Les conséquences tout espagnoles de ce revers étaient les moindres. Les conséquences européennes devaient être bien plus graves. Les ennemis abattus de la France allaient reprendre courage. L'Autriche, toujours en préparatifs de guerre depuis la campagne de Pologne, fictivement résignée depuis la convention qui lui avait rendu Braunau, excitée de nouveau par les événements de Bayonne, surexcitée par ceux de Baylen, allait redevenir menaçante. Sa rupture apparente avec l'Angleterre, obtenue à force de menaces, allait se changer en une secrète et intime alliance avec elle. Et c'était en présence d'un tel état de choses qu'il fallait rappeler une partie de la grande armée des bords de la Vistule et de l'Elbe, pour la porter sur l'Èbre et le Tage! D'une situation triomphante, Napoléon, par sa faute, allait donc passer à une situation difficile au moins, et qui exigeait tout le déploiement de son génie. Il y pouvait suffire assurément, car la grande armée était entière encore, et capable d'accabler l'Autriche tout en envoyant un fort détachement en Espagne. Mais d'arbitre absolu des événements qu'il était en 1807, Napoléon se voyait réduit à lutter pour les dominer. À ces peines si graves s'en joignait une autre, toute d'amour-propre. Il s'était trompé, visiblement trompé, au point que personne n'en pouvait douter en Europe. Ses invincibles soldats avaient été battus, par qui? Par des insurgés sans consistance, et l'opinion publique, cette courtisane inconstante, qui se plaît à délaisser ceux qu'elle a le plus adulés, n'allait-elle pas grossir l'événement, en taisant ce qui l'expliquait, comme la jeunesse des soldats, l'influence du climat, un concours inouï de circonstances malheureuses, enfin un moment d'erreur chez un général d'un incontestable mérite? Cette volage opinion n'allait-elle pas rabaisser tout d'un coup et la prévoyance politique de Napoléon, et l'héroïque valeur de ses armées? L'amour-propre et la prudence souffraient donc également chez le grand homme, que la sinistre nouvelle venait d'assaillir, et il était puni, puni de toutes les manières, puni comme on l'est par l'infaillible Providence. Toutefois ce pouvait n'être qu'un salutaire avertissement, et il devait triompher de ce revers momentané, triompher assez complètement pour demeurer tout-puissant en Europe, s'il savait profiter de cette première et cruelle leçon.
Injuste irritation de Napoléon contre le général Dupont.
Il arriva ici ce qui arrive souvent: un malheureux, qui avait sa part dans une série de fautes, mais rien que sa part, paya pour tout le monde. Napoléon, profondément irrité contre le général Dupont, apercevant avec son coup d'œil supérieur les fautes militaires que celui-ci avait commises et qui suffisaient pour tout expliquer[12], mais se laissant aller à croire tout ce que la malveillance y ajoutait de suppositions déshonorantes, s'écria que Dupont était un traître, un lâche, un misérable, qui pour sauver quelques fourgons avait perdu son armée, et qu'il le ferait fusiller.—Ils ont sali notre uniforme, dit-il en parlant de lui et des autres généraux; il sera lavé dans leur sang.—Il ordonna donc que dès leur retour en France, le général Dupont et ses lieutenants fussent arrêtés, et livrés à la haute cour impériale. Motifs de Napoléon pour se montrer encore plus irrité qu'il ne l'est véritablement. Du reste sa colère, sincère en grande partie, était feinte aussi à un certain degré. Il voulait expliquer autour de lui les mécomptes éprouvés en Espagne, en attribuant à un général, à ses fautes, à ses prétendues lâchetés et forfaitures, la tournure imprévue des événements. Et bientôt la bassesse des courtisans, se ployant à sa volonté, se déchaîna en jugements implacables à l'égard du général Dupont. Ce malheureux général avait été, comme on l'a vu, mal inspiré, atterré par un concours de circonstances accablantes; et tout à coup on faisait de lui un lâche, un pillard digne du dernier supplice. Au surplus, ces indignités se renfermaient encore dans l'intérieur de l'état-major impérial; car Napoléon, retenant autant qu'il pouvait l'essor de la renommée, avait défendu de rien publier à l'égard de l'Espagne, et, afin qu'on ne soupçonnât pas toute l'étendue des difficultés qu'il venait de se mettre sur les bras, il avait appliqué cette défense aussi bien à la victoire de Rio-Seco qu'à la capitulation de Baylen. Le maréchal Bessières, enveloppé dans cette catastrophe, vit le plus beau fait de sa vie militaire couvert du même voile qui couvrait le désastre du général Dupont. Mais la presse anglaise était là pour faire promptement arriver, non pas jusqu'aux masses, mais jusqu'aux classes éclairées, la connaissance des revers de nos armées en Espagne. Retour de générosité chez Napoléon à l'égard du général Dupont. Bientôt, au surplus, le déchaînement contre le général Dupont, parce qu'il avait succombé, devint tel autour de Napoléon, que, la générosité se réveillant chez lui après le calcul, il s'écria plusieurs fois: L'infortuné! quelle chute après Albeck, Halle, Friedland! Voilà la guerre! Un jour, un seul jour suffit pour ternir toute une carrière!—Et se contredisant ainsi lui-même, il se prenait à dire que Dupont n'avait été que malheureux, et son génie, découvrant les dures conditions de la vie humaine, semblait voir sa destinée écrite dans celle de l'un de ses lieutenants.
Accueil que Napoléon reçoit à Bordeaux.
La sage et spirituelle population de Bordeaux lui donna des fêtes magnifiques, auxquelles il assista d'un front serein, et sans laisser apercevoir aucun des sentiments qui remplissaient son âme. À ceux qui, sans oser l'interroger, approchaient néanmoins dans leurs entretiens du grand objet qui l'avait attiré dans le Midi, il disait que quelques paysans, fanatisés par des prêtres, soudoyés par l'Angleterre, essayaient de susciter des obstacles à son frère, mais que jamais il n'avait vu plus lâche canaille depuis qu'il servait; que le maréchal Bessières en avait sabré plusieurs milliers; qu'il suffisait de quelques escadrons français pour mettre en fuite une armée entière de ces insurgés espagnols; que la Péninsule ne tarderait pas à être soumise au sceptre du roi Joseph, et que les provinces du midi de la France, tant intéressées aux bonnes relations avec l'Espagne, recueilleraient le principal fruit de cette nouvelle entreprise. On croyait tout ce qu'il voulait quand on le voyait, et on était satisfait, sauf à penser tout autre chose le lendemain, en apprenant par les correspondances commerciales les faits si graves qui se passaient au delà des Pyrénées.
Quoique pressé de retourner à Paris, Napoléon tient la parole donnée à la Vendée de la visiter.
Napoléon aurait voulu se rendre d'un trait de Bordeaux à Paris, pour s'y livrer à ses trois occupations urgentes du moment, l'explication avec l'Autriche, le resserrement de l'union avec la Russie, la translation d'une partie de la grande armée de la Vistule sur l'Èbre. Mais il avait promis de traverser la Vendée, et il aurait paru, ou se défier de cette province, ou avoir des affaires tellement sérieuses sur les bras, qu'il était obligé de manquer à tous les rendez-vous donnés. Or, il en avait accepté un avec les Vendéens, auquel il ne pouvait, ni ne voulait manquer sans une absolue nécessité. Napoléon visite successivement Rochefort, La Rochelle, Niort, Napoléon-Vendée, Nantes et Saumur. Il se décida donc à passer par Rochefort, La Rochelle, Niort, Napoléon-Vendée, Nantes, Saumur, Tours, Orléans, dictant ses ordres en route, recevant à chaque station des centaines de dépêches, et en expédiant autant qu'il en recevait.
Arrivé à Rochefort le 5 août, il fut accueilli avec enthousiasme par une population toute maritime, qui avait vu ses arsenaux et ses chantiers redoubler d'activité sous son règne. Il alla visiter l'île d'Aix et les travaux du fort Boyard, tenant à examiner par lui-même ces lieux, au sujet desquels il donnait sans cesse des ordres de la plus grande importance. La curiosité, l'admiration, la reconnaissance, attiraient sur ses pas les populations des villes et des campagnes. De Rochefort allant à La Rochelle, à Niort, à Napoléon-Vendée, il trouva partout la foule plus nombreuse et plus démonstrative. L'homme prodigieux qui avait arraché ces provinces à la guerre civile, qui leur avait rendu le calme, la sécurité, la prospérité, l'exercice de leur culte, était pour elles plus qu'un homme: il était une sorte de demi-dieu. Napoléon, tout à l'heure puni en Espagne du mal qu'il avait fait, était récompensé maintenant du bien qu'il avait accompli en France! S'il avait souffert de ses œuvres mauvaises, il jouissait des bonnes, et son chagrin fut presque dissipé à l'aspect de la Vendée reconnaissante et enthousiaste. Elle n'eût pas mieux reçu Louis XVI s'il avait pu sortir de la tombe où l'avait fait descendre le crime de quatre-vingt-treize. À Nantes, à Saumur, l'accueil fut le même, et Napoléon, ne contenant plus le plaisir qu'il éprouvait, en remplit sa correspondance, qui, à Bordeaux, avait été pleine de chagrin, de colère, d'ordres précipités.
Arrivée de Napoléon à Paris le 14 août.
Il fut rendu à Paris le 14 août au soir, veille de la grande fête du 15, jour où il se préparait à paraître dans tout l'éclat de la puissance, et avec une sérénité de visage qui pût déconcerter les conjectures de la malveillance. C'était surtout au corps diplomatique, pressé de le revoir et de l'observer, qu'il voulait montrer une attitude imposante, et tenir un langage qui retentît dans l'Europe entière.