Résultats de l'assaut général du 26 janvier.
Dans cette sanglante journée, on s'était donc emparé de tout le pourtour de l'enceinte. Si c'eût été un siége ordinaire, consistant à enlever la partie fortifiée de la place, Saragosse eût été à nous. Mais il fallait emporter chaque île de maisons, l'une après l'autre, contre une populace frénétique, et les grandes horreurs de la lutte ne faisaient que commencer. Les Espagnols avaient perdu cinq à six cents hommes passés au fil de l'épée, et deux cents prisonniers, avec toute la ligne de leurs murailles extérieures. Les Français avaient eu 186 tués et 593 blessés[33], c'est-à-dire près de 800 hommes hors de combat, perte considérable, due à l'ardeur excessive de nos troupes et à leur héroïque témérité.
Le maréchal Lannes lui-même, saisi de cet affreux spectacle, ordonna aux officiers du génie de ne plus souffrir que les soldats s'avançassent à découvert, aimant mieux perdre du temps que des hommes. Il prescrivit de cheminer avec la sape et la mine, et de faire sauter en l'air les édifices, mais avant tout de ménager le sang de son armée. Ce grand homme de guerre, aussi humain que brave, avait ressenti de ce qu'il avait vu une impression profonde[34].
L'occupation de trois points sur l'enceinte dispensait de pousser une nouvelle attaque à l'extrême gauche vers le château de l'Inquisition, car il s'agissait maintenant de forcer les Espagnols dans leurs maisons, et peu importait dès lors une enceinte dans laquelle ne consistait plus la force de leur défense. On laissa la division Morlot en observation sur la gauche, et avec les divisions Musnier et Grandjean, fortes à elles deux de 9 mille hommes, on se mit à procéder par la sape et la mine à la conquête de chaque maison, tandis que devant le faubourg de la rive gauche le général Gazan pousserait ses travaux de manière à enlever ce dernier asile à la population. On lui envoya même une partie de l'artillerie de siége qui ne trouvait plus d'emploi à la rive droite, depuis qu'on avait ouvert l'enceinte en y faisant brèche, et qu'on devait surtout se battre de rue à rue.
Commencement de la guerre de maison à maison dans l'intérieur de la ville.
Les deux divisions Musnier et Grandjean se partageaient en deux portions de 4,500 hommes chacune, et se relevaient dans cette affreuse lutte, où il fallait alternativement travailler à la sape, ou combattre corps à corps dans d'étroits espaces. Jamais, même à l'époque où la guerre se passait presque toute en siéges, on n'avait rien vu de pareil. Les Espagnols avaient barricadé les portes et les fenêtres de leurs maisons, pratiqué des coupures au dedans, de façon à communiquer intérieurement, puis crénelé les murailles afin de pouvoir faire feu dans les rues, lesquelles en outre étaient traversées de distance en distance par des barricades armées d'artillerie. Aussi, dès que nos soldats y voulaient paraître, ils étaient à l'instant assaillis par une grêle de balles partant des étages supérieurs et des soupiraux des caves, ainsi que par la mitraille partant des barricades. Quelquefois, pour forcer les Espagnols à dépenser leurs feux, ils s'amusaient à présenter d'une fenêtre un shako au bout d'une baïonnette, et il était à l'instant percé de balles[35]. Il n'y avait donc d'autre ressource que de cheminer comme eux de maisons en maisons, de s'avancer à couvert contre un ennemi à couvert lui-même, et de procéder lentement pour ne pas perdre toute l'armée dans cet horrible genre de combats. Il en devait résulter une lutte longue et acharnée.
Énergiques efforts des Espagnols pour reprendre les positions perdues.
Les Espagnols, que la prise de leur enceinte avait exaspérés au plus haut point par l'aggravation du péril, en étaient venus à un véritable état de frénésie. Ils ne voulaient plus s'en tenir à la défensive, et aspiraient à reprendre ce qu'on leur avait pris. Au centre, ils prétendaient reconquérir le couvent des Capucins pour déborder la position de Santa-Engracia. À droite, ils étaient restés maîtres des couvents de Sainte-Monique et des Augustins, contigus aux deux brèches que nous avions occupées, et de là ils faisaient d'incroyables efforts pour nous débusquer. Les moines, plus actifs que jamais, aidés par quelques-unes de ces femmes ardentes que leur nature irritable, quand elles se livrent à la violence, rend plus féroces que les hommes même, menaient au feu des bandes composées de ce qu'il y avait de plus fanatique, et de la portion la plus résolue de la troupe de ligne. Ainsi à l'attaque du centre, après avoir essayé avec leur artillerie de faire brèche au couvent des Capucins, qui nous était resté, ils osèrent encore une fois venir à l'assaut à découvert. Nos soldats les repoussèrent de nouveau à la baïonnette, et cette fois leur ôtèrent tellement l'espoir de réussir qu'ils les dégoûtèrent tout à fait de semblables tentatives.
Travaux d'attaque le long de la rue de Santa-Engracia.
La conquête commencée vers Santa-Engracia fut poursuivie. De ce couvent partait une rue assez large, appelée du nom même de Santa-Engracia, et aboutissant directement au Cosso. D'énormes édifices la bordaient des deux côtés: à droite (droite des Français), le couvent des Filles-de-Jérusalem et l'hôpital des Fous; à gauche, le couvent de Saint-François. Ces édifices pris, on débouchait sur le Cosso (boulevard intérieur, comme nous l'avons dit) et on possédait la principale et la plus large voie intérieure.