En disant ces choses et d'autres, dans un langage où perçait le regret plutôt que le remords d'une pareille spoliation, Napoléon était devenu doux, amical, et plusieurs fois il s'était permis les gestes les plus familiers envers le pauvre précepteur, dont la taille très-élevée formait avec la sienne un singulier contraste. Vains efforts du chanoine Escoïquiz pour toucher le cœur de Napoléon. Effrayé de cette inflexible résolution, le chanoine Escoïquiz, les larmes aux yeux, s'étendit sur les vertus de son jeune prince, s'efforça de justifier Ferdinand VII de la révolution d'Aranjuez, s'attacha à prouver que Charles IV avait abdiqué volontairement, que l'autorité de Ferdinand VII était par conséquent très-légitime; à quoi Napoléon, répondant avec un sourire d'incrédulité, lui dit qu'il savait tout, que la révolution d'Aranjuez n'était pas aussi naturelle qu'on voulait le lui persuader; que Ferdinand VII avait cédé à une impatience coupable, mais qu'il avait eu tort de faire déclarer ouverte une succession qu'il ne devait pas recueillir, et que, pour avoir cherché à régner trop tôt, il ne régnerait pas du tout. Le chanoine, ne réussissant pas à toucher Napoléon par la peinture des vertus de Ferdinand VII, essaya de l'émouvoir en lui parlant de la situation de ses malheureux conseillers, de leur rôle devant l'Espagne, devant l'Europe, devant la postérité; qu'ils seraient déshonorés pour avoir cru à la parole de Napoléon qui les avait amenés à Bayonne en leur faisant espérer qu'il allait reconnaître le nouveau roi; qu'on les accuserait d'ineptie ou de trahison, lorsqu'ils n'avaient eu d'autre tort que celui de croire à la parole d'un grand homme.—Vous êtes d'honnêtes gens, reprit Napoléon, et vous en particulier vous êtes un excellent précepteur, qui défendez votre élève avec le zèle le plus louable. On dira que vous avez cédé à une force supérieure. Aussi bien, ni vous ni l'Espagne ne sauriez me résister. La politique, la politique, monsieur le chanoine, doit diriger toutes les actions d'un personnage tel que moi. Retournez auprès de votre prince, et disposez-le à devenir roi d'Étrurie, s'il veut être encore roi quelque part, car vous pouvez lui affirmer qu'il ne le sera plus en Espagne.—

L'infortuné précepteur de Ferdinand VII se retira consterné, et trouva son élève tout aussi surpris, tout aussi désolé de l'entretien qu'il venait d'avoir avec le général Savary. Tandis que Napoléon déclare ses intentions au chanoine d'Escoïquiz, le général Savary est chargé de les signifier au prince Ferdinand. Celui-ci, sans y mettre aucune forme, sans y mettre surtout aucun de ces développements qui, dans la bouche de Napoléon, étaient en quelque sorte des excuses, avait signifié à Ferdinand VII qu'il fallait renoncer à la couronne d'Espagne, et accepter l'Étrurie comme dédommagement du patrimoine de Charles-Quint et de Philippe V. L'agitation fut grande dans cette cour, jusqu'ici complétement aveuglée sur son sort. Ferdinand et ses conseillers se décident à refuser toutes les propositions de Napoléon. On se réunit autour du prince, on pleura, on s'emporta, et on finit dans la disposition où l'on était par ne pas croire à son malheur, par imaginer que tout cela était une feinte de Napoléon, qu'il n'était pas possible qu'il voulût toucher à une personne aussi sacrée que celle de Ferdinand VII, à une chose aussi inviolable que la couronne d'Espagne, et que c'était pour obtenir quelque grosse concession de territoire, ou l'abandon de quelque colonie importante, qu'il faisait planer sur la maison d'Espagne une si terrible menace; qu'en un mot il voulait effrayer, et pas davantage. On se dit donc qu'il suffisait de ne pas céder à cette intimidation pour triompher. On se décida par conséquent à résister, et à repousser toutes les propositions de Napoléon. M. de Cevallos fut chargé de traiter avec M. de Champagny sur la base d'un refus absolu.

Négociation avec M. de Champagny, rompue par suite des emportements de M. de Cevallos.

Le lendemain M. de Cevallos se rendit au château de Marac pour avoir un entretien avec M. de Champagny. Cet homme, chez lequel la bassesse n'empêchait pas l'emportement, parla à M. de Champagny avec une violence qui n'était pas du courage, car il n'y avait de danger ici que pour les couronnes, et nullement pour les personnes elles-mêmes. Il fut entendu de Napoléon, qui survint et lui dit:—Que parlez-vous de fidélité aux droits de Ferdinand VII, vous qui auriez dû servir fidèlement son père, dont vous étiez le ministre, qui l'avez abandonné pour un fils usurpateur, et qui en tout cela n'avez jamais joué que le rôle d'un traître!—M. de Cevallos, auquel ces paroles eussent été justement adressées par quiconque n'aurait eu rien à se reprocher, se retira auprès de son nouveau maître, pour lui raconter ce qui s'était passé. On jugea autour de Ferdinand qu'un tel négociateur n'avait ni assez d'autorité morale ni assez d'art pour défendre les droits de son souverain, et on chargea de cette mission M. de Labrador, qui avait appris dans diverses ambassades à traiter les grands intérêts de la politique avec la réserve nécessaire. La base des négociations resta la même: ce fut toujours le droit inaliénable de Ferdinand VII à la couronne d'Espagne, ou, à défaut du sien, celui de Charles IV, seul roi légitime si Ferdinand VII ne l'était pas.

Napoléon ordonne à Murat d'envoyer les vieux souverains et le prince de la paix à Bayonne.

Napoléon éprouvait quelque dépit de cette résistance, mais il espérait que bientôt elle tomberait devant la nécessité, et surtout devant Charles IV, venant faire valoir ses réclamations beaucoup mieux motivées que celles de Ferdinand VII; car, si l'idée de protester contre son abdication lui avait été suggérée par Murat, il n'en était pas moins vrai que cette abdication avait été le résultat d'une violence morale exercée sur son faible caractère, et qu'il était très-fondé à revendiquer la couronne. Tout même eût été juste, si, en la retirant à Ferdinand VII, on l'avait rendue à Charles IV. Napoléon, regardant la présence de Charles IV comme indispensable pour opposer au droit du fils le droit du père, ce qui ne créait pas le droit des Bonaparte, mais ce qui mettait tous ces droits dans un état de confusion dont il espérait profiter, pressa vivement Murat de faire partir les vieux souverains, et de lui envoyer aussi le prince de la Paix, toujours prisonnier à Villa-Viciosa. Napoléon enjoignit à Murat d'employer la force, s'il le fallait, non pour le départ de la vieille cour, qui demandait instamment à se mettre en route et que personne ne songeait à retenir, mais pour la délivrance du prince de la Paix, que les Espagnols ne voulaient relâcher à aucun prix. Il recommanda en même temps, pour préparer les esprits, de communiquer à la junte de gouvernement et au conseil de Castille la protestation de Charles IV, ce qui réduisait à néant la royauté de Ferdinand VII, sans rétablir celle de Charles IV, et commençait une sorte d'interrègne commode pour l'accomplissement d'un projet d'usurpation. Instruction de Napoléon à Murat, relativement à la manière de se conduire avec les Espagnols. Il tâcha de faire bien comprendre à Murat qu'il ne fallait pas s'attendre à un grand succès d'opinion en opérant un changement qui n'était pas du gré des Espagnols, mais qu'il fallait les contenir par la crainte, gagner ensuite l'adhésion des hommes sensés, par l'évidence des biens dont une royauté française serait la source, par la certitude qu'au prix d'un changement de dynastie l'Espagne ne perdrait ni un village ni une colonie, avantage qui ne serait résulté d'aucun autre arrangement, et puis suppléer à ce qui manquerait en assentiment par le déploiement d'une force irrésistible. Napoléon prescrivit à Murat de bien se tenir sur ses gardes, de fortifier deux ou trois points dans Madrid, tels que le palais royal, l'amirauté, le Buen-Retiro, de ne pas laisser coucher un seul officier en ville, d'exiger qu'ils fussent tous logés avec leurs soldats, de se comporter en un mot comme à la veille d'une insurrection qu'il croyait inévitable, car les Espagnols voudraient probablement tâter les Français; qu'il fallait dans ce cas les recevoir énergiquement, de manière à leur ôter tout espoir de résistance, et ne pas oublier la manière dont il pratiquait la guerre de rue en Égypte, en Italie et ailleurs; qu'il ne fallait pas s'engager dans l'intérieur de la ville, mais occuper la tête des rues principales par de fortes batteries, y faire sentir la puissance du canon, et, partout où la foule oserait se montrer à découvert, la faire expirer sous le sabre des cuirassiers. Ainsi de la ruse Napoléon était conduit à la violence, par cette usurpation de la couronne espagnole!

Murat dispose tout pour le départ de la vieille cour et du prince de la Paix.

Sur un seul point Murat avait devancé les instructions de Napoléon: c'était relativement au départ des vieux souverains, et à la délivrance du prince de la Paix. Il avait mandé à Charles IV et à la reine, en réponse à l'expression de leurs désirs, que l'Empereur les verrait avec plaisir auprès de lui, que par conséquent ils n'avaient qu'à préparer leur départ, et qu'il allait exiger la remise du prince de la Paix, pour l'acheminer avec eux vers Bayonne, double nouvelle qui leur fit éprouver la seule joie qu'ils eussent ressentie depuis les fatales journées d'Aranjuez.

Ayant appris que Ferdinand VII avait enfin passé la frontière, Murat n'avait plus de ménagements à garder; et d'ailleurs les Espagnols, irrités d'une telle faiblesse, humiliés d'avoir de tels princes, semblaient pour un moment prêts à se détacher d'une famille si peu digne du dévouement de la nation. Résistance des Espagnols à la délivrance du prince de la Paix. On devait donc pour quelques jours les trouver plus faciles. Mais quand on leur parla de délivrer le prince de la Paix, il y eut chez eux une sorte de soulèvement. La multitude avide de vengeance voyait avec désespoir sa victime lui échapper. Les hautes classes, et parmi elles les hommes qui s'étaient compromis dans la révolution d'Aranjuez, craignaient qu'au milieu de tous ces revirements politiques, le prince de la Paix ne ressaisît un jour le pouvoir, et ne les punît de leur conduite. On se refusait donc pour ces divers motifs à lui rendre la liberté. La junte de gouvernement, composée des ministres et de l'infant don Antonio, éprouvait plus que personne ces tristes sentiments. Elle avait dès l'origine opposé aux instances de Murat une forte résistance, et prétendu qu'étant sans autorité pour décider une semblable question, elle devait en référer à Ferdinand VII. Murat prend sur lui d'ordonner la délivrance du prince de la Paix. Elle s'était en effet adressée à lui pour lui demander ses ordres. Ferdinand, très-embarrassé de répondre à ce message, avait déclaré que cette question serait traitée et résolue à Bayonne, avec toutes celles qui allaient occuper les deux souverains de France et d'Espagne. La réponse de Ferdinand ayant été immédiatement transmise à Murat, celui-ci considéra la question comme tranchée par les ordres de Napoléon, et il exigea qu'on fît sortir de prison le prince de la Paix pour l'envoyer à Bayonne. Il annonça du reste qu'Emmanuel Godoy serait à jamais exilé d'Espagne, et qu'il ne serait transporté en France que pour y recevoir la vie, seule chose qu'on voulût sauver en lui. Murat, après avoir adressé cette communication à la junte, dirigea des troupes de cavalerie sur Villa-Viciosa avec ordre d'enlever le prisonnier de gré ou de force. Le marquis de Chasteler, qui était préposé à sa garde, mettant son honneur à servir la haine nationale, se refusait à le rendre, quand la junte, pour prévenir une collision, lui fit dire de le livrer.

Triste état dans lequel Emmanuel Godoy est livré à Murat.