocier, et que, si la France s'y prêtait, on se chargeait d'y amener les cabinets de Berlin, de Saint-Pétersbourg et de Londres; que déjà M. de Budberg, ministre de l'empereur Alexandre, consulté sur ce sujet, avait accueilli les bons offices de la cour de Vienne, et qu'à Londres un autre cabinet ayant pris la direction des affaires (celui de MM. Castlereagh et Canning), il y avait chance de rencontrer des dispositions pacifiques chez ces nouveaux représentants de la politique anglaise, car ils seraient probablement charmés de se populariser en Angleterre, en donnant la paix à leur avénement. M. de Stadion prescrivait d'ajouter qu'on s'estimerait heureux, si le tout-puissant empereur des Français voyait dans cette offre un gage des sentiments de désintéressement et de concorde qui animaient l'empereur d'Autriche.
Comment Napoléon interprète l'offre de médiation faite par l'Autriche.
Le tout-puissant empereur des Français n'avait pas moins de clairvoyance que de puissance, et, dès que cette réponse lui fut envoyée de Varsovie à Finkenstein, il ne s'y trompa point. Il en saisit la portée avec la promptitude qu'il aurait mise à découvrir les mouvements d'une armée ennemie sur le champ de bataille.—Ceci, répondit-il tout de suite à M. de Talleyrand, est un premier pas de l'Autriche, un commencement d'intervention dans les événements. Résolue à ne se mêler en rien de la lutte que soutiennent la France, la Prusse, la Russie et l'Angleterre, elle ne voudrait pas même risquer de se compromettre, en portant des paroles des unes aux autres. S'offrir comme médiatrice, c'est se préparer à la guerre, c'est se ménager un moyen décent d'y prendre part, moyen dont elle a besoin, après les déclarations de cabinet à cabinet, après les serments de souverain à souverain, par lesquels elle a promis d'y demeurer à jamais étrangère. Ce qui nous arrive est un malheur, ajouta Napoléon, car cela nous présage la présence d'une armée autrichienne sur l'Oder et l'Elbe, tandis que nous serons sur la Vistule. Mais repousser cette médiation est impossible. Ce serait une contradiction avec notre langage ordinaire, qui a toujours consisté à nous présenter comme disposés à la paix. Ce serait surtout nous exposer à précipiter les déterminations de l'Autriche par un refus péremptoire, qui la blesserait et l'obligerait à prendre une résolution immédiate. Réponse évasive de Napoléon à l'offre de l'Autriche. Il faut donc gagner du temps, et répondre que l'offre de médiation est trop indirecte, pour qu'on l'accepte positivement; mais que dans tous les cas, les bons offices de la cour de Vienne seront toujours reçus avec gratitude et confiance.—