Ces violents efforts tentés contre notre troisième parallèle, ne nous empêchèrent pas d'en perfectionner les travaux, de la prolonger à droite et à gauche, et de l'armer de batteries. De nouveaux convois récemment arrivés, avaient permis de mettre en batterie plus de quatre-vingts pièces de gros calibre. On débouche de la troisième parallèle sur les saillants du Hagelsberg. Dès cet instant le feu de l'artillerie redoubla, et on déboucha enfin de la troisième parallèle, par deux côtés, afin de se porter sur les saillants du Hagelsberg. Cet ouvrage se composait de deux bastions, entre lesquels se présentait une demi-lune. On chemina vers le saillant du bastion de gauche et vers le saillant de la demi-lune. Les travaux d'approche devinrent alors extrêmement meurtriers. L'ennemi, qui avait ménagé pour la fin du siége les plus grandes ressources de son artillerie, en dirigeait la meilleure partie sur nos travaux. Nos soldats du génie voyaient leurs sapes bouleversées et le sable mobile qu'ils déplaçaient rejeté dans les tranchées par le choc de nombreux projectiles. Leur constance à travailler au milieu de ces périls était inébranlable. Nos troupes d'infanterie supportaient de leur côté d'horribles fatigues, car plus on approchait de la place, et plus il fallait confier la garde des tranchées à des soldats éprouvés. Sur quarante-huit heures, elles en passaient vingt-quatre, ou à travailler, ou à protéger ceux qui travaillaient. Nous n'avancions donc en ce moment qu'avec beaucoup de lenteur. Mécontentement du maréchal Lefebvre. Le maréchal Lefebvre qui commençait à perdre patience, s'en prenait à tout le monde, au génie dont il ne saisissait pas les combinaisons, à l'artillerie dont il n'appréciait pas les efforts, et surtout aux auxiliaires, qui lui rendaient beaucoup moins de services que les Français. Les Saxons se battaient bien, mais montraient peu de bonne volonté, particulièrement au travail. Les Badois n'étaient bons ni au travail, ni au feu. Les Polonais de nouvelle levée avaient du zèle, mais aucune habitude de la guerre. Les soldats de la légion du Nord, très-prompts dans les attaques, se dispersaient à la moindre résistance. Comme tous ces auxiliaires étaient enclins à la désertion, on avait soin de les pourvoir avec les magasins du quartier général, pour ne pas les laisser courir dans les villages environnants, de telle sorte qu'on était obligé de les nourrir beaucoup mieux que les Français, quoiqu'ils fussent loin de servir aussi bien. Son langage à l'égard des auxiliaires. Le maréchal Lefebvre parlait d'eux dans les termes les plus outrageants, disait sans cesse qu'ils ne savaient que manger, traitait de grimoire tous les raisonnements des ingénieurs, prétendait qu'il en ferait plus qu'eux avec la poitrine de ses grenadiers, et voulait absolument mettre fin au siége au moyen d'un assaut général.
Le projet était téméraire, car on se trouvait loin encore des ouvrages de la place, et, en s'élançant dans le fossé, on devait rencontrer ces redoutables palissades, qui remplaçaient à Dantzig les escarpes en maçonnerie. Le génie, comme il est d'usage dans les siéges, ne s'entendait pas avec l'artillerie. Il expliquait par la nature mobile du sol, par l'insuffisance de protection qu'il recevait de l'artillerie, par le trop petit nombre de bons travailleurs, la lenteur de ses cheminements. L'artillerie répondait qu'elle avait trop peu de bouches à feu, trop peu de munitions, pour égaler le feu de l'ennemi, et qu'elle ne pouvait mieux faire. Le maréchal Lefebvre veut en finir par un assaut avant l'achèvement des travaux d'approche. En conséquence, le maréchal, pour les mettre tous d'accord, proposa d'en finir en donnant l'assaut, avant même que les travaux d'approche fussent terminés. Le génie, qui perdait beaucoup de monde dans ces travaux, répondit que si l'artillerie voulait par une batterie de ricochet, renverser une rangée de palissades, il conduirait volontiers notre infanterie à l'assaut du Hagelsberg. Cependant comme les Russes, en 1724, avaient perdu cinq mille hommes devant Dantzig, dans une entreprise de ce genre, tentée par impatience, on n'osa pas risquer une pareille témérité sans prendre les ordres de l'Empereur.
Mai 1807.
On a recours à l'Empereur pour avoir son avis.
Heureusement il était à une trentaine de lieues, et on pouvait avoir sa réponse en quarante-huit heures. Il serait même venu la donner en personne, si la présence du roi de Prusse et de l'empereur de Russie au quartier général de Bartenstein, ne lui eût fait craindre de leur part quelque entreprise contre ses quartiers d'hiver. Napoléon veut qu'on persiste dans l'emploi des moyens réguliers, et réprimande le maréchal Lefebvre. Dès qu'il eut reçu la lettre du maréchal Lefebvre, il se hâta de modérer les ardeurs de ce vieux soldat, en lui adressant une forte réprimande. Il lui reprocha vivement son impatience, son dédain pour la science qu'il n'avait pas, son mauvais langage à l'égard des auxiliaires.—Vous ne savez, lui écrivit-il, que vous plaindre, injurier nos alliés, et changer d'avis au gré du premier venu. Vous vouliez des troupes, je vous en ai envoyé; je vous en prépare encore, et, comme un ingrat, vous continuez à vous plaindre, sans songer même à me remercier. Vous traitez les alliés, et notamment les Polonais et les Badois, sans aucun ménagement. Ils ne sont pas habitués au feu, mais cela viendra. Croyez-vous que nous fussions aussi braves en quatre-vingt-douze, que nous le sommes aujourd'hui, après quinze ans de guerre? Ayez donc de l'indulgence, vieux soldat que vous êtes, pour les jeunes soldats qui débutent, et qui n'ont pas encore votre sang-froid au milieu du danger. Le prince de Baden, que vous avez auprès de vous (ce prince s'était mis à la tête des Badois et assistait au siége de Dantzig), a voulu quitter les douceurs de la cour, pour mener ses troupes au feu. Témoignez-lui des égards, et tenez-lui compte d'un zèle que ses pareils n'imitent guère. La poitrine de vos grenadiers, que vous voulez mettre partout, ne renversera pas des murailles. Il faut laisser faire vos ingénieurs, et écouter les avis du général Chasseloup, qui est un savant homme et auquel vous ne devez pas ôter votre confiance, sur le dire du premier petit critiqueur, se mêlant de juger ce qu'il est incapable de comprendre. Réservez le courage de vos grenadiers pour le moment où la science dira qu'on peut l'employer utilement, et, en attendant, sachez avoir de la patience. Quelques jours perdus, que je ne saurais du reste comment employer aujourd'hui, ne méritent pas que vous fassiez tuer quelques mille hommes, dont il est possible d'économiser la vie. Montrez le calme, la suite, l'aplomb, qui conviennent à votre âge. Votre gloire est dans la prise de Dantzig; prenez cette place et vous serez content de moi.—
Continuation du siége conformément aux règles.
Il n'en fallait pas davantage pour calmer le maréchal. Il se résigna donc à laisser continuer les opérations du siége selon toutes les règles de l'art. Bien qu'on eût porté le camp de Nehrung sur la basse Vistule, et qu'on eût barré le passage du canal et du fleuve, l'investissement ne pouvait devenir complet que par la prise de l'île de Holm, et ce n'était aussi que par la prise de cette île qu'on pouvait faire tomber une foule de redoutes, celle de Kalke-Schanze surtout, qui prenait nos tranchées à revers, les incommodait de son feu et en ralentissait le progrès, à cause des traverses qu'il fallait ajouter à nos ouvrages. Occupation de l'île de Holm dans la nuit du 6 au 7 mai. Sans avoir toutes les troupes qu'on aurait désirées pour pousser le siége rapidement, on en avait assez néanmoins pour faire une tentative sur l'île de Holm. La nuit du 6 au 7 mai fut consacrée à cette entreprise. Ordre fut donné au général Gardanne d'y concourir de son côté, en se portant vers le canal de Laake, et en essayant de le passer sur des radeaux. (Voir la carte no 41.) Huit cents hommes, descendant de la gauche du quartier général sur le bord de la Vistule, durent traverser le fleuve en deux fois et exécuter la principale attaque. À dix heures du soir, douze barques furent amenées vis-à-vis le village de Schellmühl, sans que l'ennemi s'en aperçût. À une heure de la nuit, les barques portant des détachements du régiment de la garde de Paris, des 2e et 12e légers, et cinquante soldats du génie, partirent de la rive gauche, et abordèrent dans l'île de Holm. L'ennemi dirigea sur les embarcations quelques coups de canon à mitraille. Nos troupes malgré ce feu s'élancèrent à terre. Les grenadiers de la garde de Paris coururent sur la redoute la plus rapprochée, sans tirer un coup de fusil, et l'enlevèrent aux Russes qui la défendaient. Au même instant, cent hommes du 2e léger, cent hommes du 12e, coururent également sur deux autres redoutes, l'une construite à la pointe de l'île, l'autre à une maison dite la maison blanche. Ils essuyèrent une première décharge, mais marchèrent si vite, qu'en quelques minutes les redoutes furent conquises et les Russes pris. Nos troupes s'élancèrent avec la même rapidité sur les autres ouvrages, et, en une demi-heure, eurent occupé la moitié de l'île, et fait cinq cents prisonniers. Pendant que cette opération s'achevait si promptement, les douze barques employées au passage de la Vistule amenaient une seconde colonne, composée de Badois et de soldats de la légion du Nord, laquelle prit à droite, et se dirigea vers la partie de l'île qui regarde la ville de Dantzig. Ces troupes, animées par l'exemple que venaient de leur donner les Français, se jetèrent hardiment sur les postes ennemis, les surprirent, les désarmèrent, et enlevèrent en un instant 200 hommes et 200 chevaux d'artillerie. Le général Gardanne avait de son côté passé dans l'île, en franchissant le canal de Laake. Dès lors cette conquête importante se trouvait assurée.
Prise de la redoute de Kalke-Schanze.
C'était une occasion favorable pour s'emparer de la redoute si incommode de Kalke-Schanze, prise et perdue au commencement du siége. (Voir la carte no 41.) Cette redoute, entourée d'eau et ouverte à la gorge du côté de l'île de Holm, devait sa principale force à l'appui qu'elle recevait de cette île. Au moment même où nos deux colonnes envahissaient l'île de Holm, un détachement de Saxons et de soldats de la légion du Nord, conduit par le chef de bataillon Roumette, entra dans les fossés de la redoute avec de l'eau jusqu'aux aisselles, se jeta sur les palissades, les franchit, et, malgré une vive fusillade, resta maître de l'ouvrage, dans lequel on prit 180 Prussiens, 4 officiers et plusieurs pièces de canon.
Cette suite de coups de main nous valut 600 prisonniers, 17 bouches à feu, coûta 600 hommes morts ou blessés à l'ennemi, nous procura surtout la possession de l'île de Holm, qui complétait l'investissement de Dantzig, et faisait cesser des feux très-nuisibles pour nos tranchées. Grâce à la rapidité de l'exécution, notre perte avait été fort insignifiante.