En Catalogne, la situation offrait des difficultés d'une autre nature, mais plus graves peut-être. Au lieu de trouver tout facile dans la campagne, tout difficile devant la capitale, c'était exactement le contraire; car la capitale, Barcelone, était dans nos mains, et la campagne présentait un pays montagneux, hérissé de forteresses et de gros bourgs insurgés. Le général Duhesme, avec environ 6 mille Français, 6 mille Italiens, se voyait comme bloqué dans Barcelone, depuis l'insurrection générale des derniers jours de mai. Girone, Lerida, Manresa, Tarragone et presque tous les bourgs principaux étaient en pleine insurrection, et les paysans descendaient jusque sous les murs de la ville, pour tirer sur nos sentinelles. Néanmoins, ayant reçu le 3 juin l'ordre qui lui prescrivait de diriger la division Chabran sur la route de Valence, afin qu'elle donnât la main au maréchal Moncey, il la fit partir le 4, en lui assignant la route de Lerida, de manière qu'elle pût observer chemin faisant ce qui se passait en Aragon. Le général Chabran, à la tête d'une bonne division française, n'éprouva pas beaucoup d'obstacles le long de la grande route, sur laquelle il se tint constamment, traita bien les habitants, en obtint des vivres qu'on ne pouvait pas refuser à la force de sa division, et parvint presque sans coup férir à Tarragone. Il y arriva fort à propos pour prévenir les suites de l'insurrection, car le régiment suisse de Wimpfen, qui l'occupait, hésitait encore. Le général Chabran pacifia Tarragone, exigea des officiers suisses leur parole d'honneur de rester fidèles à la France, qui consentait à les prendre à son service, et remit tout en ordre, du moins pour un moment, dans cette place importante.

Mais c'était précisément sa sortie de Barcelone, et la division des forces françaises, que les insurgés attendaient pour accabler nos troupes. Le fameux couvent du Mont-Serrat, situé au milieu des rochers, dans la ceinture montagneuse qui enveloppe Barcelone, passait pour être le foyer de l'insurrection. La rivière du Llobregat, qui coupe cette ceinture montagneuse avant de se jeter dans la mer, est l'un des obstacles qu'il faut franchir pour se rendre au Mont-Serrat. La prétention des insurgés était de s'emparer du cours de cette rivière, de s'y établir fortement, d'enfermer ainsi le général Duhesme dans la capitale, et de le couper de Tarragone; car le Llobregat coule au midi de Barcelone, entre cette ville et Tarragone. Combats du général Schwartz aux environs du Llobregat. Le général Duhesme, voulant fouiller le Mont-Serrat, et empêcher les insurgés de prendre position entre lui et le général Chabran, fit sortir le général Schwartz à la tête d'une colonne d'infanterie et de cavalerie, avec ordre de se porter sur le Llobregat, de le franchir et d'aller ensuite par Bruch faire une apparition au Mont-Serrat. Cet officier, parti le 5 juin, ne trouva d'abord que des insurgés, qui lui cédèrent le terrain sans le disputer. Il franchit le Llobregat, traversa aussi aisément Molins del Rey, Martorell, Esparraguera, et parvint ainsi jusqu'à Bruch. Mais arrivé en cet endroit, dès qu'il voulut se diriger sur le Mont-Serrat, il entendit sonner le tocsin dans tous les villages, vit une nuée de tirailleurs l'assaillir, apprit que partout autour de lui on barricadait les villages, détruisait les ponts, rendait les routes impraticables, et, de peur d'être enveloppé, il prit le parti de rebrousser chemin. Il eut alors des difficultés de tout genre à vaincre, et particulièrement dans le bourg d'Esparraguera, qui présentait une longue rue barricadée. Il lui fallut à chaque pas livrer des combats acharnés. Les hommes tiraient des fenêtres; les femmes, les enfants jetaient du haut des toits des pierres et de l'huile bouillante sur la tête des soldats. Enfin, au passage d'un pont qu'on avait détruit de manière qu'il s'écroulât au premier ébranlement, l'une de nos pièces de canon s'abîma avec le pont lui-même, au moment où elle y passait. Le général Schwartz, après avoir eu beaucoup de morts et de blessés, rentra dans Barcelone le 7 juin, exténué de fatigue. Il était évident que ces paysans fanatiques, sans force en rase campagne, deviendraient fort redoutables derrière des maisons, des rues barricadées, des ponts obstrués, des rochers, des buissons, derrière tout obstacle enfin dont ils pourraient se couvrir pour combattre.

Le 8 et le 9 juin, les insurgés, enhardis par la retraite du général Schwartz, eurent l'audace de venir s'établir sur le Llobregat, occupant en force les villages de San-Boy, San-Felice, Molins del Rey. Leur plan consistait toujours à envelopper le général Duhesme, et à intercepter les communications entre lui et le général Chabran. Sortie brillante et heureuse contre les insurgés postés sur le Llobregat. Le général Duhesme sentit qu'il était impossible de laisser s'accomplir un pareil dessein, et il sortit le 10 juin de Barcelone en trois colonnes, pour enlever la position des insurgés. Arrivés à la pointe du jour le long du Llobregat, nos soldats le traversèrent, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture, coururent ensuite sur les villages occupés par l'ennemi, les enlevèrent à la baïonnette, y prirent beaucoup d'insurgés, dont ils tuèrent un nombre considérable, et punirent San-Boy en le livrant aux flammes. Le soir ils rentrèrent triomphants dans Barcelone, amenant l'artillerie ennemie, au grand étonnement du peuple qui avait espéré ne pas les revoir. Ce fait d'armes imposa un peu à la population tumultueuse de cette grande ville, et maintint dans leur hésitation les classes aisées, qui, là comme partout, étaient partagées entre leur orgueil national profondément blessé, et la crainte d'une lutte contre la France, sous la domination d'une multitude effrénée. Cependant le général Duhesme, inquiet pour le général Chabran, qui était loin de lui à Tarragone, écrivit à Bayonne que la course prescrite à ce général pour donner la main au maréchal Moncey sous les murs de Valence, présentait les plus grands périls, tant pour la division Chabran elle-même que pour les troupes restées à Barcelone. Il demanda par ces motifs la permission de le rappeler.

Mouvements des divers corps d'armée français dans le midi de l'Espagne.

Tels étaient les événements au nord de l'Espagne en conséquence des ordres envoyés de Bayonne même aux troupes qui se trouvaient entre les Pyrénées et Madrid. Les ordres transmis par l'intermédiaire de l'état-major de Madrid aux troupes qui devaient agir dans le Midi, s'exécutèrent avec la même ponctualité. Murat était toujours dans un état à ne pouvoir rien ordonner; mais le général Belliard, en attendant l'arrivée du général Savary, expédia lui-même au maréchal Moncey et au général Dupont les instructions de l'Empereur. Le maréchal Moncey, avec sa première division, que commandait le général Musnier, partit de Madrid pour se diriger par Cuenca sur Valence. Le général Dupont partit de Tolède avec sa première division, que commandait le général Barbou, pour se diriger à travers la Manche sur la Sierra-Morena. Il resta donc à Madrid même deux divisions du maréchal Moncey, la garde impériale et les cuirassiers. La division Vedel, seconde de Dupont, prit à Tolède la position laissée vacante par la division Barbou. La division Frère, troisième de Dupont, revenue de Ségovie à l'Escurial, prit à Aranjuez la position laissée vacante par la division Vedel. Il restait par conséquent dans la capitale et dans les environs à peu près 30 mille hommes d'infanterie et de cavalerie, ce qui suffisait pour le moment. Il n'en fut détaché qu'une colonne de près de 3 mille hommes, qu'on voulait par la province de Guadalaxara diriger sur Saragosse, et qui ne dépassa point Guadalaxara.

Marche du maréchal Moncey sur Valence.

Le maréchal Moncey se mit en marche le 4 juin avec un corps français de 8,400 hommes, dont 800 hussards et 16 bouches à feu. Il devait être suivi de 1,500 hommes de bonne infanterie espagnole et de 500 cavaliers de la même nation; ce qui aurait porté son corps à plus de 10 mille hommes, et à 15 ou 16 mille sous Valence, en supposant sa réunion avec le général Chabran. Malheureusement cette dernière réunion était fort douteuse, et de plus, dans la nuit qui précéda le départ de la division française, les deux tiers des troupes espagnoles désertèrent, défection qui affaiblit tellement le corps auxiliaire que ce n'était plus la peine de le faire partir. Le maréchal Moncey entreprit donc son expédition avec 8,400 hommes de troupes françaises, jeunes, mais ardentes, et très-bien disciplinées. Il coucha le premier jour à Pinto, le deuxième à Aranjuez, le troisième à Santa-Cruz, le quatrième à Tarancon, parcourant chaque jour une distance très-courte, pour ne pas fatiguer ses soldats, et les habituer à la chaleur ainsi qu'à la marche. Arrivé le 7 à Tarancon, le maréchal Moncey leur accorda un séjour et les y laissa la journée du 8. Le maréchal Moncey ménageait à la fois ses soldats et les habitants; il obtint partout des vivres et un bon accueil. Les Espagnols le connaissaient depuis la guerre de 1793, et il avait conservé une réputation d'humanité qui le servait auprès d'eux. Il faut ajouter que dans ces provinces du centre, nulle ville importante n'ayant donné l'élan patriotique, le calme était demeuré assez grand. Le maréchal Moncey n'eut donc aucune difficulté à vaincre, soit pour marcher, soit pour vivre. Le 9, il alla coucher à Carrascosa, le 10 à Villar-del-Horno, le 11 à Cuenca.

Le maréchal Moncey s'arrête à Cuenca pour donner au général Chabran le temps de s'approcher de Valence.

Arrivé dans cette ville, il voulut s'y arrêter pour se procurer des nouvelles tant de Valence que du général Chabran, sur lequel il comptait pour accomplir sa mission. Mais les montagnes qui le séparaient à gauche de la basse Catalogne, à droite de Valence, ne laissaient parvenir jusqu'à lui aucune nouvelle. Quant à Valence, rien ne passait le défilé de Requena. Tout ce qu'on savait, c'est que l'insurrection y était violente et persévérante, que d'affreux massacres y avaient été commis, et qu'on ne viendrait à bout de la population soulevée que par la force. Le maréchal Moncey, qui était informé de l'arrivée du général Chabran à Tarragone, et qui calculait que pour se porter à Tortose et Castellon de la Plana, le long de la mer, il faudrait à ce général jusqu'au 25 juin, lui expédia l'ordre de s'y rendre sans retard, et fit ses dispositions de manière à ne pas déboucher lui-même dans la plaine de Valence avant le 25 juin. Il prit le parti de séjourner à Cuenca jusqu'au 18, d'en partir ensuite pour Requena, et de ne forcer les défilés des montagnes de Valence qu'au moment opportun pour agir de concert avec le général Chabran. Il se proposait pendant ces six jours passés à Cuenca de faire reposer ses troupes, de pourvoir à ses transports, de se procurer des détails sur la route difficile et peu fréquentée qu'il allait parcourir. Cette manière méthodique d'opérer pouvait assurément avoir des avantages, mais de funestes conséquences aussi; car elle donnait à l'insurrection le temps de s'organiser, et de s'établir solidement à Valence.

Marche du général Dupont sur Cordoue.