Pendant ce temps, le général Dupont marchait d'un tout autre pas vers l'Andalousie. Parti vers la fin de mai de Tolède, il avait été rejoint en route par les dragons du général Pryvé, qui remplaçaient les cuirassiers à son corps, par les marins de la garde impériale, et par les deux régiments suisses de Preux et Reding. On pouvait évaluer la division Barbou à 6 mille hommes présents sous les armes; les marins de la garde, à environ 5 ou 600 hommes, excellents dans tous les services de terre et de mer; la cavalerie, composée de chasseurs et dragons, à 2,600; l'artillerie et le génie, à 7 ou 800; les Suisses, à 2,400: total, 12 à 13 mille hommes présents au drapeau[4]. Le général Dupont traversa la Manche sans difficulté, trouvant cette province, ordinairement déserte, encore plus déserte que de coutume, apercevant partout dans les bourgs et villages les signes d'une haine contenue mais violente, et obligé de marcher avec des précautions infinies pour ne laisser aucun traînard en arrière. État des choses dans la Manche et l'Andalousie lorsque le général Dupont y arrive. Il franchit, sans éprouver de résistance, les redoutables défilés de la Sierra-Morena (voir la carte no 44), et arriva le 3 juin à Baylen, lieu de sinistre mémoire, et qu'il ne prévoyait pas alors devoir être pour lui le théâtre du plus affreux malheur. Là, il apprit l'insurrection de Séville et du midi de l'Espagne, le soulèvement de toutes les populations, et la réunion des troupes de ligne aux insurgés. Toutefois on doutait encore de la conduite du général Castaños, commandant le camp de Saint-Roque, et on se flattait de le conserver à la cause de la royauté nouvelle, car plusieurs entretiens récents qu'il avait eus avec des officiers français avaient décelé beaucoup d'hésitation et même une désapprobation marquée de l'insurrection. Ce qui était certain, c'est que les trois régiments suisses de Tarragone, de Carthagène, de Malaga, qu'on croyait réunis à Grenade, et prêts à rejoindre l'armée française sur la route de Séville, venaient d'être enveloppés par l'insurrection et entraînés par elle. Ce pouvait être un danger pour la fidélité des deux régiments suisses qu'on avait avec soi, et il n'y avait que la victoire qui pût nous les attacher. Le soulèvement de Badajoz et de l'Estrémadure laissait peu de chances de réunir la division Kellermann, envoyée de Lisbonne à Elvas. Ces considérations, quoique nullement rassurantes, n'étaient pas de nature à faire reculer le général Dupont; car, après avoir rencontré tant de fois les armées autrichiennes, prussiennes et russes, et les avoir toujours vaincues, malgré la disproportion du nombre, il ne faisait guère cas des ramassis de paysans qu'il avait devant lui. Mais, tout en marchant hardiment à eux, il crut devoir avertir l'état-major général à Madrid de l'étendue de l'insurrection, et demander la réunion de tout son corps d'armée, afin qu'il pût dominer l'Andalousie, dans laquelle, disait-il, il n'aurait à faire qu'une promenade conquérante.
Arrivée à Baylen.
Ayant débouché par les défilés de la Sierra-Morena sur Baylen, et se trouvant dans la vallée du Guadalquivir, il tourna à droite, et résolut de suivre le cours du fleuve, pour se porter à Cordoue, et frapper un rude coup sur l'avant-garde de l'insurrection. Arrivé le 4 juin à Andujar, il apprit là de nouveaux détails sur les événements de l'Andalousie, persista plus fortement encore dans la résolution de marcher vivement aux insurgés, mais persista davantage aussi à réclamer la prompte réunion des trois divisions qui composaient son corps d'armée.
À Andujar, on sut avec plus de précision les difficultés qui devaient se présenter sur le chemin de Cordoue. Réunion des insurgés de Cordoue au pont d'Alcolea. Augustin de Echavarri, employé jadis, comme nous l'avons dit, à purger la Sierra-Morena des brigands qui l'infestaient, s'était mis à la tête de ces brigands, des paysans de la contrée, du peuple de Cordoue et des villes environnantes. Il avait en outre deux ou trois bataillons de milices provinciales, et quelque cavalerie, le tout formant une vingtaine de mille hommes, dont 15 mille au moins de bandes indisciplinées. C'était là ce qu'on appelait l'armée de Cordoue, laquelle était en ce moment campée sur le Guadalquivir, au pont d'Alcolea. Méprisant fort de tels adversaires, le général Dupont se hâta d'aller droit à eux, et d'enlever ce pont, qui ne pouvait pas valoir celui de Halle, emporté par lui avec huit mille Français contre vingt mille Prussiens. Il continua donc à descendre le Guadalquivir, pour se rapprocher d'Alcolea et de Cordoue. Le 5 il était à Aldea-del-Rio, le 6 à El-Carpio, le 7, au lever de l'aurore, en face même du pont d'Alcolea.
Aspect que présentent la vallée du Guadalquivir et la grande route d'Andalousie.
La position qu'avaient prise les insurgés pour couvrir Cordoue n'était pas mal choisie. La grande route d'Andalousie, qui jusqu'à Cordoue suit presque toujours le fond de la vallée du Guadalquivir, est tantôt à gauche, tantôt à droite du fleuve, parcourant avec lui le pied des plus beaux, des plus riants coteaux de la terre, couverts partout d'oliviers, d'orangers, de superbes pins et de quelques palmiers. Par-dessus ces coteaux, on aperçoit à droite et fort près de soi les cimes sombres de la Sierra-Morena, à gauche et fort loin les cimes vaporeuses et bleuâtres des montagnes de Grenade. La route, qui est d'abord à droite du Guadalquivir, passe à gauche à Andujar. Au pont d'Alcolea, elle repasse à droite, pour aller joindre Cordoue, située en effet de ce côté, sur le bord même du fleuve, qu'elle domine de ses tours mauresques. Moyens de défense réunis par les Espagnols au pont d'Alcolea. Bien que dans cette partie le Guadalquivir soit presque partout guéable, surtout en été, il est un obstacle de quelque valeur à cause de ses bords escarpés, et la possession du pont d'Alcolea, qui donnait un passage frayé à l'artillerie, avait une sorte d'importance. Ce pont est long et étroit, et se termine au village même d'Alcolea. Les Espagnols en avaient fermé l'entrée au moyen d'un ouvrage de campagne, consistant dans un épaulement en terre et dans un fossé profond. Ils l'avaient garni de troupes et d'artillerie, et avaient eu soin de répandre en avant, tant à droite qu'à gauche, une nuée de tirailleurs, embusqués dans des champs d'oliviers. Ils avaient de plus obstrué le pont, rempli le village d'Alcolea de paysans fort habiles tireurs, placé au delà douze bouches à feu sur un monticule qui dominait les deux rives, et rangé plus loin encore le reste de leur monde sur un vaste plateau. Pour inquiéter les assaillants, ils leur avaient préparé une diversion, en faisant passer le Guadalquivir au-dessous d'Alcolea à une colonne de trois ou quatre mille hommes, laquelle, remontant la rive gauche qu'occupaient les Français, devait faire mine de les prendre en flanc, pendant qu'ils attaqueraient de front le pont d'Alcolea.
Il fallait donc balayer la nuée de tirailleurs postés dans les oliviers, aborder l'ouvrage, l'enlever, franchir le pont, se rendre maître d'Alcolea, rejeter en même temps dans le Guadalquivir le corps qui l'avait passé, et fondre ensuite sur Cordoue, qui n'est qu'à deux lieues. On avait le temps, car on était arrivé à cinq heures du matin en face de l'ennemi, par une superbe journée du mois de juin. Dispositions d'attaque du général Dupont. Le général Dupont plaça en tête la brigade Pannetier, formée de deux bataillons de la garde de Paris et de deux bataillons des légions de réserve. Il distribua à droite et à gauche quelques tirailleurs, rangea en seconde ligne la brigade Chabert, en troisième les Suisses, et disposa sur sa gauche toute sa cavalerie sous le général Fresia, pour contenir le corps qui remontait le Guadalquivir. Il avait eu la précaution d'envoyer l'intrépide capitaine Baste, avec une centaine de marins de la garde, pour se glisser sous le pont afin d'examiner s'il n'était pas miné. Il ordonna que l'attaque fût vive et brusque pour ne pas perdre du monde en tâtonnements.
Attaque et prise du pont d'Alcolea.
Au signal donné, l'artillerie française et les tirailleurs ayant engagé le feu, les bataillons de la garde de Paris, commandés par le général Pannetier et le colonel Estève, s'avancèrent sur la redoute. Les grenadiers se jetèrent bravement dans le fossé, malgré une vive fusillade, et, montant sur les épaules les uns des autres, pénétrèrent dans l'ouvrage par les embrasures, pendant que le capitaine Baste, qui avait achevé sa reconnaissance, s'y introduisait par le côté. La redoute ainsi enlevée, les grenadiers coururent au pont, le franchirent baïonnette baissée, perdirent quelques hommes, et leur capitaine notamment, brave officier qui les avait vaillamment conduits à l'assaut, et arrivèrent ensuite au village d'Alcolea. La troisième légion les suivait; elle attaqua avec eux le village d'Alcolea, défendu par une multitude d'insurgés. On perdit là plus de monde que dans l'attaque du pont; mais si on en perdit davantage, on en tua aussi beaucoup plus aux insurgés, dont un grand nombre furent pris et passés au fil de l'épée dans les maisons du village. Alcolea fut bientôt en notre possession. Pendant ce brusque engagement, le général Fresia, sur l'autre rive du Guadalquivir, avait arrêté le corps espagnol chargé de faire diversion. Sous les charges vigoureuses de nos dragons, ce corps s'était promptement replié, et avait repassé le Guadalquivir en désordre.
Cette brillante action ne nous avait pas coûté plus de 140 hommes tués ou blessés. Nous en avions tué deux ou trois fois davantage dans l'intérieur du village d'Alcolea.