Quelque obstiné que fût le courage de ces moines, de ces paysans, qui avaient échangé avec joie les ennuis de leur couvent, ou la dure vie des champs, pour les émotions de la guerre, leur fureur ne pouvait tenir devant les échecs répétés du 18. Il n'y avait plus qu'un tiers de la population combattante qui fût debout. La population non combattante était au désespoir. Palafox était mourant. La ville demande à capituler. La junte de défense, cédant enfin à tant de calamités réunies, résolut de capituler, et envoya un parlementaire qui se présenta au nom de Palafox. Les infortunés défenseurs de Saragosse avaient tant répété que les armées françaises étaient battues, qu'ils avaient fini par le croire. Le parlementaire vint donc demander qu'on permît d'expédier un émissaire au dehors de Saragosse pour savoir si véritablement les armées espagnoles étaient dispersées, et si la résistance de cette malheureuse cité était réellement inutile. Réponse de Lannes. Lannes répondit qu'il ne donnait jamais sa parole en vain, même pour une ruse de guerre, et qu'on devait l'en croire quand il affirmait que les Espagnols étaient vaincus des Pyrénées à la Sierra-Morena, que les restes de La Romana étaient pris, les Anglais embarqués, et l'Infantado sans armée. Il ajouta qu'il fallait se rendre sans conditions, car le lendemain il ferait sauter tout le centre de la ville.
Reddition de Saragosse.
Le lendemain 20 la junte se transporta au camp, et consentit à la reddition de la place. Il fut convenu que tout ce qui restait de la garnison sortirait par la principale porte, celle de Portillo, déposerait les armes, et serait prisonnière de guerre, à moins qu'elle ne voulût passer au service du roi Joseph.
Affreux état de Saragosse quand elle nous fut livrée.
Le 21 février, 10 mille fantassins, 2 mille cavaliers, pâles, maigres, abattus, défilèrent devant nos soldats saisis de pitié. Ceux-ci entrèrent ensuite dans la cité infortunée, qui ne présentait que des ruines remplies de cadavres en putréfaction. Sur 100 mille individus, habitants ou réfugiés dans les murs de Saragosse, 54 mille avaient péri. Un tiers des bâtiments de la ville était renversé; les deux autres tiers percés de boulets, souillés de sang, étaient infectés de miasmes mortels. Pertes cruelles des Français pendant ce siége mémorable. Le cœur de nos soldats fut profondément ému. Eux aussi avaient fait des pertes cruelles. Ils avaient eu 3 mille hommes hors de combat sur 14 mille participant activement au siége. Vingt-sept officiers du génie sur 40 étaient blessés ou tués, et dans le nombre des morts se trouvait l'illustre et malheureux Lacoste. La moitié des soldats du génie avait succombé. Rien dans l'histoire moderne n'avait ressemblé à ce siége, et il fallait dans l'antiquité remonter à deux ou trois exemples, comme Numance, Sagonte, ou Jérusalem, pour retrouver des scènes pareilles. Encore l'horreur de l'événement moderne dépassait-elle l'horreur des événements anciens de toute la puissance des moyens de destruction imaginés par la science. Telles sont les tristes conséquences du choc des grands empires! Les princes, les peuples se trompent, a dit un ancien, et des milliers de victimes succombent innocemment pour leur erreur.
La résistance des Espagnols fut prodigieuse surtout par l'obstination, et attesta chez eux autant de courage naturel, que leur conduite en rase campagne attestait peu de ce courage acquis, qui fait la force des armées régulières. Mais le courage des Français, attaquant au nombre de quinze mille quarante mille ennemis retranchés, était plus extraordinaire encore; car, sans fanatisme, sans férocité, ils se battaient pour cet idéal de grandeur dont leurs drapeaux étaient alors le glorieux emblème.
Caractère et résultats de cette seconde campagne d'Espagne.
Telle fut la fin de cette seconde campagne d'Espagne, commencée à Burgos, Espinosa, Tudela, finie à Saragosse, et marquée par la présence de Napoléon dans la Péninsule, par la retraite précipitée des Anglais, et une nouvelle soumission apparente des Espagnols au roi Joseph. Les manœuvres de Napoléon avaient été admirables, ses troupes admirables aussi; et pourtant, quoique les résultats fussent grands, ils n'égalaient pas ceux que nous avions obtenus contre les troupes savamment organisées de l'Autriche, de la Prusse et de la Russie. Il semblait que tant de science, d'expérience, de bravoure, vînt échouer contre l'inexpérience et la désorganisation des armées espagnoles, comme l'habileté d'un maître d'armes échoue quelquefois contre la maladresse d'un homme qui n'a jamais manié une épée. Les Espagnols ne tenaient pas en rase campagne, fuyaient en livrant leurs fusils, leurs canons, leurs drapeaux, mais on ne les prenait pas, et il restait à vaincre leurs vastes plaines, leurs montagnes ardues, leur climat dévorant, leur haine de l'étranger, leur goût à recommencer un genre d'aventures qui ne leur avait guère coûté que la peine de fuir, ce qui était facile à leur agilité et à leur dénûment; et de temps en temps aussi il restait à vaincre quelque terrible résistance derrière des murailles, comme celle de Saragosse! Il est vrai cependant que Saragosse était le dernier effort de ce genre qu'on eût à craindre de la part des Espagnols. Tout infatigables qu'ils étaient, on pouvait les fatiguer; tout aveugles qu'ils étaient, on pouvait les éclairer, et leur faire apprécier les avantages du gouvernement que Napoléon leur apportait par la main de son frère. Après Espinosa, Tudela, Somo-Sierra, la Corogne, Uclès, Saragosse, ils étaient effectivement abattus, découragés, du moins momentanément; et si la politique générale ne venait pas les aider à force de complications nouvelles, ils allaient être encore une fois régénérés par une dynastie étrangère. Mais le secret du destin était alors impénétré et impénétrable. Napoléon recevant une lettre du prince Cambacérès, qui lui souhaitait une bonne année, lui avait répondu: Pour que vous puissiez m'adresser le même souhait encore une trentaine de fois, il faut être sage.—Mais après avoir compris qu'il fallait être sage, saurait-il l'être? Là, nous le répétons, était la question, l'unique question. Lui seul après Dieu tenait dans ses mains le destin des Espagnols, des Allemands, des Polonais, des Italiens, et malheureusement des Français comme de tous les autres.
Tandis que ses armées, après avoir pris un instant de repos, s'apprêtaient à s'élancer, celle du maréchal Soult de la Corogne à Lisbonne, celle du maréchal Victor de Madrid à Séville, celle de l'Aragon de Saragosse à Valence, il faut le suivre lui-même des sommets du Guadarrama aux bords du Danube, de Somo-Sierra à Essling et Wagram. Il lui restait alors quelques beaux jours à espérer, parce qu'il était encore temps d'être sage, et que les dernières fautes, les plus irrémédiables, n'avaient pas été commises. Il n'était pas impossible, en effet, quoique cela devînt douteux à voir la marche qu'il imprimait aux choses, que l'Espagne fût régénérée par ses mains, que l'Italie fût affranchie des Autrichiens, que la France demeurât grande comme il l'avait faite, et que son tombeau se trouvât sur les bords de la Seine, sans avoir un moment reposé aux extrémités de l'Océan.