Tout le 3e corps était sous les armes, Junot et Lannes en tête. (Voir la carte no 45.) À droite, la division Grandjean, principalement composée des 14e et 44e de ligne, se trouvait dans les ouvrages, attendant le signal. Au centre, la division Musnier, forte surtout en Polonais, attendait le même signal avec impatience. Elle était appuyée par la division Morlot, qui s'était massée sur sa droite pour seconder l'assaut du centre. Le 40e de ligne et le 13e de cuirassiers occupaient à gauche la place qu'avait abandonnée la division Morlot, et avaient pour mission de contenir les sorties qui pourraient venir par le château de l'Inquisition, sur lequel on n'avait dirigé jusqu'ici qu'une fausse attaque.
À midi, Lannes donne le signal vivement désiré, et aussitôt les colonnes d'assaut sortent des ouvrages. Un détachement de voltigeurs des 14e et 44e ayant en tête un détachement de sapeurs, et commandé par le chef de bataillon Stahl, débouche de l'huilerie isolée dont il a été parlé tout à l'heure, et s'élance sur la brèche qui était le plus à droite. L'ennemi, prévoyant qu'on partirait de ce bâtiment pour monter à l'assaut, avait pratiqué une mine sous l'espace que nos soldats avaient à parcourir. Deux fourneaux éclatent tout à coup avec un fracas horrible, mais heureusement sur les derrières de notre première colonne d'assaut, et sans enlever un seul homme. Enlèvement de la première brèche à l'attaque de droite. La colonne se précipite sur la brèche et s'en empare. Mais lorsqu'elle veut pousser au delà, elle est arrêtée par un feu de mousqueterie et de mitraille qui part des maisons situées en arrière, ainsi que de plusieurs batteries dressées à la tête des rues. Ce feu est tel qu'il est impossible d'y tenir, et qu'on est obligé, après avoir eu beaucoup d'hommes hors de combat, notamment le brave Stahl, grièvement blessé, de se borner à se loger sur la brèche, et à y établir une communication avec l'huilerie qui a servi de point de départ. Les terres remuées par la mine de l'ennemi contribuent à faciliter ce travail.
Enlèvement de la seconde brèche à l'attaque de droite.
À la seconde brèche, ouverte tout près de celle-là, mais un peu à gauche, trente-six grenadiers du 44e, conduits par un vaillant officier nommé Guettemann, s'élancent de leur côté à l'assaut. Ils pénètrent malgré une pluie de balles, franchissent la brèche, et se logent dans les maisons voisines du mur. Une colonne les suit, et on essaie de déboucher de ces maisons dans les rues voisines. Mais à peine se montre-t-on à une porte ou à une fenêtre, qu'un effroyable feu de mousqueterie, partant de mille ouvertures, abat ceux qui ont la témérité de se faire voir. Toutefois, on s'empare des maisons contiguës en passant de l'une à l'autre par des percements intérieurs, et on gagne ainsi en appuyant à gauche jusqu'à l'une des principales rues de la ville, la rue Quemada, qui va droit de l'enceinte au Cosso. Mais la mitraille des barricades ne permet pas de s'y avancer. À cette seconde brèche, quoique plus heureux qu'à la première, il faut s'en tenir à une douzaine de maisons conquises.
SIÈGE DE SARAGOSSE.
Enlèvement de tous les ouvrages de l'ennemi à l'attaque du centre.
Au centre, l'action n'est pas moins vive. Des voltigeurs de la Vistule, dirigés par un détachement de soldats et d'officiers du génie, s'élancent, eux aussi, sur la brèche pratiquée dans le couvent de Santa-Engracia. Ils ont à parcourir à découvert, de la Huerba au mur du couvent, un espace de 120 toises, qu'ils franchissent au pas de course sous le feu le plus violent. Ils arrivent sans trop de pertes sur la brèche, et l'escaladent sans autre difficulté que la mousqueterie; car le rare courage des Espagnols derrière leurs murailles n'allait pas jusqu'à nous attendre avec leurs baïonnettes sur le sommet de chaque brèche. Les braves Polonais, mêlés à nos sapeurs, entrent dans le couvent, chassent ceux qui l'occupaient, débouchent sur la place de Santa-Engracia, pénètrent même dans les maisons qui l'entourent, et vont jusqu'à un petit couvent voisin, qu'ils emportent également. Maîtres de la place Santa-Engracia, ils le sont aussi de la grande rue de ce nom, tombant perpendiculairement comme celle de Quemada sur le Cosso. Mais de nombreuses barricades hérissées d'artillerie, et vomissant la mitraille, ne permettent pas de pousser au delà, à moins de pertes énormes. Il faudrait la sape et la mine pour aller plus loin.
Du couvent de Santa-Engracia, on court par un terrain découvert jusqu'au saillant de l'angle que l'enceinte de la ville forme vers le milieu de son étendue. Nos soldats traversent rapidement cet espace qui est miné, et, par un inconcevable bonheur, plusieurs fourneaux de mine, éclatant à la fois, ouvrent de vastes entonnoirs sans qu'un seul de nos hommes soit atteint. À partir de cet angle, et en tirant à gauche, règne une ligne de murailles en pierres sèches, avec fossé et terrassement, laquelle aboutit au couvent des Capucins, et plus loin au château de l'Inquisition. Quoiqu'il n'entre pas dans le plan d'attaque d'enlever cette ligne d'ouvrages, qui n'a pas été battue en brèche, un accident imprévu excitant l'ardeur des divisions Morlot et Musnier, on s'y précipite avec une témérité inouïe. En effet, une batterie placée au couvent des Capucins incommodant de son feu la division Morlot, quelques carabiniers du 5e léger se jettent au pas de course sur cette batterie pour s'en débarrasser. Le régiment les suit et prend la batterie. À ce spectacle, le 115e de ligne, l'un des régiments de nouvelle formation, ne peut tenir dans les tranchées. Il s'élance sur le long mur d'enceinte qui s'étend de Santa-Engracia au couvent des Capucins, descend dans le fossé, escalade l'escarpe par les embrasures, s'empare de l'enceinte, de toute l'artillerie, et ose s'engager dans l'intérieur de la ville. Alors une populace furieuse, du haut des maisons environnantes, fusille nos soldats presque à coup sûr. Les Espagnols, plus hardis sur ce point que sur les autres, s'avancent même hors de leurs retranchements pour reprendre le couvent des Capucins. Des moines les dirigent, des femmes les excitent. Mais on les repousse à la baïonnette, et on reste maître du couvent, en y essuyant toutefois un horrible feu d'artillerie qui perce les murailles en plusieurs endroits. On tâche de se couvrir avec des sacs à terre. Mais, ne pouvant tenir à découvert le long de la muraille, on est obligé de la repasser, sans l'abandonner néanmoins et en essayant de s'y loger.