Le maréchal Brune, qui se trouvait au camp de Boulogne en qualité de général en chef, et que recommandait toujours le souvenir du Helder, fut appelé à Berlin, pour être mis à la tête de la seconde armée rassemblée en Allemagne.
Pendant ce temps les siéges continuaient. Avant de raconter les vicissitudes du plus important de tous ces siéges, de celui qui remplit l'hiver de faits mémorables, il faut mentionner un accident, qui faillit compromettre sérieusement la sécurité de nos derrières. Le maréchal Mortier, commandant du 8e corps, et ayant depuis le départ du roi Louis quatre divisions sous ses ordres, une hollandaise, une italienne, deux françaises, avait placé vers les bouches de l'Elbe la division hollandaise, laissé devant Stralsund la division française Grandjean, posté à Stettin la division française Dupas, et porté la division italienne devant Colberg, pour contenir les partisans incommodes que la garnison de cette place jetait entre la Vistule et l'Oder. Ajoutons que des six régiments composant les deux divisions françaises, on en avait pris quatre, le 2e léger pour le diriger sur Dantzig, le 12e léger pour l'envoyer à Thorn, les 22e et 65e de ligne pour renforcer l'armée sur la Passarge. On avait donné en compensation au maréchal Mortier, le 58e arrivé de Paris, et on lui destinait en outre plusieurs des régiments qui venaient de France. Il n'avait donc pu laisser au général Grandjean que deux régiments français, le 4e léger et le 58e de ligne. Il avait amené avec lui le 72e, afin d'appuyer les Italiens devant Colberg.
Les Suédois font une tentative vers Stralsund.
C'est ce moment que les Suédois choisirent pour tenter une entreprise sur nos derrières. Ils occupaient toujours Stralsund, place maritime importante de la Poméranie suédoise, qui était le pied à terre par lequel ils descendaient ordinairement en Allemagne. Cette place eût valu la peine d'un siége, si Dantzig n'avait mérité la préférence sur toute autre conquête de ce genre. Le roi de Suède, dont la raison mal réglée devait faire perdre à sa famille le trône, à son pays la Poméranie et la Finlande, le roi de Suède s'était promis de déboucher de Stralsund, avec une armée composée de Russes, d'Anglais, de Suédois, et, nouveau Gustave-Adolphe, d'essayer une descente brillante sur le continent de l'Allemagne. Mais Napoléon, maître absolu de ce même continent, avait obligé les troupes suédoises à se renfermer dans Stralsund, où elles se trouvaient comme bloquées dans une tête de pont. Le roi de Suède, fort vif avec ses amis comme avec ses ennemis, manifestait un grand mécontentement de la Russie, mais surtout de l'Angleterre, qui ne lui envoyait pas un soldat, et qui de plus lui ménageait les subsides avec une rare parcimonie. Aussi, renfermé de sa personne dans ses États, depuis qu'il ne lui était plus permis de voyager sur le continent, vivait-il à Stockholm, triste, isolé, laissant le général Essen à Stralsund, avec un corps de 15 mille hommes de bonnes troupes. Le général Essen, averti de ce qui se passait devant lui, ne résista point à la tentation de forcer la ligne du blocus, que les Français défendaient avec trop peu de forces. Le général Grandjean contraint par le général Essen d'abandonner le blocus de Stralsund. Il déboucha, dans les premiers jours d'avril, à la tête de 15 mille Suédois, contre le général Grandjean qui avait à peine 5 à 6 mille hommes à leur opposer, dont moitié tout au plus de Français. Le général Grandjean, après s'être défendu vaillamment devant la place, se vit menacé d'être tourné sur ses ailes, et fut obligé de se retirer d'abord sur Ancklam, puis sur Unkermunde et Stettin. (Voir la carte no 37.) Il fit une retraite en bon ordre, secondé par la bravoure des Français et des Hollandais, perdit peu de soldats sur le champ de bataille, mais une assez grande quantité d'effets militaires, et quelques détachements isolés qui n'avaient pu être recueillis, surtout dans les îles de Usedom et de Wollin, qui ferment le Grosse-Haff.
Cette surprise produisit une certaine émotion sur les derrières de l'armée, notamment à Berlin, où une population ennemie, profondément chagrine, avide d'événements, cherchait dans toute circonstance imprévue un aliment à ses espérances. Mais la fortune de la France, alors si brillante, ne pouvait laisser à ses adversaires que de courtes joies. Dans le moment arrivaient sur l'Elbe et l'Oder quelques-uns des régiments venus de France, entre autres le 15e de ligne, et plusieurs des régiments provisoires de marche. Le général Clarke, qui administrait Berlin avec sagesse et fermeté, fit partir sur-le-champ le 15e de ligne, pour renforcer le général Grandjean à Stettin. Il y joignit un régiment provisoire, et divers escadrons de cavalerie qui étaient disponibles dans le grand dépôt de Potsdam. De son côté, le maréchal Mortier rebroussa chemin à la tête du 72e, et de plusieurs détachements italiens tirés de Colberg. Ces troupes, réunies à la division Grandjean, suffisaient pour punir les Suédois de leur tentative. Les Suédois vivement ramenés par le maréchal Mortier. Le maréchal Mortier les distribua en deux divisions, sous les généraux Grandjean et Dupas, rangea le 72e, le 15e de ligne et les Hollandais dans la première, le 4e léger, le 58e de ligne et quelques Italiens dans la seconde, laissa les régiments provisoires pour couvrir sa gauche et ses derrières, et marcha à l'ennemi avec cette résolution tranquille qui le caractérisait. Il chassa les Suédois de position en position, les ramena sur la Peene, passa cette rivière malgré eux, et les rejeta sur Stralsund, avec une perte de quelques centaines de tués et de deux mille prisonniers. La course des Suédois, commencée dans les premiers jours d'avril, était finie le 18. Le général Essen, craignant que la Poméranie entière ne lui fût bientôt enlevée, voulut la sauver par un armistice. Un parlementaire vint offrir de sa part au maréchal Mortier de neutraliser cette province, en y suspendant toute espèce d'hostilités. Puisqu'il nous était impossible d'assiéger Stralsund, rien ne pouvait mieux nous convenir que de fermer une issue, par laquelle les Anglais auraient pu pénétrer en Allemagne, et de rendre en même temps disponibles pour le siége de Dantzig, les troupes qu'il aurait fallu laisser dans la Poméranie suédoise. Armistice qui neutralise la Poméranie suédoise. Le maréchal Mortier, connaissant à ce sujet les desseins de Napoléon, consentit à un armistice, en vertu duquel les Suédois promettaient d'observer une neutralité absolue, de n'ouvrir la Poméranie à aucun ennemi de la France, et de ne fournir aucun secours, ni à Colberg, ni à Dantzig. Toute reprise d'hostilités devait être précédée d'un avis donné dix jours d'avance. L'armistice fut envoyé à Napoléon afin qu'il y donnât son approbation.
Napoléon ne pouvait raisonner autrement que son lieutenant, car le motif, qui l'avait porté à réduire au moindre nombre possible les troupes placées devant Stralsund, devait le disposer à l'acceptation d'un armistice qui annulait Stralsund, sans distraire aucune partie de nos forces pour en faire le blocus. Il accepta donc l'armistice proposé, à condition que le délai pour dénoncer la reprise des hostilités serait étendu de dix jours à un mois.
Le général Essen souscrivit à l'armistice ainsi modifié et l'envoya à Stockholm, afin d'obtenir la ratification royale. Le maréchal Mortier dut, en attendant, rester sur la Peene avec ses forces, et les transporter ensuite vers Stettin, Colberg et Dantzig, en laissant toutefois les Hollandais, pour surveiller la province neutralisée.
Du reste, si les Suédois nous avaient servis en adoptant cet armistice, ils s'étaient servis eux-mêmes, car les forces françaises s'accumulaient à Berlin. Le 3e de ligne, tiré de Braunau, et fort de 3,400 hommes, quatre ou cinq régiments provisoires en marche du Rhin à l'Elbe, le 15e de chasseurs en remonte dans le Hanovre, enfin le 19e de ligne, parti du camp de Boulogne, venaient d'être dirigés sur la Poméranie. Les Suédois auraient payé de leur destruction totale le temps qu'ils eussent fait perdre à nos troupes.
Siége de Dantzig.
Sur ces entrefaites, Dantzig venait d'être investie, et les travaux du siége avaient commencé. Napoléon ne voulait d'abord que bloquer cette place. La guerre se prolongeant, il résolut d'employer l'hiver à la prendre. Importance de Dantzig. Elle en valait la peine. Dantzig, en effet, commande la basse Vistule, domine les fertiles plaines que ce fleuve parcourt vers son embouchure, renferme un vaste port, et contient les richesses du commerce du Nord. Maître de Dantzig, Napoléon ne pouvait plus être ébranlé dans sa position de la basse Vistule; il enlevait aux coalisés le moyen de tourner sa gauche, et entrait en possession d'un immense dépôt de blés et de vins, suffisant pour alimenter l'armée pendant plus d'une année. Il était donc impossible de mieux utiliser l'hiver qu'à faire une pareille conquête. Mais elle exigeait un long siége, tant à cause des ouvrages de la place, que de la forte garnison chargée de la défendre. Si, dès le début de la campagne, Napoléon avait pu brusquer un pareil siége, il est présumable que les défenses de Dantzig, qui étaient en terre et de plus fort négligées, auraient cédé devant une attaque imprévue. Mais Napoléon n'avait alors ni troupes disponibles, ni grosse artillerie, et il s'était vu réduit à bloquer Dantzig avec quelques Allemands et quelques Polonais auxiliaires, soutenus par un seul régiment français, le 2e léger. Le roi de Prusse averti avait donc eu le temps de mettre en état de défense une place, qui était le dernier boulevard de son royaume, le plus vaste dépôt de ses richesses, et, tant qu'elle restait en ses mains, un danger sérieux pour Napoléon. Il y avait mis une garnison de 18 mille hommes, dont 14 mille Prussiens et 4 mille Russes. Il lui avait donné pour gouverneur le célèbre maréchal Kalkreuth, en ce moment oisif et médisant à Kœnigsberg, et fort propre à un tel commandement. Le maréchal Kalkreuth chargé de la défense de Dantzig. Il n'était pas à craindre que ce vieil homme de guerre, qui venait de condamner à mort le commandant de Stettin, pour avoir livré le poste confié à sa garde, opposât une médiocre résistance aux Français. À peine arrivé, le maréchal Kalkreuth acheva de brûler les riches faubourgs de Dantzig, que son prédécesseur avait commencé de livrer aux flammes, s'attacha à réparer les ouvrages, à relever l'esprit de la garnison et à intimider quiconque serait tenté de se rendre.