Dans l'intérieur de la ville, aux attaques de droite et du centre, la guerre souterraine que nous avons décrite continuait avec le même acharnement. Toutefois, de part et d'autre, la souffrance se faisait cruellement sentir. L'épidémie sévissait dans les murs de Saragosse. Plus de 15 mille hommes, sur 40 mille contribuant à la défense, étaient déjà dans les hôpitaux. La population inactive mourait sans qu'on prît garde à elle. On n'avait plus le temps ni d'enterrer les cadavres, ni de recueillir les blessés. On les laissait au milieu des décombres, d'où ils répandaient une horrible infection. Palafox lui-même, atteint de la maladie régnante, semblait approcher de sa dernière heure, sans que le commandement en fût du reste moins ferme. Les moines qui gouvernaient sous lui, toujours tout-puissants sur la populace, faisaient pendre à des gibets les individus accusés de faiblir. Le gros de la population paisible avait ce régime en horreur, sans l'oser dire. Les malheureux habitants de Saragosse erraient comme des ombres au sein de leur cité désolée.
Murmures de nos soldats apaisés par le maréchal Lannes.
On ne songe dans ces extrémités qu'à ses propres souffrances, et on ne se figure pas assez celles de l'ennemi, ce qui empêche d'apprécier exactement la situation. Nos soldats ignorant l'état des choses dans l'intérieur de Saragosse, voyant qu'après quarante et quelques jours de lutte ils avaient à peine conquis deux ou trois rues, se demandaient ce qu'il adviendrait d'eux s'il fallait conquérir la ville entière par les mêmes moyens.—Nous y périrons tous, disaient-ils. A-t-on jamais fait la guerre de la sorte? À quoi pensent nos chefs? Ont-ils oublié leur métier? Pourquoi ne pas attendre de nouveaux renforts, un nouveau matériel, et enterrer ces furieux sous des bombes, au lieu de nous faire tuer un à un, pour prendre quelques caves et quelques greniers? Ne pourrait-on pas dépenser plus utilement pour l'Empereur notre vie qu'on dit lui être due, et que nous ne refusons pas de sacrifier pour lui?—Tel était chaque soir le langage des bivouacs, dans la moitié des divisions Grandjean et Musnier dont le tour était venu de se reposer. Lannes les calmait, les ranimait par ses discours.—Vous souffrez, mes amis, leur disait-il; mais croyez-vous que l'ennemi ne souffre pas aussi? pour un homme que vous perdez, il en perd quatre. Supposez-vous qu'il défendra toutes ses rues, comme il en a défendu quelques-unes? Il est au terme de son énergie, et sous peu de jours vous serez triomphants, et possesseurs d'une ville dans laquelle la nation espagnole a placé toutes ses espérances. Allons, mes amis, ajoutait-il, encore quelques efforts, et vous serez au bout de vos peines et de vos travaux.—L'héroïque maréchal, cependant, ne pensait pas ce qu'il leur disait. Général avec eux, mais soldat avec l'Empereur, il lui écrivait qu'il ne savait plus quand finirait ce siége terrible, que fixer un terme était impossible, car il y avait telle maison qui coûtait des journées.
Toutefois, ni Lannes, ni ses soldats, ne devenaient en se plaignant, ou moins actifs, ou moins courageux. À l'attaque du centre, tandis que par la mine on passait de l'hôpital des Fous au vaste couvent de Saint-François, on s'était aperçu que les assiégés minaient de leur côté. On avait alors chargé la mine de 3,000 livres de poudre, et dans l'intention de produire plus de carnage à la fois, on avait feint une attaque ouverte pour y attirer un plus grand nombre d'ennemis. Terrible explosion du couvent de Saint-François. Des centaines d'Espagnols avaient sur-le-champ occupé tous les étages, nous attendant de pied ferme. Alors le major du génie Breuille donnant l'ordre de mettre le feu à la mine, une épouvantable explosion, dont toute la ville avait retenti, s'était fait entendre, et une compagnie entière du régiment de Valence avait sauté dans les airs, avec les débris du couvent de Saint-François. Tous les cœurs en avaient frissonné d'horreur. Puis on s'était élancé à la baïonnette à travers les décombres, l'incendie, les balles, et on avait chassé les Espagnols. Mais ceux-ci, réfugiés dans un clocher, et sur le toit de l'église du couvent, y avaient pratiqué une ouverture d'où, jetant des grenades à la main, ils avaient un instant forcé nos soldats à rétrograder. Malgré toutes ces résistances, nous étions restés maîtres de ce poste, et sur ce point nous nous trouvions enfin au bord du Cosso. Sur-le-champ on avait commencé à miner pour passer par-dessous, et faire sauter par des explosions plus terribles encore l'un et l'autre côté de cette promenade publique.
Nous y étions également arrivés par l'attaque de droite, en suivant les rues Quemada, Sainte-Monique, Saint-Augustin. Nos troupes avaient pris le collége des Écoles Pies, miné le vaste édifice de l'Université, et poussé une pointe vers l'Èbre, pour se joindre à l'attaque du faubourg. L'Université devait sauter le jour même où tomberait le faubourg.
Prise du faubourg de la rive gauche.
On était au 18 février. Il y avait cinquante jours que nous attaquions Saragosse, et nous en avions passé vingt-neuf à pénétrer dans ses murs, vingt et un à cheminer dans ses rues, et le moment approchait où le courage épuisé de l'ennemi devait trouver dans quelque grand incident du siége une raison décisive de se rendre. Ce même jour, 18, on devait dans la ville faire sauter l'Université, et dans le faubourg s'emparer du couvent qui touchait au pont de l'Èbre. Le matin, Lannes à cheval, à côté du général Gazan, fit commencer l'attaque du faubourg. Cinquante bouches à feu tonnèrent sur le couvent attaqué. Les murs, construits en brique, avaient quatre pieds d'épaisseur. À trois heures de l'après-midi, la brèche fut enfin praticable. Un bataillon du 28e et un du 103e s'y jetèrent au pas de course, et y pénétrèrent en tuant trois ou quatre cents Espagnols. Si la brèche eût été assez large pour que toute la division Gazan y passât, c'en était fait des sept mille hommes qui gardaient le faubourg, car on pouvait de ce couvent se porter au pont, et couper le faubourg de la ville. Toutefois, on y introduisit autant de troupes qu'on put, et du couvent on courut au pont. La garnison du faubourg, voyant que la retraite lui était fermée, essaya de se faire jour. Trois mille hommes se précipitèrent vers l'entrée du pont; on voulut les arrêter, on se mêla avec eux, on en écharpa une partie, mais les autres réussirent à passer. Les quatre mille restant dans le faubourg furent réduits à déposer les armes, et à livrer le faubourg lui-même.
Cette opération brillante et décisive, conduite par Lannes lui-même, ne nous avait pas coûté plus de 10 morts et 100 blessés. Elle ôtait à la population son principal asile, et elle allait exposer la ville à tous les feux de la rive gauche. Tandis que cet événement s'accomplissait dans le faubourg, les troupes de la division Grandjean, se tenant sous les armes, attendaient l'instant où le bâtiment de l'Université sauterait, pour se précipiter sur ses ruines. Dans l'intérieur de la ville, à l'attaque de droite, on fait sauter le bâtiment de l'Université. Il sauta en effet, sous la charge de 1,500 livres de poudre, avec un fracas horrible, et aussitôt les soldats du 14e et du 44e, s'élançant à l'assaut, s'emparèrent de la tête du Cosso et de ses deux bords. À l'attaque du centre, on n'attendait plus qu'un jour pour détruire par la mine le milieu du Cosso.
Épuisement des assiégés.