Du côté de Baylen, les insurgés de Grenade, établis en avant de Jaen, s'étaient montrés le long du Guadalquivir, tâtonnant partout, et partout cherchant le côté faible de nos positions. Devant Baylen ils avaient passé le bac de Menjibar et repoussé les avant-postes du général Vedel. Mais celui-ci, accourant avec le gros de sa division, et déployant d'une manière très-ostensible ses bataillons, avait tellement intimidé les Espagnols, qu'ils avaient complétement disparu. Plus à notre gauche, vers ces points toujours inquiétants de Baeza et d'Ubeda, les insurgés avaient franchi le Guadalquivir, et détaché de ces bandes de coureurs, qui étaient peu à craindre, mais qui de loin pouvaient donner lieu à d'étranges erreurs. Le général Gobert, posté à la Caroline, ayant eu avis de leur présence, avait envoyé précipitamment des cuirassiers à Linarès pour les observer et les contenir.

Le général Vedel se rend intempestivement de Baylen à Andujar.

Dans cet état de choses, le général Vedel, ne voyant plus l'ennemi devant lui, allait remonter de Menjibar à Baylen, lorsqu'arriva l'aide-de-camp du général Dupont, dépêché auprès de lui pour demander le renfort d'un bataillon ou d'une brigade, suivant ce qui aurait eu lieu. Apprenant par cet aide de camp que le gros des ennemis avait paru devant Andujar, supposant que le danger était uniquement là, et cédant à un zèle irréfléchi, il se décida à se porter avec sa division tout entière sur Andujar, en faisant dire au général Gobert de venir occuper Baylen, qui allait demeurer vacant par le départ de la deuxième division. Il se mit sur-le-champ en route à la fin de la journée du 15, et marcha toute la nuit du 15 au 16. Bien qu'un sentiment honorable inspirât le général Vedel, sa conduite n'en était pas moins imprudente; car il ne savait pas ce qui pouvait arriver à Baylen après son départ, et ce qu'allait devenir en son absence ce point si important pour la sûreté de l'armée.

Il parut en vue d'Andujar avec toutes ses troupes, dans la matinée du 16. Le général Dupont, loin de le réprimander pour sa précipitation, céda lui-même au plaisir de se sentir renforcé en présence d'un ennemi qui se montrait plus nombreux que la veille, et plus disposé à une attaque sérieuse; il approuva et remercia même le général Vedel. Les soldats, qui n'avaient pas vu de Français depuis deux mois, poussèrent des cris de joie en apercevant leurs camarades, et ils crurent qu'on allait enfin punir les Espagnols de leur jactance. C'était le cas effectivement de réparer les fautes déjà commises, en se jetant sur l'ennemi, avec 14 mille Français, 2 mille Suisses, et en le repoussant loin de soi pour long-temps. Rien n'eût été plus facile avec l'ardeur qui animait nos jeunes soldats. Mais le général Dupont laissa les Espagnols canonner Andujar toute la journée, se bornant à jouir de leur hésitation, de leur inexpérience, sans faire contre eux autre chose que de leur envoyer de temps en temps quelques volées de canon. Les Espagnols, voulant forcer la position d'Andujar, mais ne l'osant pas, descendirent, remontèrent plusieurs fois dans la journée, des hauteurs qu'ils occupaient jusqu'au bord du fleuve, du bord du fleuve jusque sur les hauteurs, et n'essayèrent jamais de le franchir en présence de nos baïonnettes. Un moment ils tirent mine de traverser le Guadalquivir, sur la gauche d'Andujar, vers le point de Villanueva; mais de ce point on apercevait sur la rive opposée la division Vedel en marche, et cette vue glaça leur courage. La journée s'acheva donc aussi paisiblement que la veille, avec très-peu de morts et de blessés de notre côté, mais un assez grand nombre du côté des Espagnols, infiniment plus maltraités par notre canonnade, quoiqu'elle fût plus rare et plus lente que la leur.

Le général Reding profite de l'évacuation de Baylen pour s'y présenter.

Les choses ne s'étaient pas aussi bien passées du côté de Baylen et au bac de Menjibar. Le 16 au matin, pendant que le général Vedel marchait sans nécessité sur Andujar, le général Reding, qui, à la tête de l'armée de Grenade, avait fait aussi, le 15, quelques essais devant Baylen, les renouvelait avec un peu plus de hardiesse que la veille. Il fut naturellement très-encouragé à se montrer plus hardi par la disparition complète de la division Vedel. Après avoir traversé le bac de Menjibar, il ne trouva au pied des hauteurs de Baylen que le général Liger-Belair avec un bataillon et quelques compagnies d'élite. Il déboucha alors en force, et parut avec plusieurs mille hommes devant le général Liger-Belair, qui, en ayant à peine quelques centaines, n'eut d'autre parti à prendre que de se retirer en bon ordre. Dans ce moment arrivait le général Gobert, averti par le général Vedel de l'évacuation de Baylen, et amenant pour y pourvoir trois bataillons avec quelques cuirassiers. Déjà réduite par plusieurs détachements laissés en arrière, car elle avait dû en laisser à la Caroline, à Guarroman, à Baylen, la division Gobert s'était amincie en s'allongeant dans les gorges de la Sierra-Morena, et n'arrivait à l'ennemi qu'avec une tête de colonne. Néanmoins ce général, plein d'intelligence et de feu, avec ses trois bataillons et ses cuirassiers, arrêta tout court les Espagnols. Le major Christophe, commandant les cuirassiers, fit une charge vigoureuse, et ramena l'infanterie espagnole, peu accoutumée au rude choc de ces grands cavaliers. Le général Gobert, accouru pour arrêter la colonne de Reding, est tué entre Menjibar et Baylen. Mais tandis qu'il dirigeait lui-même ces mouvements, le général Gobert reçut au milieu du front une balle partie d'un buisson où s'était caché l'un de ces tirailleurs espagnols qu'on trouvait embusqués partout. Il tomba sans connaissance, n'ayant plus que quelques heures à vivre, et amèrement regretté de toute l'armée.

Le général Dufour, désigné par son rang pour le remplacer, accourut sur le terrain, vit les troupes françaises ébranlées par le coup qui venait de frapper leur général, et crut ne pouvoir mieux faire que de les replier sur Baylen. Les Espagnols qui cherchaient le point faible de nos positions, sans avoir le projet arrêté d'attaquer à fond, n'allèrent pas au delà, mais ils éprouvèrent le sentiment qu'en appuyant de ce côté le fer entrerait.

Le général Dufour, appelé à remplacer le général Gobert, croit que les Espagnols veulent tourner Baylen par Linarès, et court à la Caroline pour les en empêcher.

Le général Dufour revint à Baylen, où il avait une forte partie de la division Gobert. Ayant vu les Espagnols ne pas le suivre, et rester fixés au bord du Guadalquivir, il fut porté à croire que leur attaque sérieuse se dirigeait ailleurs. En effet, tandis que le danger avait si peu d'apparence du côté de Menjibar, il venait de prendre des proportions inquiétantes du côté de Baeza et d'Ubeda. Les reconnaissances envoyées dans cette direction, soit qu'elles fussent exécutées par des officiers peu intelligents, soit que les bandes irrégulières qui avaient franchi le Guadalquivir au-dessus de Menjibar fussent très-apparentes, dénonçaient toutes la présence d'une armée véritable sur la route de traverse qui de Baeza et d'Ubeda aboutissait par Linarès à la Caroline, en passant derrière Baylen. À ces indications se joignaient les instructions réitérées du général Dupont, qui, ayant commis la faute de ne pas se placer à Baylen, l'aggravait, loin de la réparer, par les inquiétudes continuelles qu'il ressentait, et qu'il communiquait à ses lieutenants. La veille et le jour même il avait écrit au général Gobert qu'il fallait avoir sans cesse l'œil sur cette traverse qui de Baeza et d'Ubeda donnait sur Linarès; qu'au premier signe d'un mouvement de l'ennemi de ce côté, on devait rétrograder en masse de Baylen à la Caroline, car là était le salut de l'armée, et il fallait garder ce point à tout prix: étrange précaution, et qui perdit l'armée qu'elle avait pour but de sauver!

Le général Dufour, à qui se transmettaient de droit les instructions du général en chef après la mort du général Gobert, recevant les renseignements les plus alarmants sur la traverse de Baeza à Linarès, n'y tint pas, et le soir même partit de Baylen pour se porter à la Caroline, croyant qu'il allait y préserver l'armée du malheur d'être tournée. Ce fatal lieu de Baylen, où nous devions rencontrer le premier écueil de notre grandeur, se trouva donc encore une fois évacué, et exposé à l'invasion de l'ennemi!