Dans ce moment, il se présentait, sans sortir de la défensive, de bonnes occasions de porter de redoutables coups à l'insurrection. Les insurgés de Grenade, sous le général Reding, partie Suisses, partie Espagnols, s'étaient rendus à Jaen, au nombre d'environ 12 ou 15 mille. Tandis que les insurgés de Grenade s'avançaient ainsi jusqu'à Jaen, ceux de l'Andalousie sous le général Castaños, au nombre de 20 et quelques mille, ayant remonté le Guadalquivir, arrivaient devant Bujalance (voir la carte no 44), et à quelques bandes de tirailleurs, à quelques patrouilles de cavalerie, on pouvait juger qu'ils n'étaient pas loin. Bien que l'espionnage militaire fût impossible en Espagne, pas un paysan ne voulant trahir la cause de son pays (noble sentiment qui rachetait la férocité de ce peuple, et qui l'expliquait), il était facile, aux signes qu'on recueillait à chaque instant de cette double marche, de s'en faire une juste idée, et dès lors de s'y opposer. Le général Dupont pouvait très-bien, en laissant la division Gobert à Baylen et Menjibar, s'avancer avec les divisions Barbou et Vedel au delà du Guadalquivir, se placer entre les deux armées ennemies avec 14 ou 15 mille hommes, les battre l'une après l'autre, ou toutes deux ensemble, et revenir à sa position après les avoir fort maltraitées. Quelle que fût leur force, il n'y avait aucune témérité à s'exposer à les rencontrer dans la proportion d'un contre deux. Cette opération, qui l'obligeait à un mouvement en avant de trois ou quatre lieues, n'était certainement pas une infraction à l'ordre de ne pas s'enfoncer dans le midi de l'Espagne. Si cependant cette résolution lui paraissait trop hardie, il pouvait, en gardant une défensive rigoureuse, et en attendant l'ennemi, se réunir à Vedel et à Gobert à Baylen même, et il était bien sûr, avec 20 mille hommes dans cette position, d'écraser tout ce qui se présenterait. Quitter Andujar pour Baylen n'était pas plus une infraction à l'ordre de ne pas repasser la Sierra-Morena, que se porter quatre lieues en avant, pour opposer une défensive active à l'ennemi, n'était une infraction à l'ordre de ne point s'enfoncer en Andalousie.

Fâcheuse résolution du général Dupont, attendant l'ennemi sans rien faire pour le prévenir.

Immobile en présence des Espagnols, ne concevant rien, n'ordonnant rien, le général Dupont, qui avait enfin trois divisions sous la main, ne fit d'autre disposition que celle de rester de sa personne à Andujar, de laisser Vedel à Baylen, Gobert à la Caroline, en leur recommandant à chacun de se bien garder, d'exercer autour d'eux une continuelle surveillance, pour que les défilés ne fussent pas tournés par Baeza, Ubeda et Linarès.

Les insurgés de l'Andalousie se présentent devant Andujar le 14 juillet.

Le 14 juillet au soir l'ennemi se montra sur les hauteurs qui bordent le Guadalquivir, vis-à-vis Andujar. Les troupes de Grenade, sous le général Reding, étaient restées à Jaen, s'apprêtant à faire leur jonction avec celles d'Andalousie. Celles-ci, qu'on apercevait devant Andujar, et que commandait le général Castaños, venaient de la basse Andalousie, par Séville et Cordoue. Elles avaient, comme celles de Grenade, la jonction pour but, mais elles voulaient auparavant tâter la position d'Andujar, pour savoir s'il serait possible de l'emporter. Elles étaient fortes d'une vingtaine de mille hommes, partie troupes régulières accrues de nouveaux enrôlés, partie volontaires récemment enrégimentés dans des cadres de nouvelle création. Elles avaient plus de tenue et de solidité que toutes celles que nous avions rencontrées jusqu'ici, car elles se composaient principalement des troupes du camp de Saint-Roque, et de la division qui, sous le général Solano, avait dû envahir le midi du Portugal.

Canonnade dans la journée du 15 contre la position d'Andujar.

Dès le 15 juillet au matin, elles forcèrent, en se présentant en masse, nos avant-postes à se retirer, et à leur abandonner les hauteurs qui dominent les rives du Guadalquivir. Chacun prit alors sa position de combat, la garde de Paris dans les ouvrages en avant du pont, la troisième légion de réserve sur le bord du fleuve, les marins de la garde dans Andujar, la brigade Chabert à droite de la ville, les Suisses en arrière, la cavalerie avec le 6e provisoire au loin dans la plaine, pour observer les guérillas indisciplinées marchant autour de l'armée espagnole comme les Cosaques autour de l'armée russe.

La vue de l'ennemi réjouit les soldats français en les tirant de leur ennui, et, quoique beaucoup d'entre eux fassent malades, ils avaient un extrême désir d'en venir aux mains. Mais les Espagnols n'étaient pas capables de passer le fleuve sous les yeux de l'armée française. Ils se bornèrent à une insignifiante canonnade qui ne nous fit pas grand mal, et à laquelle on ne répondit que froidement pour ne pas user nos munitions; mais nos boulets, bien dirigés, tombant au milieu de masses épaisses, y enlevaient beaucoup d'hommes à la fois. Sur la droite du fleuve que nous occupions, les guérillas se montrèrent. Les unes avaient franchi au loin le Guadalquivir; les autres descendaient sur nos derrières des gorges de la Sierra-Morena. Le général Fresia lança sur elles ses escadrons, tandis que le 6e tâchait de les joindre à la baïonnette. On leur tua quelques hommes, et bientôt on obligea ces nuées d'oiseaux de proie à s'envoler dans les montagnes.

La journée ne dénotait qu'un tâtonnement de l'ennemi essayant ses forces contre notre position, et cherchant le point par lequel il pourrait l'aborder avec moins de difficulté. Toutefois il y avait lieu de prévoir un effort plus sérieux pour la journée du lendemain. Mouvement précipité du général Vedel sur Andujar. Le général Dupont dépêcha donc un de ses officiers au général Vedel pour savoir ce qui se passait, soit à Baylen, soit au bac de Menjibar, et lui demander, dans le cas où il n'aurait pas d'ennemi devant lui, d'envoyer à son secours ou un bataillon, ou même une brigade; soin qui eût été superflu, comme nous l'avons remarqué déjà bien des fois, si on avait tous été réunis à Baylen! La fin de cette journée s'écoula à Andujar dans le calme le plus profond.