ATTAQUE D'UN CONVOI DANS LES DÉFILÉS DE LA SIERRA-MORENA.
Position du général Dupont à Andujar.
Le général Dupont, comme nous avons déjà eu occasion de le dire, était venu en quittant Cordoue s'établir à Andujar, sur le Guadalquivir; position mal choisie, car on eût été bien mieux à Baylen même, à l'entrée des défilés que l'on aurait fermés par sa seule présence, et où l'on se serait trouvé dans une position saine, élevée, dominante, de laquelle on pouvait précipiter dans le Guadalquivir tous ceux qui auraient essayé de le franchir (voir la carte no 44). Ce général, comme nous l'avons encore dit, avait placé la brigade Pannetier un peu à gauche et en avant du pont d'Andujar, la brigade Chabert un peu en arrière et à droite, les marins de la garde dans Andujar même, les deux régiments suisses en arrière de la ville, la cavalerie au loin dans la plaine. On l'avait laissé là, sans songer à l'inquiéter, pendant toute la fin de juin et toute la première moitié de juillet, parce que les insurgés de l'Andalousie et de Grenade avaient besoin de ce temps pour s'organiser, se concerter, et opérer leur jonction entre Cordoue et Jaen. La seule hostilité qu'il eut essuyée c'était l'occupation de la Sierra-Morena par une nuée de bandits, qui tuaient les courriers et interceptaient les convois. Les gens d'Echavarri étaient si bien aux aguets, qu'il ne pouvait passer un seul homme à cheval, entre Puerto del Rey et la Caroline, sans être détroussé, les femmes et les enfants eux-mêmes montant toujours la garde, et signalant tout individu aussitôt qu'il paraissait. Pendant cette fâcheuse inaction de près d'un mois, en partie motivée par le retard des renforts demandés, le général Dupont avait fait autour de lui plusieurs détachements pour châtier les insurgés et se procurer des vivres. Il avait envoyé à Jaen le capitaine des marins de la garde Baste, officier aussi intelligent qu'intrépide, avec mission de punir cette ville, qui avait contribué aux massacres de nos blessés et de nos malades, et d'en tirer les ressources dont elle abondait. Expédition du capitaine Baste sur Jaen. Le capitaine Baste, avec un bataillon, deux canons, et une centaine de chevaux, était entré audacieusement dans Jaen, avait mis en fuite les habitants, et ramené un immense convoi de vivres, de vins, de médicaments de toute sorte.
Le général Dupont, ne se rendant malheureusement pas compte des inconvénients attachés à la position d'Andujar, mais les sentant confusément, était toujours en souci pour Baylen et le bac de Menjibar, qui donne passage sur le Guadalquivir devant Baylen. Aussi n'avait-il pas manqué d'y mettre un détachement et d'y faire sans cesse des reconnaissances. Ses inquiétudes s'étendaient plus loin, car il était obligé de pousser ses reconnaissances à gauche de Baylen, jusqu'à Baeza et Ubeda, d'où partait une route de traverse qui par Linarès allait tomber derrière Baylen, aux environs de la Caroline, tout près de l'entrée des défilés. C'est le cas de répéter qu'il n'aurait pas eu ce souci en se plaçant à Baylen même, qu'il eût gardé par sa seule présence, et d'où quelques patrouilles de cavalerie envoyées sur Baeza et Ubeda auraient suffi pour le garantir de toute surprise. Difficulté de vivre à Andujar. Toutefois son souci le plus ordinaire était celui de vivre, quoiqu'il fût dans la riche Andalousie. Les moutons, qui abondent dans les Castilles et l'Estrémadure, n'étaient pas fort répandus dans la Sierra-Morena, où l'on ne trouvait guère que des chèvres, viande peu saine et peu nourrissante. Le blé était rare, la récolte de l'année précédente ayant été ou dévorée ou détruite par les insurgés. Celle de l'année était sur pied. Les soldats étaient obligés de moissonner eux-mêmes pour avoir du pain, et ils n'avaient en général que demi-ration. On leur donnait, en place, de l'orge qu'ils faisaient bouillir avec leur viande. Ils avaient un seul moulin pour moudre leur blé au bord du Guadalquivir, et souvent il leur fallait défendre ce moulin contre les attaques de l'ennemi. Ils étaient sur ce sol brûlant privés de légumes frais. Le vin, quoique excellent à quelque distance, au Val-de-Peñas, ne pouvait venir que par la Sierra-Morena, puisque le Val-de-Peñas est dans la Manche. On le faisait arriver à force d'argent, et il n'y en avait que pour les malades. Le vinaigre, si utile dans les pays chauds, manquait. L'eau du Guadalquivir était presque toujours tiède. Pour de jeunes soldats peu habitués aux climats extrêmes, ce long séjour à Andujar devenait pénible et dangereux. Indépendamment des blessés, on avait un grand nombre de malades atteints de la dyssenterie. La privation de toutes nouvelles ajoutait à la souffrance une profonde tristesse. Toutefois le soldat, quoiqu'il fût peu aguerri, avait le sentiment de sa supériorité, une grande confiance dans son général, et désirait trouver l'occasion de se mesurer avec l'ennemi.
Arrivée à la Caroline de la division Vedel.
L'arrivée de la division Vedel vint bientôt accroître cette confiance. Partie dans les derniers jours de juin, elle était parvenue le 26 à Despeña-Perros, à l'entrée des défilés, les avait forcés en tuant quelques hommes à Augustin d'Echavarri, et avait ensuite débouché sur la Caroline, jolie colonie allemande fondée à la fin du dernier siècle par Charles III. Le vallon étroit par lequel on traverse la Sierra-Morena s'élargit un peu à la Caroline, un peu davantage à Guarroman, et davantage encore à Baylen, où il s'ouvre tout à fait en débouchant sur le Guadalquivir. C'est entre la Caroline et Baylen, à Guarroman, qu'aboutit cette route de traverse dont nous avons parlé, et qui de Baeza ou d'Ubeda conduit par Linarès à l'entrée des défilés.
La division Vedel, après avoir séjourné à la Caroline et s'être mise en communication avec le général Dupont, était venue prendre position à Baylen même, ayant un bataillon en arrière pour garder l'entrée des défilés, et deux en avant pour garder le bac de Menjibar sur le Guadalquivir. À peine le général Vedel avait-il rejoint, que le général Dupont, lui assignant sa position, lui avait recommandé une surveillance extrême sur ses derrières et sur sa gauche, pour que l'ennemi ne pût s'emparer des défilés et les fermer sur l'armée française. Depuis l'arrivée du général Vedel, l'inconvénient de laisser Baylen inoccupé était moindre, mais on avait encore le désavantage de rester dans une position défensive, à six lieues les uns des autres, derrière un fleuve partout guéable. Un ennemi audacieux pouvait, en effet, le passer la nuit, et venir se placer entre nos deux divisions. Or, malgré la jonction du général Vedel, le nombre des troupes françaises, en présence des insurgés de l'Andalousie, n'était pas assez considérable pour qu'on pût se diviser sans danger. Le corps de Dupont s'était fort affaibli par les maladies. La division Barbou ne pouvait guère présenter plus de 5,700 hommes à l'ennemi, 6,400 en comptant le génie et l'artillerie. Les marins étaient tout au plus 400, les dragons et chasseurs 1,800; ce qui formait un total de 8,600 Français. Les Suisses, tantôt envoyant des déserteurs aux insurgés, tantôt en recevant qui venaient à eux, étaient réduits à 1,800, et dans une sorte de flottement inquiétant, qui ne permettait pas de compter sur eux dans tous les cas. La division Vedel amenait 5,400 hommes de toutes armes, et 12 pièces d'artillerie. Avec les 8,600 hommes du général Dupont et les 5,400 du général Vedel on avait 14 mille combattants, 16,000 en ajoutant les Suisses. Ce n'était pas trop, même en les tenant réunis, devant les quarante ou cinquante mille insurgés qu'on annonçait. Arrivée de la division Gobert au corps du général Dupont. Bientôt la division Gobert étant arrivée, et apportant un renfort d'environ 4,700 hommes, fantassins et cavaliers compris, le corps du général Dupont s'élevait insensiblement à la force désirée (qui n'était pas, toutefois, de plus de 18,000 Français et 2,000 Suisses) à l'instant même où les insurgés se décidaient à prendre l'offensive. Avec la division Gobert parvenaient au général Dupont les nouvelles de l'échec essuyé devant Saragosse et Valence, de la retraite du maréchal Moncey sur Madrid, de l'isolement dans lequel cette retraite plaçait l'armée d'Andalousie, et en même temps la recommandation de tenir bien sur le Guadalquivir, mais de ne pas pénétrer plus avant en Andalousie. Il eût été imprudent, en effet, dans l'état des choses, de s'engager davantage au midi de l'Espagne.
Opération à tenter contre les insurgés par suite de la position qu'ils avaient prise.