Troupes espagnoles attirées en Allemagne, par suite de la proclamation du prince de la Paix.
Napoléon conçut une autre idée, qui dans le moment avait toute l'apparence d'une malice, ce fut de demander des troupes à l'Espagne. La veille de la bataille d'Iéna, le prince de la Paix, toujours en trahison, ouverte ou cachée, avait publié une proclamation, par laquelle il appelait la nation espagnole aux armes, sous le prétexte étrange que l'indépendance de l'Espagne était menacée. En Espagne, en France et en Europe on se demandait par qui cette indépendance pouvait être menacée. La réponse était facile à faire. Le prince de la Paix avait cru, comme tous les adversaires de la France, à la supériorité de l'armée prussienne; il avait attendu de cette armée la destruction de ce qu'on appelait l'ennemi commun. Mais la victoire d'Iéna l'ayant détrompé, il avait osé dire que sa proclamation avait pour objet de lever la nation espagnole et de la conduire au secours de Napoléon, dans le cas où celui-ci en aurait eu besoin. Le mensonge était trop grossier pour faire illusion. Napoléon s'était contenté de sourire, et avait remis cette querelle à un autre temps. Cependant il se trouvait le long des Pyrénées quelques mille Espagnols de bonnes troupes, qui n'avaient rien à y faire, s'ils n'étaient pas destinés à agir contre la France. Il se trouvait aussi quelques mille Espagnols à Livourne, pour garder cette place du royaume d'Étrurie, et qui pouvaient plutôt servir à la livrer aux Anglais qu'à la défendre. Napoléon paraissant prendre au sérieux l'explication que le prince de la Paix donnait de sa proclamation, le remercia de son zèle, et lui demanda d'en fournir une nouvelle preuve, en l'aidant d'une quinzaine de mille hommes, tout à fait inutiles, soit aux Pyrénées, soit à Livourne. Napoléon ajouta qu'il se proposait de mettre en leurs mains le Hanovre, propriété de l'Angleterre, comme gage de la restitution des colonies espagnoles. Il ne fallait pas en vérité des raisons aussi artistement arrangées, pour la bassesse du gouvernement espagnol de cette époque. À peine la dépêche de Napoléon parvenait-elle à Madrid, que l'ordre de marche était envoyé aux troupes espagnoles. Environ 9 à 10 mille hommes partaient des Pyrénées, 4 à 5 mille de Livourne. Napoléon expédia partout les instructions nécessaires, pour qu'on les reçût, soit en France, soit dans les pays dépendants de ses armes, de la manière la plus amicale et la plus hospitalière, pour qu'on leur fournît en abondance des vivres, des vêtements, même de l'argent.
Napoléon joint aux Allemands, Italiens, Hollandais, Espagnols, réunis sur l'Elbe, un fonds de troupes françaises de 40 mille hommes, et crée ainsi en Allemagne une armée de réserve de 100 mille hommes.
Il allait donc avoir sur l'Elbe, des Allemands, des Italiens, des Espagnols, des Hollandais, au nombre de 60 mille hommes pour le moins. Les Bavarois et les Wurtembergeois réunis au nouveau contingent exigé de la Confédération du Rhin, pouvaient former environ 30 mille hommes; les Hollandais, accrus de quelques troupes, 15 mille; les Espagnols 15 mille; les Italiens 7 à 8 mille. Pour que ces auxiliaires devinssent de très-bonnes troupes, il suffisait de leur adjoindre une certaine quantité de Français. Napoléon imagina un moyen de s'en procurer 40 mille, et des meilleurs, en les tirant encore d'Italie et de France. Il avait eu la précaution d'ordonner, long-temps à l'avance, la mise sur le pied de guerre de l'armée d'Italie. Cinq divisions d'infanterie étaient tout organisées en Frioul et en Lombardie. Napoléon tire d'Italie les divisions Boudet et Molitor. Napoléon résolut d'appeler de Brescia et de Vérone les deux divisions Molitor et Boudet, divisions excellentes, dignes de leurs chefs, et qui prouvèrent depuis ce dont elles étaient capables, à Essling et Wagram. Elles représentaient un effectif de 15 à 16 mille hommes, presque tous vieux soldats d'Italie, recrutés avec quelques conscrits des dernières levées. Ces divisions reçurent l'ordre de passer les Alpes, et de se rendre par Augsbourg, l'une à Magdebourg, l'autre à Berlin. Un mois et demi suffisait à ce trajet.
Napoléon affaiblissait ainsi l'Italie; mais l'Italie dans le moment était loin d'avoir autant d'importance que l'Allemagne. Bien couvert sur ses derrières, tandis qu'il serait en Pologne, certain de pouvoir se rejeter, par la Silésie ou par la Saxe, sur la Bohême, et de terrasser l'Autriche d'un seul coup du revers de son épée, il était toujours assuré de dégager l'Italie, fût-elle envahie passagèrement. Il calculait donc très-habilement, en préférant se rendre fort en Allemagne plutôt qu'en Italie. Ce n'était pas d'ailleurs sans compensation qu'il affaiblissait cette contrée, car il avait prescrit de lui envoyer 20 mille conscrits, à prendre sur les classes de 1807 et de 1808, et il ordonnait en outre d'extraire les compagnies d'élite des bataillons de dépôt, pour former en Lombardie deux nouvelles divisions actives, ce que sa prévoyance avait rendu facile, en tenant les dépôts d'Italie comme ceux de France, toujours pleins et bien exercés. Il devait donc bientôt avoir, comme auparavant, 60 mille hommes sur l'Adige, 72 mille avec le corps de Marmont, 90 en reportant un fort détachement de Naples vers Milan.
Napoléon se prépare à attirer en Allemagne les camps de réserve formés en Bretagne et en Normandie.
Mais 15 mille Français ne suffisaient pas sur l'Elbe, pour servir de lien et d'appui aux 60 mille auxiliaires qu'il allait y réunir. Napoléon songeait à tirer encore de France une ressource précieuse. Il avait formé à Boulogne, Saint-Lô, Pontivy, Napoléonville, quatre camps, composés d'un certain nombre de ses plus vieux régiments, de ceux qui avaient besoin de se reposer et de se recruter, et il les avait abondamment pourvus de tout ce qui leur était nécessaire en hommes et en matériel. Ces régiments présentaient une force d'à peu près 36 mille hommes. Ils devaient être secondés, comme on l'a vu, par quelques détachements de gardes nationales, dont 6,000 hommes à Saint-Omer, 3,000 à Cherbourg, 3,000 entre Oléron et Bordeaux, par 10 mille marins de la flottille de Boulogne, par 3 mille ouvriers enrégimentés à Anvers, 8 mille à Brest, 3 mille à Lorient, 4 mille à Rochefort, par 12 mille garde-côtes, et par 3 mille hommes de gendarmerie, qu'on était toujours à même de réunir sur un point, en appelant cette milice de vingt-cinq lieues à la ronde. C'était une force de près de 90 mille hommes le long des côtes, pouvant donner 25 ou 30 mille hommes sur la partie du littoral qui serait attaquée. Création de cinq légions pour la garde des côtes. Napoléon imagina de remplacer les troupes régulières des camps de Boulogne, Saint-Lô, Pontivy, Napoléonville, par une nouvelle création. Il ordonna de former cinq légions, composées avec des officiers pris dans l'armée et avec des conscrits tirés des deux dernières conscriptions, commandées par cinq sénateurs, fortes chacune de six bataillons et de six mille hommes, les cinq de trente bataillons et de 30 mille hommes. Elles devaient faire leur éducation en stationnant sur les côtes de l'Océan. L'état de guerre, permanent en France depuis quatre-vingt-douze, avait procuré une telle quantité d'officiers, qu'on ne manquait jamais de cadres pour les créations de nouveaux corps. Les éléments de ces cinq légions ne pouvaient être réunis, il est vrai, avant deux ou trois mois, c'est-à-dire avant la fin de mai ou le commencement de juin; mais les troupes des camps n'allaient pas quitter encore le littoral. Si en mai, juin, on ne voyait pas les Anglais se diriger sur les côtes de France, si on les voyait au contraire faire voile vers les côtes de l'Allemagne, vingt-cinq mille vieux soldats des camps devaient suivre le mouvement des escadres anglaises, remonter en même temps qu'elles les bords de la Manche, de la mer du Nord, de la Baltique, par la Normandie, la Picardie, la Hollande, le Hanovre, le Mecklembourg, et venir se joindre en Allemagne aux deux divisions Boudet et Molitor. Ils avaient ordre d'exécuter cette marche plus tôt, si la conduite de l'Autriche le rendait nécessaire, et ils devaient, dans tous les cas, laisser après eux les cinq nouvelles légions, dont la présence serait utile, même avant que leur organisation fût achevée.
Au moyen de cette combinaison, Napoléon allait avoir, avec les divisions Boudet et Molitor, avec les 25 mille hommes tirés de la Normandie et de la Bretagne, avec les 60 ou 70 mille auxiliaires, Allemands, Italiens, Espagnols, Hollandais, un second rassemblement de plus de 100 mille hommes, sur l'Elbe, indépendamment des deux corps des maréchaux Mortier et Lannes, dont le rôle était de lier l'armée de réserve avec la grande armée active de la Vistule. Doué d'un admirable talent pour mouvoir ses masses, il pouvait, en repliant sa queue sur sa tête, ou sa tête sur sa queue, sa gauche sur sa droite, ou sa droite sur sa gauche, porter le gros de ses forces, ou en avant sur le Niémen, ou en arrière sur l'Elbe, ou à droite sur l'Autriche, ou à gauche sur le littoral. Avec tout ce qu'il venait d'amener, avec tout ce qu'il devait amener plus tard, il ne compterait pas moins de 440 mille hommes en Allemagne, dont 360 mille Français et 80 mille alliés. Jamais de tels moyens n'avaient été réunis avec cette puissance, avec cette vigueur, avec cette promptitude.
De tous ces renforts il n'y avait d'arrivés que les nouveaux régiments tirés de France et d'Italie, les régiments provisoires qui chaque jour venaient recruter les rangs de la grande armée, les Bavarois et Wurtembergeois agissant en Silésie, les Hollandais sur la Baltique, et les troupes de Mortier répandues devant Stralsund, Colberg et Dantzig Les ordres étaient partis pour les divisions Boudet et Molitor, pour les autres troupes italiennes, allemandes, espagnoles et françaises.
Le maréchal Brune chargé du commandement de l'armée de réserve formée en Allemagne.