Première entrevue du général Marescot avec le général de la Peña.

Il fallait, pour joindre le général Castaños, prendre la route d'Andujar, et traverser la division la Peña. Brutales exigences du général espagnol. Le général Marescot trouva le général de la Peña au pont du Rumblar, courroucé, menaçant, se plaignant de prétendus mouvements de l'armée française pour s'échapper, disant qu'il avait des pouvoirs pour traiter, exigeant que toutes les divisions françaises se rendissent immédiatement et à discrétion, et déclarant que, si dans deux heures il n'avait une réponse, il allait attaquer et écraser la division Barbou. Pour l'arrêter, le général Marescot fut obligé de promettre qu'on répondrait dans deux heures.

Noble mouvement de désespoir du général Dupont.

Il revint en effet, sans perdre de temps, rapporter ces tristes détails au général Dupont. À cette nouvelle, celui-ci se releva, en s'écriant qu'il aimait mieux se faire tuer avec le dernier de ses soldats que de se rendre à discrétion. Il convoqua auprès de lui tous les généraux de division et de brigade pour savoir s'il pouvait compter sur leur dévouement et sur celui de leurs soldats. Mais presque tous lui répondirent que les soldats, exténués de fatigue, de faim, entièrement découragés, ne voulaient plus se battre. Le général Dupont, pour s'en assurer lui-même, sortit de sa baraque, parcourut les bivouacs avec ses lieutenants, et chercha à ranimer le courage abattu de ses jeunes gens. Refus de se battre de la part des soldats exténués. De vieux soldats d'Égypte ou de Saint-Domingue, habitués à braver la faim, la soif, la chaleur, n'auraient pas été sourds à sa voix. Mais qu'attendre d'enfants de vingt ans, abattus par des chaleurs excessives, n'ayant ni mangé ni bu depuis trente-six heures, se sachant placés entre deux feux, et réduits à combattre dans la proportion d'un contre cinq ou six, avec leur artillerie démontée! Ils se plaignirent à leurs généraux d'avoir été sacrifiés, et quelques-uns même dans leur désespoir jetèrent à terre leurs armes et leurs cartouches. Le général Dupont aurait eu besoin qu'on remontât son âme, loin d'être capable de remonter celle des autres! Il rentra consterné. Les officiers qui s'étaient le mieux conduits la veille déclarèrent eux-mêmes le cas désespéré, et soutinrent qu'on pouvait traiter honorablement après avoir si vaillamment combattu. Ils oubliaient que le dernier acte efface toujours les précédents, et que c'est sur le dernier qu'on est jugé. Dans une autre situation, sans le général Vedel à leur gauche, ils eussent été excusables de traiter, car il n'y avait aucune ressource que celle de se faire égorger, bien que ce soit quelquefois une ressource qui réussisse. Mais avec le général Vedel à leur gauche, et ayant la chance de le rejoindre par un dernier effort, ils étaient inexcusables de se rendre avant d'avoir tenté cet effort. L'épuisement physique, l'abattement moral pouvaient seuls expliquer une telle faiblesse. D'ailleurs ils se flattaient qu'on se contenterait de l'évacuation de l'Andalousie, et qu'on les laisserait se retirer par terre dans le nord de l'Espagne, sans exiger qu'ils livrassent leurs armes. Ils opinèrent donc pour qu'on traitât avec l'ennemi, au lieu de recommencer un combat à leurs yeux impossible.

L'infortuné général Dupont, entraîné par la démoralisation générale, céda, et donna ses pouvoirs au général Chabert, qu'on choisit parce qu'il s'était conduit la veille, à la tête de sa brigade, avec une extrême bravoure. Les généraux Marescot et Chabert chargés définitivement de traiter avec l'état-major espagnol. Le général Marescot n'avait voulu accepter d'autre mission que celle d'accompagner, de conseiller et d'appuyer le général Chabert. M. de Villoutreys, qui avait déjà porté des propositions aux chefs de l'armée espagnole, fut adjoint aux généraux Chabert et Marescot.

Ils partirent immédiatement pour traiter, non pas avec le général de la Peña, mais avec le général Castaños lui-même, qu'ils rencontrèrent à moitié chemin de Baylen à Andujar, à la maison de poste. Il avait auprès de lui le comte de Tilly, l'un des membres les plus influents de la junte de Séville, et le capitaine général de Grenade Escalante. Le général Castaños, homme doux, humain, sage, reçut les officiers français avec des égards qu'ils ne trouvèrent pas auprès du capitaine général Escalante, qui rachetait sa faiblesse par sa violence, et du comte de Tilly, qui se conduisait en démagogue. Premières conditions mises en avant de part et d'autre. D'après leurs instructions, les officiers français demandèrent d'abord que les divisions Vedel et Dufour, lesquelles n'avaient pas pris part au combat, n'étaient pas enveloppées, et pouvaient dès lors échapper au sort de la division Barbou (celle qui avait combattu sous le général Dupont), ne fussent pas comprises dans la capitulation, et que, quant à la division Barbou, elle pût se retirer sur Madrid, en déposant ou ne déposant pas les armes, suivant le résultat de la négociation. Les généraux espagnols se refusèrent obstinément à ces propositions, car ils avaient dans leurs mains le sort de la division Barbou; et s'ils consentaient à traiter, c'était pour avoir à leur disposition les divisions Vedel et Dufour, qu'ils ne tenaient pas. Ils exigeaient donc qu'elles fussent comprises dans la capitulation, accordant d'ailleurs à chacune des divisions françaises un traitement conforme à sa situation actuelle. Ainsi ils voulaient que la division Barbou restât prisonnière, tandis que les divisions Vedel et Dufour seraient ramenées en France par mer.

Les négociateurs français résistèrent fortement à ces diverses prétentions, et enfin, après de longs débats, on tomba d'accord sur les deux conditions suivantes: premièrement, que les trois divisions pourraient se retirer sur Madrid; secondement, que les divisions Vedel et Dufour feraient leur retraite sans remettre leurs armes, tandis que la division Barbou, étant enveloppée, remettrait les siennes. Ces conditions, quoique pénibles pour l'honneur des armes françaises, sauvaient les trois divisions, et on y avait souscrit. On allait procéder à leur rédaction, lorsque survint un nouvel incident qui mit le comble aux malheurs de cette armée d'Andalousie, sur laquelle la fortune semblait s'acharner sans pitié. Incident survenu pendant la négociation, qui empire la situation de l'armée française. Le général Castaños reçut un pli enlevé sur un jeune officier français, qui avait été envoyé de Madrid par le général Savary au général Dupont. Ce pli contenait des instructions expédiées le 16 ou 17 juillet, alors que l'heureuse nouvelle de la bataille de Rio-Seco n'était pas encore parvenue à Madrid. Avant la connaissance de ce succès, on y était fort inquiet, on avait beaucoup de doutes sur la prise de Saragosse, on avait ordonné une concentration générale des troupes du midi sur Madrid, et, en conséquence de cet ordre de concentration, on mandait au général Dupont que, malgré des instructions antérieures, il était temps qu'il rentrât dans la Manche. En lisant la précieuse dépêche qu'un hasard faisait tomber dans ses mains, le général Castaños comprit fort bien qu'accorder le retour sur Madrid, c'était, non pas obtenir l'évacuation volontaire de l'Andalousie et de la Manche de la part des Français, mais tout simplement se prêter à leur projet de concentration; que, même sans les événements de Baylen, ils se seraient retirés, que dès lors on ne gagnait rien à cette capitulation que le stérile honneur de prendre à la division Barbou ses canons et ses fusils, qui lui seraient bientôt rendus à Madrid; qu'il fallait donc empêcher le retour de ces vingt mille hommes dans le nord de l'Espagne, où, par leur présence, ils ne manqueraient pas de rétablir les affaires du nouveau roi.

Aussi, lorsqu'on s'occupa de rédiger les conditions de la capitulation, et qu'on voulut spécifier le retour par terre des trois divisions, l'une sans armes, les deux autres avec armes, le général Castaños, toujours modéré dans la forme, mais péremptoire cette fois dans le fond, déclara que cet article n'était pas consenti. Les généraux français se récrièrent alors contre cette espèce de manque de parole, rappelant que quelques instants auparavant la condition actuellement contestée avait été admise. M. de Castaños en convint, mais, pour prouver sa bonne foi, donna à lire au général Marescot la lettre interceptée du général Savary, et demanda si, après ce qu'il venait d'apprendre, on pouvait exiger de lui qu'il persistât dans les premières conditions accordées. Le général Marescot lut la lettre, en fit part à ses collègues consternés, et il fallut traiter sur de nouvelles bases. Conditions définitivement imposées. En conséquence, il fut stipulé que la division Barbou resterait prisonnière de guerre; que les divisions Vedel et Dufour seraient seulement tenues d'évacuer l'Espagne par mer; qu'elles ne déposeraient pas les armes, mais qu'afin d'éviter toutes rixes, on les leur enlèverait pour les leur rendre à l'embarquement à San-Lucar et Rota; que le transport par mer aurait lieu sous pavillon espagnol, et qu'on se chargeait de faire respecter ce pavillon par les Anglais. Puis on s'occupa de quelques détails matériels, et nos négociateurs obtinrent, ce qui était d'usage, que les officiers conserveraient leurs bagages, que les officiers supérieurs auraient un fourgon exempt de toute visite, mais que le sac des soldats serait visité afin de s'assurer qu'ils n'emportaient pas de vases sacrés. Il y eut un vif débat sur cet article déshonorant pour les soldats, et auquel jamais des généraux français n'auraient dû souscrire. Article déshonorant relatif à la visite du sac des soldats. M. de Castaños, toujours fort adroit, allégua le fanatisme du peuple espagnol, à qui il fallait une satisfaction; il dit que si on ne pouvait pas annoncer que le sac des soldats avait été visité, le peuple croirait qu'ils emportaient les vases sacrés de Cordoue, et ne manquerait pas de se jeter sur eux; que du reste les officiers français feraient eux-mêmes cette visite, et qu'elle n'aurait ainsi rien de blessant pour l'honneur de l'armée. On était en voie de céder, on céda, et tout fut consenti, sauf la rédaction définitive, remise au lendemain 21.

Pendant que les tristes conditions de cette capitulation se discutaient, et s'acceptaient l'une après l'autre, survinrent au lieu des conférences un aide de camp du général Vedel, et le capitaine Baste, des marins de la garde. Ces officiers venaient plaider les intérêts de la division Vedel, voici à quelle occasion. Vains efforts pour sauver la division Vedel. Lorsque, le 20 au matin, le général Vedel, mieux informé, avait su le malheur arrivé à la division Dupont, en partie par sa faute, il fut au désespoir, et il offrit sur-le-champ de recommencer l'attaque dans la nuit du lendemain (celle du 20 au 21), promettant de se faire jour à travers le corps du général Reding, et de dégager son général en chef, si celui-ci faisait seulement un effort de son côté. Il ajouta que si le général en chef ne voulait rien tenter, il devait au moins ne pas sacrifier la division Vedel, qui par sa situation, toute différente de celle de la division Barbou, puisqu'elle n'était pas enveloppée, avait droit à un tout autre traitement. Il chargea le capitaine Baste, et l'un de ses aides de camp, de porter ces paroles au général Dupont. Le capitaine Baste, intelligent, intrépide, aimant à se mêler des affaires du commandement, insista auprès du général Dupont pour que dans la nuit suivante on essayât une attaque désespérée, en abandonnant tous les bagages, même l'artillerie s'il le fallait, en mettant sur pied tout ce qui pouvait se tenir debout, et en s'efforçant de faire une percée, le général Dupont par sa gauche, le général Vedel par sa droite. Il est évident que le succès était possible; mais le général Dupont, toujours accablé, entendant à peine ce qu'on lui disait, allégua le découragement profond de son armée, une négociation déjà commencée, un traité presque terminé, peut-être même signé sur la route d'Andujar, et renvoya le capitaine Baste aux négociateurs eux-mêmes pour plaider la cause de la division Vedel.

C'est par suite de ce renvoi que le capitaine Baste était arrivé au lieu des conférences. Il s'adressa d'abord aux négociateurs français, qu'il trouva fatigués d'une longue contestation, et peu en état de reprendre une discussion dans laquelle ils avaient toujours été battus. Le capitaine Baste, venu d'un lieu où l'on était plein d'ardeur et d'indignation à la seule idée de se rendre, et transporté en un lieu où tout était accablement, désespoir, ne put comprendre des sentiments qu'il n'éprouvait pas, et s'en retourna indigné auprès du général Dupont.