Autorisation de s'échapper donnée à la division Vedel par le général Dupont.
Après cet incident, les trois négociateurs français suivirent les trois négociateurs espagnols à Andujar, où on allait rédiger définitivement la capitulation vouée à une si désolante immortalité, et le capitaine Baste revint à Baylen, au camp du général Dupont, pour rapporter ce qui s'était passé. Le général Dupont, à ce récit, rendu à tous ses sentiments d'honneur, chargea le capitaine Baste de donner au général Vedel le conseil de repartir sur-le-champ pour la Caroline et la Sierra-Morena, afin de s'échapper en toute hâte vers Madrid. Les deux généraux Vedel et Dufour pouvaient ramener 9 à 10 mille hommes sur Madrid, et, en gagnant les Espagnols de vitesse, il est hors de doute qu'ils avaient beaucoup de chances d'opérer heureusement leur retraite. C'était plus de la moitié de l'armée française sauvée de cette cruelle catastrophe, par une noble inspiration du général Dupont, qui savait bien à quel point il aggravait ainsi le sort de l'autre moitié.
Le capitaine Baste partit à l'instant même pour le camp du général Vedel, placé entre Baylen et la Caroline, et lui apporta, avec le triste résultat des conférences d'Andujar, l'autorisation de se retirer sur Madrid. Commencement de retraite du général Vedel. Sans perdre une minute, le général Vedel donna les ordres de départ, et dans la nuit même toutes ses troupes se mirent en mouvement avec celles du général Dufour. Par suite des continuelles allées et venues des deux divisions, on avait eu cinq ou six cents écloppés au moins. On avait eu quelques blessés au combat de Menjibar, et il fallait laisser en arrière sept ou huit cents hommes destinés au massacre. Ce fut une grande douleur que de se séparer d'eux, mais telle est la guerre! Le salut de tous, constamment placé au-dessus du salut de quelques-uns, endurcit les cœurs, ou les dispose du moins à une continuelle résignation au malheur les uns des autres. On abandonna ces infortunés camarades dans les villages qui bordent la route, et on prit avec une incroyable précipitation le chemin de Madrid. Le lendemain 21, à la pointe du jour, on était à la Caroline, et malgré la chaleur du jour on poussa jusqu'à Sainte-Hélène.
Fureur des Espagnols en apprenant la retraite de la division Vedel.
Quelques heures après le départ de la colonne, on en était informé à Baylen, soit au camp du général Reding, soit au camp du général de la Peña. Ce furent alors des cris de cannibales chez les Espagnols. On prétendit que les Français étaient infidèles à la trêve; accusation fort peu fondée, car rien n'empêchait la division Vedel, placée hors d'atteinte, de se mouvoir, et les Espagnols d'ailleurs ne s'imposaient pas à eux-mêmes cette immobilité, puisqu'ils avaient depuis trente-six heures sans cesse manœuvré autour de la division Barbou, pour l'investir plus complétement; ce qui constituait véritablement une infraction à la trêve, dont les Français ne s'étaient ni plaints ni vengés, faute des moyens de se faire respecter dans leur malheur. Mais aucune raison, aucun sentiment de justice ne restaient à ces furieux, devenus vainqueurs par hasard. Ils criaient tous qu'il fallait exterminer la division Barbou tout entière. Ils oubliaient que six mille Français poussés à bout étaient capables de sortir d'un abattement momentané par un noble désespoir, et de leur passer sur le corps. Peut-être doit-on regretter qu'ils n'aient pas écouté alors jusqu'au bout leur barbarie, et qu'ils n'aient pas fait naître ce noble désespoir, qui, en relevant les courages, aurait tout sauvé. Quoi qu'il en soit, de nombreux officiers coururent à Andujar porter la nouvelle du départ des divisions Vedel et Dufour, et annoncer l'exaspération de l'armée espagnole. Sur-le-champ les négociateurs espagnols, se faisant les organes des fureurs d'une ignoble populace militaire, déclarèrent qu'on infligerait à la division Barbou les plus terribles traitements, si les divisions Vedel et Dufour ne rentraient pas dans leur première position. La réponse était facile, car que pouvait-on de plus contre la division Barbou que de la faire prisonnière? Menacer de l'égorger était une infamie, et il fallait répondre à ceux qui osaient proférer une pareille menace comme on répond à des assassins. Sur les instances de ses officiers, le général Dupont envoie un contre-ordre à la division Vedel. Mais il n'y avait pas là le héros de Gênes, l'inébranlable Masséna. On courut auprès du malheureux Dupont, on l'accabla de nouvelles instances, on lui dit qu'il allait faire massacrer sa fidèle division Barbou, celle qui s'était bravement battue à ses côtés, et cela pour sauver deux divisions, cause véritable de la perte de l'armée; ce qui, du reste, était vrai quant à ces dernières. Alors, cédant encore une fois, il envoya un contre-ordre formel au général Vedel.
Le contre-ordre arrivé, ce fut un soulèvement unanime dans la division Vedel, qui voulut continuer la marche sur Madrid. Il fallut dépêcher après elle un nouvel officier, chargé de rendre le général Vedel responsable de toutes les conséquences, s'il persistait à se retirer. Le général Vedel assembla alors ses officiers, leur fit part de cette situation, allégua le danger dans lequel ils allaient placer leurs frères d'armes, et les amena à se rendre. La troupe, moins docile, ne voulait pas accéder à ces propositions, et, dans un pays où les hommes isolés n'auraient pas été égorgés, elle aurait déserté presque tout entière. Retour à Baylen de la division Vedel. En Espagne il fallait ne pas se séparer les uns des autres, et agir tous en commun. On se soumit donc, et on retourna de Sainte-Hélène à la Caroline, de la Caroline à Guarroman, résigné à partager le sort de la division Barbou.
Enfin, le 22, fut apportée d'Andujar à Baylen la funeste capitulation au général Dupont. Plusieurs fois il hésita avant de la signer. Désespoir du général Dupont en signant la capitulation de Baylen. Le malheureux se frappait le front, rejetait la plume; puis, pressé par ces hommes qui avaient été tous si braves au feu, et qui étaient si faibles hors du feu, il inscrivit son nom naguère si glorieux au bas de cet acte, qui devait être pour lui l'éternel supplice de sa vie. Que n'était-il mort à Albeck, à Halle, à Friedland, même à Baylen! Combien ne le regretta-t-il pas plus tard devant les juges qui le frappèrent d'une condamnation flétrissante!
Horribles souffrances de l'armée pendant les négociations.
La faim avait été le triste allié des Espagnols dans cette cruelle négociation. Tandis qu'on tenait la division Barbou bloquée, on n'avait pas voulu lui donner un morceau de pain, et depuis le 18 au soir nos pauvres soldats n'avaient pas reçu de distribution. On finit par lui accorder quelques vivres. Ils ne s'étaient soutenus qu'avec quelques restes de ration, et le 22 il s'en trouvait beaucoup parmi eux qui n'avaient rien mangé depuis trois jours. Ils étaient sous des oliviers, mourant de faim, haletants, n'ayant pas même un peu d'eau pour étancher leur soif.
Honorable conduite du général Castaños.