L'infortuné dominateur de l'Espagne, qui naguère encore était entouré de toutes les superfluités du luxe, qui surpassait la royauté elle-même en somptuosité, comme il la surpassait en pouvoir, arriva au camp de Murat presque sans vêtements, avec une longue barbe, des blessures à peine fermées, et les marques des chaînes qu'il avait portées. C'est dans ce triste état qu'il vit pour la première fois l'ami qu'il s'était choisi au sein de la cour impériale, dans de bien autres vues que celles qui se réalisaient aujourd'hui. Son départ pour Bayonne. Murat, chez qui la générosité ne se démentait jamais, combla d'égards Emmanuel Godoy, lui procura tout ce dont il manquait, et le fit partir pour Bayonne sous l'escorte de l'un de ses aides-de-camp, et de quelques cavaliers. Cette partie des ordres de Napoléon exécutée, il s'occupa du départ des vieux souverains, qui dans leur malheur ne se sentaient pas de joie à l'idée de savoir que leur ami était sauvé, et qu'ils allaient être prochainement en présence du tout-puissant empereur qui pouvait les venger de leurs ennemis. Départ de Charles IV et de la vieille reine pour Bayonne. Leurs préparatifs de voyage achevés, préparatifs dont le principal consista à s'emparer des plus beaux diamants de la couronne, ils demandèrent à Murat d'ordonner leur départ. Ils vinrent en effet coucher le 23 de l'Escurial au Pardo, au milieu des troupes françaises, où ils virent et embrassèrent Murat avec la plus grande effusion de sentiments. Ils partirent de là pour se rendre à Buitrago, et suivre la grande route de Bayonne avec la lenteur qui convenait à leur âge et à leur mollesse. Ils rencontrèrent sur la route quelques marques de respect, pas une seule de sympathie. Il aurait suffi pour les étouffer toutes de la présence de la vieille reine, objet depuis vingt ans de la haine et du mépris de la nation.

Murat demeuré seul maître du gouvernement à Madrid.

Murat cette fois était bien seul maître de l'Espagne, et pouvait se croire roi. Il venait, par ordre de Napoléon, de communiquer à la junte la protestation de Charles IV, rédigée en quelque sorte sous sa dictée, et de réclamer avec la publication de cette pièce la suppression du nom de Ferdinand VII dans les actes du gouvernement. Publication de la protestation de Charles IV, et suppression du nom de Ferdinand VII dans les actes du gouvernement. La junte embarrassée avait voulu faire partager la responsabilité au conseil de Castille, en le consultant. Le conseil la lui avait renvoyée tout entière en refusant de s'expliquer. Murat avait terminé le différend par une transaction, et on était convenu que les actes du gouvernement seraient publiés au nom du roi, sans dire lequel. Le trône devenait ainsi tout à fait vacant, et les Espagnols commençaient à s'en apercevoir avec une profonde douleur. Tantôt ils s'indignaient contre l'ineptie et la lâcheté de leurs princes, qui s'étaient laissé tromper, et précipiter dans un gouffre dont ils ne pouvaient plus sortir; tantôt ils se sentaient pleins de pitié pour eux, et de fureur contre les étrangers qui s'étaient introduits sur leur territoire par la ruse et la violence. Les hommes éclairés, comprenant bien maintenant pourquoi les Français avaient envahi Espagne, flottaient entre leur haine de l'étranger et le désir de voir l'Espagne réorganisée comme l'avait été la France par la main de Napoléon. Dispositions de la nation espagnole depuis le départ de tous ses princes. Attirés avec leurs femmes aux fêtes que donnait Murat, ils étaient quelquefois entraînés, à demi séduits, mais jamais conquis entièrement. Le peuple au contraire ne partageait en aucune manière cette espèce d'entraînement. Quelquefois à la vue de la garde impériale et de notre cavalerie il était saisi, il admirait même Murat; mais notre infanterie, surtout composée de soldats jeunes, à peine instruits, malades de la gale, et achevant leur éducation sous ses yeux, ne lui inspirait aucun respect, et lui donnait même la confiance de nous vaincre. Les paysans oisifs des environs étaient accourus à Madrid, armés de leurs fusils et de leurs coutelas, et s'habituaient à nous braver des yeux avant de nous combattre avec leurs armes. Quelques-uns, fanatisés par les moines, commettaient d'horribles assassinats. Un homme du peuple avait tué à coups de couteau deux de nos soldats, et blessé un troisième, sous l'inspiration, disait-il, de la sainte Vierge. Le curé de Caramanchel, village aux portes de Madrid, avait assassiné l'un de nos officiers. Murat avait fait punir exemplairement les auteurs de ces crimes, mais sans apaiser la haine qui commençait à naître. Une émotion indéfinissable remplissait déjà les âmes, à tel point qu'un cheval s'étant échappé sur la belle promenade du Prado, tout le monde s'était enfui à l'idée qu'un combat allait s'engager entre les Espagnols et les Français. Précautions militaires de Murat. Murat se faisant toujours illusion sur les dispositions des Espagnols, mais stimulé par les avis réitérés de Napoléon, prenait quelques précautions. Il avait logé en ville la garde et les cuirassiers, et placé le reste des troupes sur les hauteurs qui dominent Madrid. Il avait, aux trois divisions du maréchal Moncey, ajouté la première division du général Dupont, et tenait ainsi Madrid avec la garde, toute la cavalerie et quatre divisions d'infanterie. La seconde division du général Dupont avait été portée à l'Escurial, la troisième à Ségovie. Les troupes campaient sous toile tout autour de Madrid. Approvisionnées avec difficulté à cause de l'insuffisance des transports, elles l'étaient néanmoins avec assez d'abondance. Le traitement contre la gale, appliqué à nos jeunes soldats, les avait presque tous remis en santé. Ils s'exerçaient tous les jours, et commençaient à acquérir la tenue qu'il aurait fallu leur souhaiter dès leur entrée en Espagne. Murat leur avait donné des officiers pris dans les sous-officiers de la garde, et apportait un soin infini à l'organisation d'une armée qu'il regardait comme le soutien de sa future couronne. La division du général Dupont surtout était fort belle. Malheureusement il aurait fallu, nous le répétons, montrer cela tout fait aux Espagnols, mais ne pas le faire sous leurs yeux. Murat se consacrant à une œuvre qui lui plaisait fort, quelquefois encore applaudi de la populace espagnole qui se laissait éblouir par sa présence et par les beaux escadrons de la garde impériale, maître de la junte, qui, placée entre deux rois absents, ne sachant auquel obéir, obéissait à la force présente, Murat se croyait déjà roi d'Espagne. Ses aides-de-camp, se croyant à leur tour grands seigneurs de la nouvelle cour, le flattaient à qui mieux mieux, et lui, renvoyant à Paris ces flatteries, écrivait à Napoléon: Je suis ici le maître en votre nom; ordonnez, et l'Espagne fera tout ce que vous voudrez; elle remettra la couronne à celui des princes français que vous aurez désigné.—Napoléon ne répondait à ces folles assurances qu'en réitérant l'ordre de fortifier les principaux palais de Madrid, et de tenir les officiers logés avec leurs troupes, mesures que Murat exécutait plutôt par obéissance que par conviction de leur utilité.

Accueil que Napoléon fait au prince de la Paix.

Le prince de la Paix, acheminé en toute hâte vers Bayonne pour ne pas donner le temps à la populace de s'ameuter sur son passage, y arriva bien avant ses vieux souverains. Napoléon était fort impatient de voir cet ancien dominateur de la monarchie espagnole, et surtout de s'en servir. Après un instant d'entretien ce favori lui parut aussi médiocre qu'on le lui avait dit, remarquable seulement par quelques avantages physiques qui l'avaient rendu cher à la reine des Espagnes, par une certaine finesse d'esprit, et une assez grande habitude des affaires d'État, mais calomnié quand on voulait faire de lui un monstre. Napoléon s'abstint toutefois, par égard pour le malheur, de témoigner le mépris que lui inspirait un tel chef d'empire, et il se hâta de le rassurer complétement sur son avenir et celui de ses vieux maîtres, avenir qu'il promit de rendre sûr, paisible, opulent, digne des anciens possesseurs de l'Espagne et des Indes. À cette promesse Napoléon en ajouta une non moins douce, celle de les venger promptement et cruellement de Ferdinand VII, en le faisant descendre du trône, et il demanda à être secondé dans ses projets auprès de la reine et de Charles IV; ce qui lui fut promis, et ce qui devait être facile à tenir, car le père et la mère étaient irrités contre leur fils au point de lui préférer sur le trône de leurs ancêtres un étranger, même un ennemi.

Arrivée de Charles IV à Bayonne, et accueil que lui fait Napoléon.

On annonçait l'arrivée de Charles IV et de la reine pour le 30 avril. La politique de Napoléon voulait que les vieux souverains fussent seuls accueillis avec les honneurs royaux. Il disposa tout pour les recevoir comme s'ils jouissaient encore de leur pouvoir, et comme si la révolution d'Aranjuez ne s'était point accomplie. Il fit ranger les troupes sous les armes, envoya sa cour à leur rencontre, ordonna de tirer le canon des forts, de couvrir de pavillons les vaisseaux qui étaient dans les eaux de l'Adour, et lui-même se prépara à mettre par sa présence le comble aux honneurs qu'il leur ménageait. À midi ils firent leur entrée à Bayonne au bruit du canon et des cloches, furent reçus aux portes de la ville par les autorités civiles et militaires, trouvèrent sur leur chemin les deux princes Ferdinand VII et l'infant don Carlos, qu'ils accueillirent avec une indignation visible quoique contenue, descendirent au palais du gouvernement qui leur était destiné, et purent un instant encore se faire illusion, jusqu'à se croire en possession du pouvoir suprême: dernière et vaine apparence dont Napoléon amusait leur vieillesse, avant de les précipiter tous, père et enfants, dans le néant, où il voulait plonger les Bourbons. Un moment après il arriva lui-même au galop, accompagné de ses lieutenants, pour apporter l'hommage de sa toute-puissance au vieillard, victime de ses calculs ambitieux. À peine arrivé en présence de Charles IV, qu'il n'avait jamais vu, il lui ouvrit les bras, et l'infortuné descendant de Louis XIV s'y jeta en pleurant, comme il aurait fait avec un ami duquel il eût espéré la consolation de ses chagrins. La reine déploya pour plaire tout l'art d'une femme de cour, surtout avec l'impératrice Joséphine, arrivée depuis quelques jours à Bayonne, et accourue auprès des souverains de l'Espagne. Après un court entretien, Napoléon laissa Charles IV entouré des Espagnols réunis à Bayonne, et des officiers et chambellans français, destinés à composer son service d'honneur. D'après les intentions de Napoléon, qui désirait qu'aucun des usages de la cour d'Espagne ne fût négligé en cette occasion, il y eut un baise-main général. Chacun des Espagnols présents vint, en s'agenouillant, baiser la main du vieux roi et de la reine son épouse. Ferdinand, prenant son rang de fils et de prince des Asturies, vint à son tour s'incliner devant ses augustes parents. Accueil que Charles IV fait à Ferdinand. On put facilement discerner à leur visage les sentiments qu'ils éprouvaient. Quand cette cérémonie fut achevée, le roi et la reine fatigués songèrent à s'enfermer chez eux. Ferdinand VII et son frère ayant voulu les suivre dans leur appartement, Charles IV, ne pouvant plus se contenir, arrêta son fils aîné en lui disant: Malheureux! n'as-tu pas assez déshonoré mes cheveux blancs?... respecte au moins mon repos... Et il refusa ainsi de le voir autrement qu'en public. Ferdinand VII, ramené en quelques heures par la seule étiquette à la qualité de prince des Asturies, se sentit perdu: il était puni, et Charles IV vengé! Mais celui-ci allait être bientôt obligé d'acquitter dans les mains de Napoléon le prix de la vengeance obtenue.

Mai 1808.

Ce que les vieux souverains désiraient avec le plus d'impatience, c'était d'embrasser leur ami, leur cher Emmanuel, qu'ils n'avaient pas revu depuis la fatale nuit du 17 mars. Ils se jetèrent dans ses bras, et Napoléon, qui voulait leur laisser le temps de se voir, de s'épancher, de s'entendre, ayant remis au lendemain la réception qu'il leur préparait à Marac, ils eurent toute la journée pour s'entretenir de leur situation et de leur sort futur. Facilité avec laquelle les vieux souverains adhèrent aux projets de Napoléon. Le prince de la Paix leur eut promptement fait connaître ce dont il s'agissait à Bayonne; ce qui ne pouvait ni les étonner ni les affliger, car ils n'avaient plus la prétention de régner, et ils eurent la satisfaction d'apprendre que Napoléon, en les vengeant de Ferdinand VII, leur destinait en France une retraite sûre, magnifique, des revenus égaux à ceux des princes régnants les mieux dotés de l'Europe, et pour toute privation la perte d'un pouvoir dont ils prévoyaient depuis long-temps la fin prochaine. Il ne fut donc pas difficile de les amener aux projets de Napoléon, auxquels ils étaient résignés d'avance, même quand ils ne connaissaient pas tous les dédommagements qu'on leur réservait.