Ces insurrections spontanées, qui éclatèrent du 22 au 30 mai, ne furent que successivement et lentement connues à Bayonne, où résidait Napoléon, et où il résida pendant tout le mois de juin et les premiers jours de juillet. On ne sut d'abord que celles qui se produisirent à droite et à gauche de l'armée française, c'est-à-dire dans les Asturies, la Vieille-Castille, l'Aragon. La difficulté des communications toujours grande en Espagne, devenue plus grande en ce moment, car les courriers étaient non-seulement arrêtés, mais le plus souvent assassinés, fut cause que même à Madrid l'état-major français ne connaissait presque rien de ce qui se passait au delà de la Nouvelle-Castille et de la Manche. On savait seulement que dans les autres provinces il régnait un grand trouble, une extrême agitation; mais on ignorait les détails, et ce ne fut que peu à peu, et dans le courant de juin, qu'on apprit tout ce qui était arrivé à la fin de mai; encore ne parvint-on à l'apprendre que par les confidences ou par les bravades des Espagnols, qui racontaient à Madrid ce que des lettres particulières, portées par des messagers, leur avaient révélé.
Dès que Napoléon connut à Bayonne les événements d'Oviedo, de Valladolid, de Logroño, de Saragosse, qui s'étaient passés tout près de lui, et dont il ne fut informé que sept ou huit jours après leur accomplissement, il donna des ordres prompts et énergiques pour arrêter l'insurrection avant qu'elle se fût étendue et consolidée. Il avait eu soin de placer entre Bayonne et Madrid, sur les derrières du maréchal Moncey et du général Dupont, le corps du maréchal Bessières, composé des divisions Merle, Verdier et Lasalle. La division Merle avait été formée avec quelques troisièmes bataillons tirés des côtes, et avec les quatrièmes bataillons des légions de réserve. La division Verdier l'avait été avec les régiments provisoires, depuis le numéro 13 jusqu'au numéro 18[2], les douze premiers composant, comme on l'a vu, le corps du maréchal Moncey. Renforts préparés par Napoléon, afin de contenir l'insurrection espagnole. Dans le moment arrivaient les corps polonais admis au service de France, et consistant en un superbe régiment de cavalerie de 900 à 1,000 chevaux, célèbre depuis sous le titre de lanciers polonais; en trois bons régiments d'infanterie, de 15 à 1,600 hommes chacun, et connus sous le nom de premier, second, troisième de la Vistule. Napoléon avait enfin successivement amené, soit de Paris, soit des camps établis sur les côtes, les 4e léger et 15e de ligne, les 2e et 12e léger, les 14e et 44e de ligne, les faisant succéder les uns aux autres, de Paris au camp de Boulogne, du camp de Boulogne aux camps de Bretagne, des camps de Bretagne à Bayonne, de manière à leur ménager le temps de se reposer, et l'occasion d'être utiles là où ils s'arrêtaient. Il ordonna de plus d'expédier en poste deux bataillons aguerris de la garde de Paris. S'il n'avait donc pas sous la main l'étendue de ressources qui aurait pu suffire à comprimer immédiatement l'insurrection espagnole, il y suppléait avec son génie d'organisation, et il était déjà parvenu à réunir quelques forces, qui permettaient d'apporter au mal un premier remède, puisqu'il lui arrivait six régiments français d'ancienne formation et trois régiments polonais. Il arrivait aussi, sous le titre de régiments de marche, des détachements nombreux destinés à recruter les régiments provisoires[3], et qui, avant de se fondre dans ces derniers, rendaient des services tout le long de la route qu'ils avaient à parcourir.
Mission donnée au général Verdier de réprimer Logroño, et au général Lefebvre-Desnoette de réprimer Saragosse.
Napoléon ordonna sur-le-champ au général Verdier de courir à Logroño avec 1,500 hommes d'infanterie, 300 chevaux et 4 bouches à feu, pour faire de cette ville un exemple sévère. Il ordonna au général Lefebvre-Desnoette, brillant officier commandant les chasseurs à cheval de la garde impériale, de se transporter à Pampelune avec les lanciers polonais, quelques bataillons d'infanterie provisoire, six bouches à feu, de ramasser en outre dans cette place quelques troisièmes bataillons qui en formaient la garnison, le tout présentant un total d'environ 4 mille hommes, et de se rendre à tire-d'aile sur Saragosse, pour faire rentrer dans l'ordre cette capitale de l'Aragon. Une députation composée de plusieurs membres de la junte devait précéder le général Lefebvre-Desnoette, et employer la persuasion avant la force; mais si la persuasion ne réussissait pas, la force devait être énergiquement appliquée au mal. Napoléon prescrivit au maréchal Bessières, dès que le général Verdier en aurait fini avec Logroño, de se reporter, avec la cavalerie du général Lasalle, sur Valladolid, pour ramener le calme dans la Vieille-Castille. Il expédia à Madrid le général Savary pour suppléer Murat malade, et donner des ordres sous son nom, sans que le commandement parût changé. Savary envoyé à Madrid pour suppléer Murat malade. Ordres relativement à Ségovie et à Valence. Il lui enjoignit de faire refluer de l'Escurial sur Ségovie insurgée la division Frère, la troisième du général Dupont, et d'expédier une colonne de 3 ou 4 mille hommes sur Saragosse, par un mouvement à gauche en arrière, sur Guadalaxara. Ayant recueilli quelques bruits vagues de l'insurrection de Valence, il prescrivit de faire partir de Madrid la première division du maréchal Moncey avec un corps auxiliaire espagnol, de diriger cette colonne jusqu'à Cuenca, de l'y retenir si les bruits de l'insurrection de Valence ne se confirmaient pas, et de la pousser sur cette ville s'ils se confirmaient. Cependant, comme c'était peu pour réduire une ville de 100 mille âmes (60 dans la ville, 40 dans la Huerta), Napoléon ordonna au général Duhesme d'envoyer de Barcelone sur Tarragone et Tortose la division Chabran, laquelle chemin faisant comprimerait les mouvements de la Catalogne, fixerait dans le parti de la France le régiment suisse de Tarragone, et déboucherait sur Valence par le littoral, tandis que le maréchal Moncey déboucherait sur cette ville par les montagnes.
Ordres relativement à l'Andalousie.
Mais c'est surtout vers l'Andalousie et la flotte française de Cadix que Napoléon porta toute sa sollicitude. Dès les premiers moments il avait songé à diriger le général Dupont vers l'Andalousie, où il lui semblait qu'on avait laissé s'accumuler trop de troupes espagnoles, et où il craignait de plus quelque tentative de la part des Anglais. Direction donnée au corps du général Dupont. Il avait placé ce général en avant, avec une première division à Tolède, une seconde à Aranjuez, une troisième à l'Escurial, pour qu'il fût ainsi échelonné sur la route de Madrid à Cadix, lui recommandant expressément de se tenir prêt à partir au premier signal. À la nouvelle de l'insurrection, l'ordre de départ avait été expédié, et le général Dupont s'était mis en marche (fin de mai) vers la Sierra-Morena. Napoléon comptait sur ce général, qui jusqu'ici avait toujours été brave, brillant et heureux, et lui destinait le bâton de maréchal à la première occasion éclatante. Napoléon ne doutait pas qu'il ne la trouvât en Espagne. Cet infortuné général n'en doutait pas lui-même! Horrible et cruel mystère de la destinée, toujours imprévue dans ses faveurs et ses rigueurs!
Napoléon, qui ne voulait pas le lancer en flèche au fond de l'Espagne, sans moyens suffisants pour s'y soutenir, lui adjoignit divers renforts. Ne l'ayant expédié qu'avec sa première division, celle du général Barbou, il ordonna de porter la seconde à Tolède, pour qu'elle pût le rejoindre, s'il en avait besoin. Il voulut en outre qu'on lui donnât sur-le-champ toute la cavalerie du corps d'armée, les marins de la garde, qui devaient monter les deux nouveaux vaisseaux préparés à Cadix, enfin les deux régiments suisses de l'ancienne garnison de Madrid (de Preux et Reding), réunis en ce moment à Talavera. La division Kellermann, du corps d'armée de Junot, placée à Elvas sur la frontière du Portugal et de l'Andalousie, les trois autres régiments suisses de Tarragone, Carthagène et Malaga, que Napoléon supposait concentrés à Grenade, pouvaient porter le corps du général Dupont à 20 mille hommes au moins, même sans l'adjonction de ses seconde et troisième divisions, force suffisante assurément pour contenir l'Andalousie et sauver Cadix d'un coup de main des Anglais. Il fut prescrit au général Dupont de marcher en toute hâte vers le but qui préoccupait le plus Napoléon, c'est-à-dire vers Cadix et la flotte de l'amiral Rosily.
Il devait rester à Madrid, en conséquence de ces ordres, deux divisions du maréchal Moncey et deux divisions du général Dupont, car ces dernières, placées entre l'Escurial, Aranjuez et Tolède, étaient considérées comme à Madrid même. Il devait y rester en outre les cuirassiers et la garde impériale, c'est-à-dire environ 25 à 30 mille hommes, sans compter l'escorte de vieux régiments qui allaient accompagner le roi Joseph. On était fondé à croire que ce serait assez pour parer aux cas imprévus, ne sachant pas encore à quel point l'insurrection était intense, audacieuse et surtout générale. Ordre fut expédié de nouveau de construire dans Madrid, soit au palais royal, soit au Buen-Retiro, de véritables places d'armes, dans lesquelles on pût déposer les blessés, les malades, les munitions, les caisses, tout le bagage enfin de l'armée.
Ces ordres, donnés directement pour les provinces du nord, indirectement et par l'intermédiaire de l'état-major de Madrid pour les provinces du midi, furent exécutés sur-le-champ. Prompte dispersion des insurgés de Logroño par le général Verdier. Le général Verdier marcha le premier avec le 14e régiment provisoire, environ deux cents chevaux, et quatre pièces de canon, de Vittoria sur Logroño. Arrivé à la Guardia, loin de l'Èbre, il apprit que le pont sur lequel on passe l'Èbre pour se rendre à Logroño était occupé par les insurgés. Il passa l'Èbre à El-Ciego sur un bac, et le 6 juin au matin il se porta sur Logroño. Les insurgés, qui se composaient de gens du peuple et de paysans des environs, au nombre de 2 à 3 mille, avaient obstrué l'entrée de la ville en y accumulant toute espèce de matériaux. Ils avaient mis en batterie sept vieilles pièces de canon montées par des charrons du lieu sur des affûts qu'ils avaient façonnés eux-mêmes, et ils se tenaient derrière leurs grossiers retranchements, animés de beaucoup d'enthousiasme, mais de peu de bravoure. Après les premières décharges, ils s'enfuirent devant nos jeunes soldats, qui enlevèrent en courant tous les obstacles qu'on avait essayé de leur opposer. La défaite de ces premiers insurgés fut si prompte, que le général Verdier n'eut pas le temps de tourner Logroño pour les envelopper et faire des prisonniers. Nos fantassins dans l'intérieur de la ville, nos cavaliers dans la campagne, en tuèrent une centaine à coups de baïonnette ou de sabre. Nous n'eûmes qu'un homme tué et cinq blessés, mais parmi eux deux officiers. On prit aux insurgés leurs sept pièces de canon et 80 mille cartouches d'infanterie. L'évêque de Calahorra, qu'ils avaient malgré lui mis à leur tête, obtint la grâce de la ville de Logroño, qui fut à sa prière exemptée de tout pillage, et frappée seulement d'une contribution de 30 mille francs au profit des soldats, auxquels cette somme fut immédiatement distribuée.
Cette conduite des insurgés n'était pas faite pour donner une grande idée de la résistance que pourraient nous opposer les Espagnols. Le général Verdier rentra sur-le-champ à Vittoria, afin de remplacer au corps du maréchal Bessières les troupes des généraux Merle et Lasalle, qui venaient de partir pour Valladolid. Le général Lasalle, avec les 10e et 22e de chasseurs, et le 17e provisoire d'infanterie emprunté à la division Verdier; le général Merle avec toute sa division, composée d'un bataillon du 47e, d'un bataillon du 86e, d'un régiment de marche, d'un régiment des légions de réserve, s'étaient dirigés sur Valladolid par Torquemada et Palencia, en suivant les deux rives de la Pisuerga, qui coule des montagnes de la Biscaye dans le Duero, après avoir traversé Valladolid. Prise et répression de Ségovie par la division Frère. Pendant qu'ils se portaient ainsi en avant, le général Frère, au contraire, quittant l'Escurial, faisait un mouvement en arrière sur Ségovie insurgée. La Vieille-Castille était donc traversée par deux colonnes, l'une s'avançant sur la route de Burgos à Madrid, l'autre rebroussant chemin sur cette même route. Le général Frère, ayant une moindre distance à parcourir, arriva le premier sur Ségovie, qu'il trouva occupée par les élèves du collége d'artillerie, et par une nuée de paysans qui l'avaient envahie, en y commettant toutes sortes d'excès. Ils avaient complétement barricadé la ville, et mis en batterie l'artillerie que servaient les élèves du collége. Ces obstacles tinrent peu devant nos troupes, qui avaient toute l'ardeur de la jeunesse, et qui étaient depuis une année dans les rangs de l'armée sans avoir tiré un coup de fusil. Elles escaladèrent avec une incroyable vivacité les barricades de Ségovie, tuèrent à coups de baïonnette un certain nombre de paysans, et expulsèrent les autres, qui s'enfuirent après avoir pillé les maisons qu'ils étaient chargés de défendre. Les malheureux habitants s'étaient dispersés, pour ne pas se trouver exposés à tous les excès des défenseurs et des assaillants de leur ville. Ils n'évitèrent pas les excès des premiers, et furent, cette fois du moins, fort ménagés par les seconds. On dut comprendre pourquoi les classes aisées en Espagne inclinaient à la soumission envers la France, placées qu'elles étaient entre une populace sanguinaire et pillarde, et les armées françaises exaspérées. Le général Frère traita fort doucement la ville de Ségovie, mais s'empara de l'immense matériel d'artillerie renfermé dans le collége militaire.