Apparition de l'armée sous les murs de Valence.

Le soir, on bivouaqua sous les murs de Valence. Le maréchal Moncey résolut de brusquer la ville en attaquant les deux portes de Quarte et de Saint-Joseph, qui s'offraient les premières à lui en venant de Requena. Un gros mur entourait Valence. Des eaux en baignaient le pied. Des chevaux de frise, des obstacles de tout genre couvraient les portes, et des milliers d'insurgés postés sur le toit des maisons étaient prêts à faire un feu de mousqueterie des plus meurtriers.

Vains efforts pour enfoncer les portes de la ville.

Le 28, dès la pointe du jour, le maréchal Moncey, après avoir obligé les tirailleurs ennemis à se replier, lança deux colonnes d'attaque sur les portes de Quarte et de Saint-Joseph. Les premiers obstacles furent promptement franchis; mais, en arrivant près des portes, il fallut, avant d'y employer le canon, arracher les chevaux de frise qui les couvraient. Nos braves jeunes gens s'élancèrent plusieurs fois sous le feu pour aller avec des haches exécuter ces opérations périlleuses. Mais, après plusieurs tentatives dirigées par le général du génie Cazals, et suivies de pertes considérables, on reconnut l'impossibilité absolue de forcer les portes, objet de nos attaques. Quand même on y eût réussi, on aurait trouvé au delà les têtes de rues barricadées comme à Saragosse, et c'eût été autant d'assauts à renouveler. Après avoir acquis cette conviction, le maréchal Moncey replia ses troupes, restant maître toutefois des faubourgs qu'il avait enlevés.

Cette sanglante tentative, qui lui avait coûté près de 300 hommes tués ou blessés, lui donna fort à réfléchir. Il avait amené avec lui 8 mille et quelques cents hommes. Il en avait déjà laissé en route un millier, malades ou hors de combat. Il venait d'apprendre par des prisonniers que le général Chabran s'était replié sur Barcelone. Il avait devant lui une ville de soixante mille âmes, portée à cent mille au moins par l'agglomération dans ses murs de tous les cultivateurs de la plaine, et résolue à se défendre jusqu'à la mort, par la crainte où elle était que les Français ne vengeassent sur elle l'odieux assassinat de leurs compatriotes. Retraite du maréchal Moncey par la route de Murcie. Pour vaincre une pareille résistance, le maréchal n'avait pas de grosse artillerie. Il renonça donc très-sagement à recommencer une attaque qui n'avait aucune chance de succès, et qui n'aurait fait qu'augmenter les difficultés de sa retraite, en augmentant le nombre des blessés à emporter avec lui. Il eut le bon esprit, une fois cette résolution arrêtée, de l'exécuter sans retard. On lui avait appris que le capitaine général Cerbellon, lequel était, non pas dans Valence, mais en rase campagne à la tête des insurgés de la province, se trouvait, avec 7 ou 8 mille hommes, sur les bords du Xucar, petit fleuve qui, après avoir contourné les montagnes de Valence, vient tomber dans la mer à quelques lieues de cette ville, près d'Alcira. L'intention présumée du capitaine général était de traverser la Huerta, et d'aller se placer dans les défilés de las Cabreras, afin d'en fermer le passage aux Français, C'eût été là une grave difficulté, car le maréchal Moncey ayant déjà perdu les meilleurs soldats de son corps d'armée, et emmenant avec lui une grande quantité de blessés, aurait bien pu échouer dans une opération qui lui avait une première fois réussi. D'ailleurs la grande route, qui, pour éviter les montagnes de Valence, passe le Xucar à Alcira, et traverse la province de Murcie à Almansa, quoique un peu plus longue, était beaucoup meilleure. Le maréchal Moncey résolut donc de marcher droit au Xucar, d'y combattre M. de Cerbellon, de forcer le défilé d'Almansa, et de revenir par Albacete.

Arrivé le 1er juillet sur les bords du Xucar, il y trouva les insurgés de Valence et de Carthagène postés derrière le fleuve, dont ils avaient coupé le pont. L'armée franchit le Xucar à gué sur trois points, rétablit ensuite le pont, et fit passer ses immenses bagages. Elle se reposa le 2. Le 3, averti que d'autres insurgés voulaient défendre le passage des montagnes de Murcie appelé défilé d'Almansa, le maréchal Moncey se hâta de le traverser, n'y rencontra aucune difficulté sérieuse, repoussa partout les insurgés, et leur enleva même leur artillerie. Reprenant sa marche lente et méthodique, il arriva le 5 à Chinchilla, le 6 à Albacete. Là, il apprit avec une véritable joie que la division Frère, qui d'abord avait dû être placée à Madridejos en échelon sur la route d'Andalousie, et qui depuis avait été, par ordre de l'Empereur, placée à San-Clemente, se trouvait tout près de lui, et le 10 juillet il opéra sa jonction avec elle.

Il ramenait sa division en bon état, quoique fatiguée, et n'avait laissé en route ni un blessé ni un canon. Mais il faut répéter que, si sa lenteur lui avait permis de ramener sa division entière, elle lui avait fait manquer la conquête de Valence, qu'il aurait certainement prise, comme le général Dupont avait pris Cordoue, s'il eût marché assez vivement pour surprendre les insurgés avant qu'ils eussent eu le temps de faire leurs préparatifs de défense. Toutefois, sa manière lente et ferme de marcher au milieu des provinces insurgées, en battant partout l'ennemi, et sans semer les routes de bagages, de blessés, de malades, avait un mérite que Napoléon mit une certaine complaisance à reconnaître et à proclamer.

Punition de la ville de Cuenca.

Tandis que le maréchal Moncey exécutait cette marche difficile, la province de Cuenca, d'abord si tranquille, s'était insurgée, et avait enlevé l'hôpital que le maréchal Moncey y avait établi pour y déposer ses malades. Le général Savary avait été obligé d'envoyer pour la punir le général Caulaincourt avec une colonne de troupes. Celui-ci avait infligé à la ville de Cuenca deux heures de pillage, dont les soldats avaient malheureusement usé avec grand profit matériel pour eux, et grand dommage moral pour l'armée.

Les événements de Valence avaient précédé de quelques jours la bataille de Rio-Seco, mais ils ne furent connus à Madrid qu'à peu près en même temps que cette bataille. Bien que les Espagnols triomphassent beaucoup de la résistance opiniâtre que nous avions rencontrée devant Saragosse et Valence, et que cette résistance révélât la nécessité d'attaques sérieuses pour venir à bout des grandes villes insurgées, cependant nous tenions la campagne partout d'une manière victorieuse. La situation militaire des Français exclusivement dépendante des événements qui vont se passer au midi de l'Espagne. Les insurgés ne pouvaient se montrer nulle part sans être dispersés à l'instant même. Le général Duhesme, rallié au général Chabran, était sorti avec lui de Barcelone, avait emporté le fort de Mongat, pris et saccagé la petite ville de Mataro, et, quoiqu'il eût échoué dans l'escalade de Girone, était rentré dans Barcelone, répandant la terreur sur son passage, et exerçant une énergique répression. Le général Verdier, toujours arrêté devant Saragosse, était néanmoins maître de l'Aragon, et avait envoyé sous le général Lefebvre une colonne qui avait châtié la ville de Calatayud. Enfin, à Rio-Seco, comme on vient de le voir, nous avions anéanti la seule armée considérable qui se fût encore présentée à nous. Notre ascendant était donc assuré dans le nord. La difficulté consistait dans le midi. Là, le général Dupont, campé sur le Guadalquivir, et adossé à la Sierra-Morena, avait affaire à une armée qui semblait nombreuse, composée non-seulement d'insurgés, mais de troupes de ligne. Les Espagnols ne se bornaient pas à tenir la campagne devant lui; ils l'avaient réduit à la défensive dans la position d'Andujar, et, si un malheur arrivait sur ce point, les insurgés de l'Andalousie et de Grenade, ralliant ceux de Carthagène et de Valence d'une part, ceux de l'Estrémadure de l'autre, pouvaient traverser la Manche, et se présenter sous Madrid en force considérable, ce qui eût donné à la guerre une face toute nouvelle. Toutefois on était loin de craindre un tel malheur, malgré ce que débitaient les Espagnols à ce sujet. Le général Dupont, en effet, avait reçu la division Vedel, ce qui portait à 16 ou 17 mille hommes son corps d'armée. On comptait sur son habileté éprouvée; on n'imaginait pas que le général qui devant Albeck s'était trouvé avec six mille hommes en présence de soixante mille Autrichiens, et qui s'était tiré de cette position en faisant quatre mille prisonniers, pût succomber devant des insurgés indisciplinés, dont le maréchal Bessières venait de faire une si affreuse boucherie avec si peu de soldats. Inquiétudes sur le général Dupont, et nouveaux renforts envoyés en Andalousie. On prenait donc confiance sans être entièrement rassuré. D'accord avec Napoléon, qui ne pouvait diriger les événements militaires que de loin, et avec l'incertitude de direction naissant du temps et des distances, le général Savary avait envoyé le général Gobert à Madridejos, pour y remplacer la division Frère, troisième du général Dupont, employée, comme on l'a vu, à secourir le maréchal Moncey vers San-Clemente. Le général Gobert avait ordre de se porter au milieu de la Manche, et, si les circonstances le rendaient nécessaire, de s'avancer jusqu'à la Sierra-Morena, pour y rejoindre le général Dupont. Il allait donc faire auprès de ce général office de troisième division, en place de la division Frère occupée ailleurs. L'un de ses quatre régiments ayant déjà été expédié en convoi jusqu'à Andujar, il n'amenait avec lui que trois régiments d'infanterie, mais fort beaux quoique jeunes, et un superbe régiment provisoire de cuirassiers, commandé par un excellent officier, le major Christophe. Cette jonction opérée, aucun doute ne semblait possible sur les événements de l'Andalousie. Là ne s'étaient pas bornées les précautions du général Savary. Il avait ramené sous Madrid la division Musnier revenue de Valence, la division Frère envoyée au secours de celle-ci, la colonne Caulaincourt chargée de punir Cuenca. Il avait toujours eu la division Morlot du corps de Moncey, la garde impériale, et il venait de recevoir la brigade Rey, qui avait servi d'escorte au roi Joseph. C'était encore un total de 25 mille hommes qui, s'il n'y avait eu beaucoup de blessés et de malades, aurait été de plus de 30 mille. Avec cela, on avait de quoi déjouer toutes les espérances des Espagnols. Ceux-ci n'en persistaient pas moins à dire que Saragosse ne se rendrait pas plus que Valence; que le général Dupont serait contraint de repasser la Sierra-Morena; qu'on verrait bientôt à sa suite les insurgés de l'Estrémadure, de l'Andalousie, de Grenade, de Carthagène, de Valence; que ceux du nord reparaîtraient sur la route de Burgos, et que devant cette masse de forces la nouvelle royauté serait bien obligée de retourner de Madrid à Bayonne. Les Français, au contraire, s'attendaient à voir bientôt Saragosse emportée d'assaut, l'armée du général Verdier devenue libre remarcher sur Valence avec le corps du maréchal Moncey, le général Dupont victorieux s'avancer en Andalousie, et soumettre en entier le midi de l'Espagne. L'une ou l'autre de ces alternatives devait se réaliser, suivant ce qui allait se passer en Andalousie. Aussi tous les regards des Espagnols et des Français étaient-ils en ce moment (15 au 20 juillet) exclusivement dirigés sur elle.