Souffrances chez les assiégés et les assiégeants.
Pendant ce temps les souffrances s'aggravaient au dedans parmi les assiégés, au dehors parmi les assiégeants. La masse d'habitants réfugiés dans la ville, les blessés, les malades accumulés, y avaient fait naître une épidémie. Tous les jours une grêle de projectiles augmentait le nombre des victimes du siége, même parmi ceux qui ne prenaient point part à la défense. Mais une populace furieuse, fanatisée par les moines, comprimait les habitants paisibles, aux yeux desquels cette résistance sans espoir n'était qu'une barbarie inutile. Les potences dressées dans les principales rues prévenaient tout murmure. On inventait d'ailleurs toutes sortes de nouvelles pour soutenir le courage des assiégés. On disait Napoléon battu par les Anglais, le maréchal Soult par le marquis de La Romana, le général Saint-Cyr par le général Vivès. On promettait de plus l'arrivée d'une puissante armée de secours, et à ces nouvelles, annoncées au son du tambour par des crieurs publics, éclataient des vociférations sauvages, qui venaient retentir jusque dans notre camp.
Efforts des frères Palafox pour obliger le pays environnant à se lever en masse.
Ce que nous avons raconté des événements généraux de cette guerre suffit pour qu'on puisse apprécier la véracité de ces bruits, répandus à dessein par Palafox et les moines dont il suivait les inspirations. Ces récits, du reste, n'étaient pas complètement faux, car les deux frères de Joseph Palafox, le marquis de Lassan et François Palafox, étaient sortis avec des ordres terribles pour faire lever le pays dans tous les sens, jusqu'à Tudela d'un côté, jusqu'à Calatayud, Daroca, Teruel et Alcañiz de l'autre. Tous les hommes en état de porter les armes étaient sommés de les prendre, et, dans la proportion d'un sur dix, devaient s'avancer sous la conduite d'officiers choisis, pour former une armée de déblocus. Chaque village était obligé de payer et de nourrir les hommes qui marcheraient. Ceux qui ne marcheraient pas devaient détruire nos convois, tuer nos malades, et affamer notre camp. Ces ordres étaient donnés sous menace des peines les plus sévères en cas d'inexécution.
Cruelles privations des soldats français.
Il faut reconnaître que les Aragonais avaient mis un zèle tout patriotique à les exécuter. Déjà vingt ou trente mille hommes se remuaient du côté d'Alcañiz sur la rive droite de l'Èbre, et du côté de Zuera, la Perdiguera, Liciñena, sur la rive gauche. Malgré les efforts de notre cavalerie, la viande n'arrivait pas, vu que les moutons acheminés sur notre camp étaient arrêtés en route. Nos soldats, manquant de viande pour faire la soupe, n'ayant souvent qu'une ration incomplète de pain, supportaient de cruelles privations sans murmurer, et entrevoyaient sans fléchir un ou deux mois encore d'un siége atroce. Ils étaient tristes toutefois, en songeant à leur petit nombre, en considérant que toutes les difficultés du siége pesaient sur 14 mille d'entre eux, tandis que les 8 mille fantassins de Gazan se bornaient à bloquer le faubourg de la rive gauche, et que les 9 mille de Suchet vivaient en repos à Calatayud. Déjà plus de douze cents avaient succombé aux fatigues ou au feu. On les transportait, dès qu'ils étaient atteints de blessures ou de maladies, à l'hôpital d'Alagon, hôpital infect, où il n'y avait que du linge pourri, sans vivres ni médicaments. Le général Harispe, envoyé pour en faire l'inspection, et s'y montrant humain comme un héros, punit sévèrement les administrateurs coupables de tant de négligence, réorganisa cet établissement avec soin, et procura au moins à nos soldats la consolation de n'être pas plus mal à l'hôpital qu'à la tranchée. Arrivée du maréchal Lannes au camp des assiégeants. Le 21, arriva enfin l'illustre maréchal Lannes, qui approchait alors du terme de sa carrière héroïque, car on était en janvier 1809, à quelques mois de la terrible journée d'Essling, et sa présence était propre à soutenir le moral du soldat, et à lui rendre la confiance s'il l'avait perdue. Le général Junot le charmait par sa bravoure, mais il fallait un chef qui, prenant sur lui de modifier les ordres de l'Empereur, fît concourir toutes les forces françaises au succès du siège. C'est à cela que le maréchal Lannes fut d'abord utile.
Le maréchal Lannes, modifiant les ordres de l'Empereur, fait concourir le 5e corps à l'attaque de Saragosse, et à la dispersion des insurgés extérieurs.
Il commença, grâce à son commandement supérieur, par faire concourir le 5e corps à la prise de la place, et à la répression des troubles extérieurs qui contribuaient à affamer notre camp. Il ordonna au général Gazan, posté avec sa division devant le faubourg de la rive gauche, d'entreprendre l'attaque en règle de ce faubourg. Cet asile une fois enlevé aux habitants, ils devaient être refoulés dans l'intérieur de la ville, et y augmenter l'encombrement, tandis que nous aurions le moyen de la foudroyer de la rive gauche de l'Èbre. Il lui donna un excellent officier du génie, le colonel Dode, pour diriger cette opération.
Le maréchal Lannes prescrivit ensuite au maréchal Mortier de quitter sa position de Calatayud où il ne rendait pas de services, aucune force ennemie ne pouvant venir du côté de Valence, et de passer sur la rive gauche de l'Èbre, pour y dissiper les rassemblements qui nous inquiétaient.
Opérations du maréchal Mortier contre les insurgés extérieurs.