Napoléon rédige lui-même le décret pour la levée de la conscription de 1808, et l'envoie au prince Cambacérès avec ordre de ne pas écouter une seule objection.
Mais il y avait quelque difficulté, après avoir appelé en novembre 1806 la conscription de 1807, d'appeler encore en mars 1807 celle de 1808. C'était faire deux appels en cinq mois, et lever 150 mille hommes à la fois. Napoléon rédigea lui-même le décret, l'envoya sur-le-champ à l'archichancelier Cambacérès, qui le remplaçait à la tête du gouvernement, à M. Lacuée, qui était chargé des appels, et leur dit à l'un et à l'autre, que les objections auxquelles de pareilles mesures pouvaient donner lieu, il les connaissait et les prévoyait, mais qu'il ne fallait pas s'y arrêter un instant, car une seule objection élevée, dans le Conseil d'État ou le Sénat, l'affaiblirait en Europe, lui mettrait l'Autriche sur les bras, et qu'alors ce ne seraient pas une ou deux conscriptions, mais trois ou quatre qu'on se verrait obligé de décréter, peut-être inutilement, pour finir par être vaincu.—Il ne faut pas, écrivait-il, considérer les choses d'un point de vue étroit, mais d'un point de vue étendu; il faut les considérer surtout sous leurs rapports politiques. Une conscription annoncée et résolue sans hésiter, conscription que je n'appellerai peut-être pas, que certainement je n'enverrai pas à l'armée active, car je n'entends pas soutenir la guerre avec des enfants, fera tomber les armes des mains de l'Autriche. La moindre hésitation, au contraire, la porterait à les reprendre et à s'en servir contre nous. Pas d'objection, répétait-il, mais une exécution immédiate et ponctuelle du décret que je vous adresse, voilà le moyen d'avoir la paix, de l'avoir prochaine et magnifique.—
Napoléon fait communiquer le même décret à M. de Vincent à Varsovie, pour qu'il tienne sa cour avertie du nouveau déploiement donné aux forces de la France.
Après avoir expédié ce décret à Paris, Napoléon le fit parvenir à M. de Talleyrand à Varsovie, avec invitation de le communiquer à M. de Vincent, avec recommandation expresse de révéler à celui-ci le nouveau déploiement de forces qui se préparait en France, de lui présenter le tableau des dépenses qui en résulteraient pour toutes les puissances belligérantes, et pour l'Autriche en particulier; de lui déclarer sans détour qu'on avait deviné la pensée de la médiation, qu'on acceptait cette médiation, mais en sachant ce qu'elle signifiait; qu'offrir la paix était bien, mais que, la paix, il fallait l'offrir un bâton blanc à la main; que les armements de l'Autriche, désormais impossibles à nier, étaient un accompagnement peu convenable d'une offre de médiation; que du reste on s'expliquait avec cette franchise, pour prévenir des malheurs, pour en épargner à l'Autriche elle-même; que, si elle voulait envoyer des officiers autrichiens en France et en Italie, on prenait l'engagement de leur montrer les dépôts, les camps de réserve, les divisions en marche, et qu'ils verraient qu'indépendamment des trois cent mille Français déjà présents en Allemagne, une seconde armée de cent mille hommes s'apprêtait à franchir le Rhin pour réprimer tout mouvement hostile de la part de la cour de Vienne.
Nouvelles explications de M. de Vincent en recevant les dernières communications de Napoléon.
Ces communications venaient fort à propos. M. de Vincent ne put dissimuler son émotion en apprenant le nouvel accroissement de nos forces, et protesta mille fois encore, au nom de son gouvernement, des intentions les plus pacifiques. Les mouvements de troupes dont on se plaignait, n'étaient, disait-il, que les symptômes d'un travail de réorganisation, entrepris par l'archiduc Charles, afin de rendre l'armée autrichienne moins coûteuse, et d'y introduire divers perfectionnements empruntés aux armées françaises. Si quelques corps semblaient s'approcher des frontières de la Pologne, ce n'étaient là que des précautions à l'égard des Gallicies fort agitées de ce qui se passait dans leur voisinage. L'offre de médiation ne devait être envisagée que comme une preuve du désir de faire cesser la guerre qui désolait le monde, et il fallait y voir non l'envie de se mêler à cette guerre, mais la volonté franche et loyale d'y mettre fin. Du reste, on en jugerait bientôt par les résultats, et on pourrait s'assurer alors de la sincérité de l'Autriche par sa persistance à demeurer neutre.
Comment est jugé à Paris le décret qui appelle une nouvelle conscription.
Les instances de Napoléon à Paris n'arrivaient pas moins à propos que ses communications à Vienne. Bien que son étoile brillât encore de tout son éclat, bien que les merveilles d'Austerlitz et d'Iéna n'eussent encore rien perdu de leur prestige, que l'on fût sensible, comme on le devait, à ce grand et prodigieux spectacle d'une armée française hivernant tranquillement sur la Vistule, certains détracteurs, fort obséquieux en présence de Napoléon, volontiers dénigrant en son absence, faisaient tout bas quelques observations amères, sur le sanglant carnage d'Eylau, sur les difficultés de la guerre portée à ces distances, et il n'aurait pas fallu beaucoup pour que les esprits, toujours prêts en France à saisir le côté faible des choses, se laissassent aller à substituer le blâme à l'admiration continue, dont Napoléon n'avait cessé d'être l'objet depuis qu'il avait en main les destinées de la France. Le prudent Cambacérès apercevait ces symptômes, et, redoutant pour le gouvernement impérial tout ce qui lui pouvait nuire, il aurait voulu désarmer la critique, en épargnant au pays de nouvelles charges. M. Lacuée jugeant la situation de moins haut, ne voyant que les souffrances matérielles de la population, craignait que deux demandes de 80 mille hommes, renouvelées coup sur coup, l'une en novembre 1806, l'autre en mars 1807, surtout après celles qui avaient précédé en 1805, demandes qui appelaient des hommes à l'armée sans en rendre un seul, ne produisissent un effet fâcheux, en privant l'agriculture de ses bras, les familles de leurs soutiens. MM. Cambacérès et Lacuée étaient donc disposés l'un et l'autre à présenter quelques objections et à demander qu'on apportât un certain retard dans les appels. Le sentiment qui les inspirait était honnête et sage, et il eût été à désirer pour Napoléon que beaucoup d'hommes eussent eu alors le courage de lui faire entendre, avant qu'il éclatât, le cri des mères désolées, cri qui n'était pas menaçant encore, mais qui quelquefois à la nouvelle d'un grand carnage, comme celui d'Eylau, s'élevait sourdement dans les cœurs. Toutefois, en disant à Napoléon la vérité, à titre de leçon profitable pour l'avenir, le mieux pour le moment était d'exécuter ses volontés, car il n'y avait rien de plus utile, dans l'intérêt même de la paix, que le nouveau déploiement de forces qu'il venait de décréter. Aussi les objections de MM. Cambacérès et Lacuée, envoyées par écrit au quartier général, mais bientôt étouffées par les lettres postérieures qui en étaient parties coup sur coup, n'apportèrent aucun retardement à la présentation, à l'adoption, à l'exécution du décret qui appelait la conscription de 1808.
Emploi que fait Napoléon de ses nouvelles ressources.
Napoléon se hâta de faire de ces nouvelles ressources l'usage qui convenait à ses vastes desseins. Il avait, comme on l'a vu, depuis son entrée en Pologne, tiré de France sept régiments d'infanterie; de Paris, le 15e léger, le 58e de ligne, le premier régiment des fusiliers de la garde et un régiment municipal; de Brest, le 15e de ligne; de Saint-Lô, le 31e; de Boulogne, le 19e. Marche des sept régiments d'infanterie tirés de France, et des neuf régiments de cavalerie tirés d'Italie. Il avait tiré d'Italie cinq régiments de chasseurs à cheval, quatre régiments de cuirassiers. La plupart de ces corps venaient d'arriver en Allemagne. Les 19e, 15e et 58e de ligne, le 15e léger, s'approchaient de Berlin, et allaient coopérer au siége de Dantzig. Le 1er régiment des fusiliers de la garde, le régiment de la garde municipale, étaient en marche. Les quatre régiments de cuirassiers partis d'Italie se trouvaient déjà sur la Vistule, sous les ordres d'un officier du plus rare mérite, le général d'Espagne. Des cinq régiments de chasseurs à cheval, deux, le 19e et le 23e, avaient rejoint le général Lefebvre sous Dantzig. Le 15e était en remonte en Hanovre. Les deux autres arrivaient en toute hâte.