La capitulation signée, le général Castaños consentit à leur accorder des vivres. Il pouvait être humain, car la fortune venait de lui préparer un assez beau triomphe pour qu'il fût généreux, comme on l'est quand le cœur est satisfait. Du reste il se montra digne d'un triomphe dû au hasard plus qu'à la valeur et au génie, par une véritable humanité, une modestie parfaite, et une conduite qui dénotait une remarquable sagesse. Il dit à nos officiers avec la franchise la plus honorable: «De la Cuesta, Blake et moi n'étions pas d'avis de l'insurrection. Nous avons cédé à un mouvement national. Mais ce mouvement est si unanime qu'il acquiert des chances de succès. Que Napoléon n'insiste pas sur une conquête impossible; qu'il ne nous oblige pas à nous jeter dans les bras des Anglais qui nous sont odieux, et dont jusqu'ici nous avons repoussé le secours. Qu'il nous rende notre roi, en exigeant des conditions qui le satisfassent, et les deux nations seront à jamais réconciliées.»—

Le lendemain nos soldats défilèrent devant l'armée espagnole. Leur cœur était navré. Ils étaient trop jeunes pour pouvoir comparer leur abaissement actuel à leurs triomphes passés. L'armée française défilant devant l'armée espagnole. Mais il y avait dans le nombre des officiers qui avaient vu défiler devant eux les Autrichiens de Mélas et de Mack, les Prussiens de Hohenlohe et de Blücher, et ils étaient dévorés de honte. Les divisions Vedel et Dufour ne remirent pas leurs armes, qu'elles durent cependant déposer plus tard, mais la division Barbou subit cette humiliation, et en ce moment elle regretta de ne s'être pas fait tuer jusqu'au dernier homme.

Atroce conduite du peuple espagnol à l'égard des Français.

On achemina immédiatement les troupes françaises en deux colonnes vers San-Lucar et Rota, où elles devaient être embarquées pour la France sur des bâtiments espagnols. On leur fit éviter les deux grandes villes de Cordoue et Séville, afin de les soustraire aux fureurs populaires, et on les dirigea par les villes moins importantes de Bujalance, Ecija, Carmona, Alcala, Utrera, Lebrija. Dans toutes ces localités la conduite du peuple espagnol fut atroce. Ces malheureux Français, qui s'étaient comportés en braves gens, qui avaient fait la guerre sans cruauté, qui avaient souffert sans se venger le massacre de leurs malades et de leurs blessés, étaient poursuivis à coups de pierres, souvent à coups de couteau, par les hommes, les femmes et les enfants. À Carmona, à Ecija, les femmes leur crachaient à la figure, les enfants leur jetaient de la boue. Ils frémissaient, et quoique désarmés, ils furent plus d'une fois tentés d'exercer de terribles représailles, en se précipitant sur tout ce qu'ils rencontreraient sous leurs mains pour se créer des armes; mais leurs officiers les continrent, afin d'éviter un massacre général. On avait soin de les faire coucher hors des bourgs et des villes, et de les amasser en plein champ comme des troupeaux de bétail, pour leur épargner des traitements plus cruels encore. À Lebrija et dans les villes rapprochées du littoral, ils furent arrêtés et condamnés à séjourner, sous prétexte que les vaisseaux espagnols n'étaient pas prêts. Mais bientôt ils apprirent la cause de ce retard. La junte de Séville, gouvernée par les passions les plus bassement démagogiques, avait refusé de reconnaître la capitulation de Baylen, et déclaré que les Français seraient retenus prisonniers de guerre, sous divers prétextes, tous illusoires et mensongers jusqu'à l'impudence. Violation de la capitulation de Baylen. L'une des raisons que cette junte allégua, c'est qu'on n'était pas assuré d'avoir le consentement des Anglais pour le passage par mer; raison fausse, car les Anglais, malgré leur acharnement, témoignèrent pour nos prisonniers une pitié généreuse, et bientôt laissèrent passer par mer, comme on le verra, d'autres troupes qu'ils auraient eu grand intérêt à retenir. Nos officiers s'adressèrent au capitaine général Thomas de Morla pour réclamer contre cette indigne violation du droit des gens, mais ne reçurent que les réponses les plus indécentes, consistant à dire qu'une armée qui avait violé toutes les lois divines et humaines avait perdu le droit d'invoquer la justice de la nation espagnole.

Massacre des prisonniers français à Lebrija.

À Lebrija, le peuple furieux se porta la nuit dans une prison où était l'un de nos régiments de dragons, et en égorgea soixante-quinze, dont douze officiers. Sans le clergé il les aurait égorgés tous. Enfin les généraux qui avaient eu le tort grave de se séparer de leurs troupes, pour voyager à part avec leurs bagages, furent sévèrement punis de s'être ainsi isolés. Pillage du bagage des officiers français au port Sainte-Marie. À peine étaient-ils arrivés au port Sainte-Marie avec leurs fourgons dispensés de visite, que le peuple, ne pouvant se contenir à la vue de ces fourgons où étaient entassées, disait-on, toutes les richesses de Cordoue, se précipita dessus, les brisa et les pilla. Des hommes appartenant aux autorités espagnoles ne furent pas des derniers à mettre la main à ce pillage. Cependant, bien que ces fourgons renfermassent tout le pécule de nos officiers et de nos généraux, et même la caisse de l'armée, on ne trouva pas au delà de 11 ou 1,200 mille réaux, d'après les journaux espagnols eux-mêmes, c'est-à-dire environ trois cent mille francs. C'était là tout le résultat du sac de Cordoue. Les généraux français faillirent être égorgés, et n'échappèrent à la fureur de la populace qu'en se jetant dans des barques. Ils furent conduits à Cadix, et détenus prisonniers jusqu'à leur embarquement pour la France, où les attendaient d'autres rigueurs non moins impitoyables.

Jugement sur la campagne d'Andalousie et la malheureuse capitulation de Baylen.

Telle fut cette fameuse capitulation de Baylen, dont le nom, dans notre enfance, a aussi souvent retenti à nos oreilles que celui d'Austerlitz ou d'Iéna. À cette époque les persécuteurs ordinaires du malheur, jugeant sans connaissance et sans pitié ce déplorable événement, imputèrent à la lâcheté et au désir de sauver les fourgons chargés des dépouilles de Cordoue l'affreux désastre qui frappa l'armée française. C'est ainsi que juge la bassesse des courtisans, toujours déchaînée contre ceux que le pouvoir lui donne le signal d'immoler. Il y eut beaucoup de fautes, mais pas une seule infraction à l'honneur, dans cette triste campagne d'Andalousie. La première faute fut celle de Napoléon lui-même, qui, après avoir fait naître par les événements de Bayonne une fureur populaire inouïe, devant laquelle toute opération de guerre devenait extrêmement périlleuse, se contenta d'envoyer huit mille hommes à Valence, douze mille à Cordoue, en paraissant croire que c était assez. Il s'aperçut bientôt de son erreur, mais trop tard. Après la faute de Napoléon, vint la faute militaire du général Dupont et de son lieutenant le général Vedel. Le général Dupont, abandonnant Cordoue pour être plus près des défilés de la Sierra-Morena, aurait dû par ce même motif s'en rapprocher de manière à les fermer tout à fait, et pour cela se placer à Baylen, ce qui eût rendu toute séparation de ses divisions impossible. Après avoir commis la faute de s'établir à Andujar, et non à Baylen, ce fut une faute non moins grave de ne pas suivre le général Vedel lorsqu'il le renvoya à Baylen dans la soirée du 16, et, cette faute commise, de n'avoir pas décampé le 17 au lieu de décamper le 18; d'avoir, le jour de la bataille de Baylen, engagé partiellement, successivement, et en ligne parallèle à l'ennemi, les forces dont il disposait, au lieu de faire une attaque en masse et en colonne serrée sur sa gauche[7]; puis enfin, après les efforts de bravoure les plus honorables, d'avoir trop cédé à l'abattement général. La faute du général Vedel fut de venir le 16 avec sa division tout entière à Andujar, et de laisser Baylen découvert (ce que l'approbation du général en chef n'excusait que très-imparfaitement); sa faute fut surtout de suivre le général Dufour à la Caroline, d'abandonner ainsi une seconde fois Baylen, sans aucune précaution pour le défendre, et en dernier lieu, détrompé à la Caroline, de n'être pas revenu sur-le-champ, mais d'avoir au contraire perdu toute la journée du 19 en vaines temporisations. Enfin la faute des généraux entourant le général Dupont fut de le pousser à la capitulation, et, après avoir vaillamment combattu sur le champ de bataille de Baylen, de montrer la plus coupable faiblesse dans la négociation générale, cédant à toutes les menaces des généraux espagnols comme s'ils avaient été les plus lâches des hommes, tandis qu'ils étaient au nombre des plus braves: nouvelle preuve que le courage moral et le courage physique sont deux qualités fort différentes.

Ainsi, grave erreur de Napoléon à l'égard de l'Espagne, position militaire mal choisie par le général Dupont, lenteur trop grande à en changer, bataille mal livrée, faux mouvements du général Vedel, démoralisation des généraux et des soldats, telles furent les causes du cruel revers de Baylen. Tout ce qu'on a dit de plus n'est que de la calomnie. La longue file des bagages, a-t-on répété souvent, amena tous nos malheurs. En supposant qu'un général fût capable du stupide calcul de perdre son honneur, sa carrière militaire, le bâton de maréchal qui lui était réservé, pour quelques centaines de mille francs, somme bien inférieure à ce que Napoléon donnait aux moins bien traités de ses lieutenants, huit ou dix fourgons auraient porté toutes les prétendues richesses de Cordoue en matières d'or et d'argent, et il s'agissait de plusieurs centaines de voitures, dont le nombre excessif avait pour cause évidente la situation morale du pays, dans lequel on ne pouvait laisser en arrière ni un blessé ni un malade. Enfin, comme on vient de le voir, ces fameux fourgons furent pillés, et, la caisse de l'armée comprise, on y trouva à peine trois ou quatre cent mille francs. Tout ce qu'on peut dire, en somme, c'est que le général Dupont, intelligent, capable, brillant au feu, n'eut pas l'indomptable fermeté de Masséna à Gênes et à Essling. Mais il était malade, blessé, épuisé par quarante degrés de chaleur; ses soldats étaient des enfants, exténués de fatigue et de faim; les malheurs s'étaient joints aux malheurs, les accidents aux accidents; et si l'on sonde profondément tout ce tragique événement, on verra que l'Empereur lui-même, qui mit tant d'hommes dans une si fausse position, ne fut pas ici le moins reprochable. Toutefois il faut ajouter, dans l'intérêt de la moralité militaire, que dans ces situations extrêmes la résolution de mourir est la seule digne, la seule salutaire; car certainement, à l'arrivée du général Vedel, la résolution de mourir pour percer la division Reding eût permis aux deux parties de l'armée française de se rejoindre, et de sortir triomphantes de ce mauvais pas, au lieu d'en sortir humiliées et prisonnières. En sacrifiant sur le champ de bataille le quart des hommes morts plus tard dans une affreuse captivité, on eût changé en un triomphe le revers le plus éclatant de cette époque extraordinaire[8].