Les prétendus défenseurs de Ségovie s'étaient repliés à la débandade sur Valladolid, comme s'ils eussent été poursuivis par le général Frère, qui n'avait cependant pas de cavalerie à lancer après eux. Meurtre de don Miguel de Cevallos, gouverneur du collége de Ségovie, par les défenseurs fugitifs de cette ville. Ils avaient amené avec eux à Valladolid le directeur du collége militaire de Ségovie, don Miguel de Cevallos. Suivant l'usage des soldats qui ont fui devant l'ennemi, les insurgés échappés de Ségovie prétendirent que M. de Cevallos, par sa lâcheté ou sa trahison, était l'auteur de leur défaite. Il n'en était rien pourtant, mais on le constitua prisonnier, et on le conduisit ainsi à Valladolid. Au moment où il y entrait, une grande rumeur éclata. Les nouvelles recrues de l'insurrection faisaient l'exercice à feu sur une place qu'il traversait. Elles se ruèrent sur lui, et malgré les cris de sa femme, qui l'accompagnait, malgré les efforts d'un prêtre qui, sous prétexte de recevoir sa confession, demandait qu'on lui accordât quelques instants, il fut impitoyablement égorgé, puis traîné dans les rues. Des femmes furieuses promenèrent dans Valladolid les lambeaux sanglants de son cadavre.
Défaite de don Gregorio de la Cuesta par les troupes du général Lasalle au pont de Cabezon.
Ce triste événement, qui faisait suite à tant d'autres du même genre, causa au capitaine général, don Gregorio de la Cuesta, devenu malgré lui chef de l'insurrection de la Vieille-Castille, une impression douloureuse et profonde. Aussi n'osa-t-il pas résister aux cris d'une populace extravagante, qui demandait qu'on courût en toute hâte au-devant de la colonne française en marche de Burgos sur Valladolid. C'était, comme nous l'avons dit, celle des généraux Lasalle et Merle, partis de Burgos avec quelques mille hommes d'infanterie et un millier de chevaux, c'est-à-dire deux ou trois fois plus de forces qu'il n'en fallait pour mettre en fuite tous les insurgés de la Vieille-Castille. Le vieux et chagrin capitaine général pensait avec raison que c'était tout au plus si on pourrait, dans une ville bien barricadée, et avec la résolution de se défendre jusqu'à la mort, tenir tête aux Français. Mais il regardait comme insensé d'aller braver en rase campagne les plus vigoureuses troupes de l'Europe. Menacé cependant d'un sort semblable à celui de don Miguel de Cevallos s'il résistait, il sortit avec cinq à six mille bourgeois et paysans encadrés dans quelques déserteurs de troupes régulières, cent gardes du corps fugitifs de l'Escurial, quelques centaines de cavaliers du régiment de la reine, et plusieurs pièces de canon. Il se posta au pont de Cabezon, sur la Pisuerga, à deux lieues en avant de Valladolid, point par lequel passait la grande route de Burgos à Valladolid.
Le général Lasalle avait balayé les bandes d'insurgés postées sur son chemin, notamment au bourg de Torquemada, qu'il avait assez maltraité. À Palencia, l'évêque était sorti à sa rencontre, à la tête des principaux habitants, demandant la grâce de la ville. Le général Lasalle la leur avait accordée en exigeant seulement quelques vivres pour ses soldats. Le 12 juin au matin, il arriva en vue du pont de Cabezon, où don Gregorio de la Cuesta avait pris position. Les mesures du général espagnol ne dénotaient ni beaucoup d'expérience ni beaucoup de coup d'œil. Il avait mis en avant du pont sa cavalerie, derrière sa cavalerie une ligne de douze cents fantassins, ses canons sur le pont même, quelques paysans en tirailleurs le long des gués de la Pisuerga, et en arrière, au delà de la rivière, sur des hauteurs qui en dominaient le cours, le reste de son petit corps d'armée. Le général Lasalle, amenant deux régiments de cavalerie et les voltigeurs du 17e provisoire, fit attaquer l'ennemi avec sa résolution accoutumée. Sa cavalerie culbuta celle des Espagnols, qu'elle jeta sur leur infanterie. Nos voltigeurs chargèrent ensuite cette infanterie, et la poussèrent tant sur le pont que sur les gués de la rivière. Il y eut là une confusion horrible, car fantassins, cavaliers, canons se pressaient sur un pont étroit, sous le feu des troupes espagnoles de la rive opposée, qui tiraient indistinctement sur amis et ennemis. Le général Merle ayant appuyé le général Lasalle avec toute sa division, le pont fut franchi, et la position au delà de la Pisuerga promptement enlevée. La cavalerie sabra les fuyards, dont elle tua un assez grand nombre. Quinze morts, vingt ou vingt-cinq blessés composèrent notre perte; cinq ou six cents morts et blessés, celle des Espagnols. Le général Lasalle entra sans coup férir dans Valladolid consternée, mais presque heureuse d'être délivrée des bandits qui l'avaient occupée sous prétexte de la défendre. Le plus grand chagrin des Espagnols était d'avoir vu leur principal général battu si vite et si complétement. Don Gregorio de la Cuesta se retira avec quelques cavaliers sur la route de Léon, entouré d'insurgés qui fuyaient à travers champs, et leur disant à tous qu'on n'avait que ce qu'on méritait en allant avec des bandes indisciplinées braver des troupes régulières et habituées à vaincre l'Europe.
Le général Lasalle ramassa dans Valladolid une grande quantité d'armes, de munitions, de vivres, et ménagea la ville. Les affaires de Logroño, de Ségovie, de Cabezon, n'indiquaient jusqu'ici que beaucoup de présomption, d'ignorance, de fureur, mais encore aucune habitude de la guerre, et surtout aucune preuve de cette ténacité qu'on rencontra plus tard. Aussi, bien que dans l'armée on commençât à savoir que l'insurrection était universelle, on ne s'en inquiétait guère, et on croyait que ce serait une levée de boucliers générale à la vérité, mais partout aussi facile à comprimer que prompte à se produire. Ce qui se passait alors en Aragon était de nature à inspirer la même confiance. Le général Lefebvre-Desnoette, arrivé à Pampelune, y avait organisé sa petite colonne, forte, comme nous l'avons dit, de trois mille fantassins et artilleurs, d'un millier de cavaliers, et de six bouches à feu. Affaire du général Lefebvre à Tudela, contre les insurgés de Saragosse. Ses dispositions achevées, il partit le 6 juin de Pampelune, laissant dans cette ville la députation qu'on avait chargée d'aller porter à Saragosse des paroles de paix, car la violence que les insurgés montraient partout indiquait assez que la lance des Polonais était le seul moyen auquel on pût recourir dans le moment. En marche sur Valtierra le 7, le général Lefebvre trouva partout les villages vides et les paysans réunis aux rebelles. Arrivé à Valtierra même, il apprit que le pont de Tudela sur l'Èbre était détruit, et que toutes les barques existant sur ce fleuve avaient été enlevées et conduites à Tudela. Il s'arrêta à Valtierra pour se procurer des moyens de passer l'Èbre. Il fit descendre de la rivière d'Aragon dans l'Èbre de grosses barques qui servaient de bacs, les disposa en face de Valtierra, et franchit l'Èbre sur ce point. Le lendemain 8, il se porta devant Tudela. Une nuée d'insurgés battaient la campagne, et tiraillaient en se cachant derrière les buissons. Le gros du rassemblement, fort de 8 à 10 mille hommes, était posté sur les hauteurs en avant de cette ville. Le marquis de Lassan, frère de Joseph Palafox, les commandait. Le général Lefebvre, se faisant précéder par ses voltigeurs et de nombreux pelotons de cavalerie, les ramena de position en position jusque sous les murs de Tudela. Parvenu en cet endroit, il essaya de parlementer pour éviter les moyens violents, et surtout la nécessité d'entrer dans Tudela de vive force. Mais on répondit par des coups de fusil à ses parlementaires, et même on fit feu sur lui. Alors il ordonna une charge à la baïonnette. Ses jeunes soldats, toujours ardents, abordèrent au pas de course les positions de l'ennemi, le culbutèrent et lui prirent ses canons. Les lanciers se jetèrent au galop sur les fuyards, et en abattirent quelques centaines à coups de lance. On entra dans Tudela au pas de charge, et, dans les premiers instants, les soldats se mirent à piller la ville. Mais l'ordre fut bientôt rétabli par le général Lefebvre, et grâce faite aux habitants. Nous n'avions eu qu'une dizaine d'hommes morts ou blessés, contre trois ou quatre cents hommes tués aux insurgés, les uns derrière leurs retranchements, les autres dans leur fuite à travers la campagne.
Maître de Tudela, et trouvant le pont de cette ville détruit, toute la campagne insurgée au loin, le général Lefebvre-Desnoette, avant de se porter en avant, crut devoir assurer sa marche, en désarmant les villages environnants, et en rétablissant le pont de Tudela, qui est la communication nécessaire avec Pampelune. Il employa donc les journées des 9, 10 et 11 juin à rétablir le pont de l'Èbre, à battre la campagne, à désarmer les villages, faisant passer au fil de l'épée les obstinés qui ne voulaient pas se rendre. Nouvelle affaire à Mallen. Le 12, après avoir assuré ses communications, il se remit en marche, et le 13 au matin, arrivé devant Mallen, il rencontra encore les insurgés ayant le marquis de Lassan en tête, et forts de deux régiments espagnols et de 8 à 10 mille paysans. Après avoir replié les bandes qui étaient répandues en avant de Mallen, il fit attaquer la position elle-même. Ce n'était pas difficile, car ces insurgés indisciplinés, après avoir fait un premier feu, se retiraient en fuyant derrière les troupes de ligne, tirant par-dessus la tête de celles-ci, et tuant plus d'Espagnols que de Français. Le général Lefebvre ayant attaqué l'ennemi par le flanc le culbuta sans difficulté, et renversa tout ce qui était devant lui. Les lanciers polonais, envoyés à la poursuite des fuyards, ne leur firent aucun quartier. Animés à cette poursuite, ils franchirent pour les atteindre l'Èbre à la nage, et en tuèrent ou blessèrent plus d'un millier. Notre perte n'avait guère été plus considérable que dans l'affaire de Tudela, et ne montait pas à plus d'une vingtaine d'hommes. La vivacité des attaques, le peu de tenue des paysans espagnols, l'embarras des troupes de ligne, placées le plus souvent entre notre feu et celui des fuyards, la confusion enfin de toutes choses parmi les insurgés, expliquaient la brièveté de ces petits combats, l'insignifiance de nos pertes, l'importance de celles de l'ennemi, qui périssait moins dans l'action que dans la fuite, et sous la lance des Polonais.
Le 14, le général Lefebvre, continuant sa marche vers Saragosse, rencontra encore les insurgés postés sur les hauteurs d'Alagon, les traita comme à Tudela et à Malien, et les obligea à se retirer précipitamment. Toutefois, à cause de la fatigue des troupes, il ne les poursuivit pas aussi loin que les jours précédents, et remit au lendemain son apparition devant Saragosse.
Arrivée du général Lefebvre-Desnoette devant Saragosse.
Il y arriva le lendemain 15 juin. Il aurait voulu y entrer de vive force; mais pénétrer, avec 3 mille hommes d'infanterie, mille cavaliers et six pièces de 4, dans une ville de 40 à 50 mille âmes, remplie de soldats et surtout d'une nuée de paysans résolus à se défendre en furieux, dans une ville dont la destruction les intéressait peu, puisqu'ils étaient tous habitants des villages voisins, n'était pas chose facile. Impossibilité de brusquer la prise de cette ville importante, et nécessité de s'y arrêter. Un vieux mur, flanqué d'un côté par un fort château, et de distance en distance par plusieurs gros couvents, et aboutissant par ses deux extrémités à l'Èbre, entourait Saragosse (voir la carte no 45). Bien qu'une grande confusion régnât au dedans, que troupes régulières, insurgés, habitants, fussent assez mécontents les uns des autres, les troupes se plaignant des bandits qui pillaient, assassinaient, ne savaient que fuir, les bandits se plaignant des troupes qui ne les empêchaient pas d'être battus, il n'y avait sur la question de la défense qu'un sentiment, celui de résister à outrance et de ne livrer la ville qu'en cendres. Ces paysans pillards et fanatiques, animés du besoin de s'agiter après une longue inaction, quoique inutiles et lâches en rase campagne, se montraient de vaillants défenseurs derrière les murailles d'une ville dont ils étaient les maîtres. Le brave Palafox d'ailleurs partageait leurs sentiments, et le parti de sacrifier la ville étant pris par ceux auxquels elle n'appartenait pas, la surprendre devenait impossible. Aussi, dès que le général Lefebvre parut sous ses murs avec sa petite troupe, il la vit remplie jusque sur les toits d'une immense population de furieux, et entendit partir de toutes parts une incroyable grêle de balles. Il lui fallut s'arrêter, car sa principale force consistait en cavalerie, et il n'avait en fait d'artillerie que six pièces de 4. Il campa sur les hauteurs à gauche, près de l'Èbre, et manda sur-le-champ ses opérations au quartier général à Bayonne, réclamant l'envoi de forces plus considérables en infanterie et en artillerie, afin d'abattre les murailles qu'il avait devant lui, et qui ne consistaient pas seulement dans le mur enveloppant Saragosse, mais dans une multitude de vastes édifices qu'il faudrait, le mur pris, conquérir l'un après l'autre.
Opérations du général Duhesme en Catalogne.