Nouvelles de l'état de l'Europe que Napoléon trouve à Paris.
Colère et crainte de la cour de Vienne.
Il venait de recevoir de Russie des nouvelles qui le rassuraient parfaitement, et qui lui dépeignaient cette puissance comme toujours soumise à ses desseins, moyennant les satisfactions qu'elle attendait en Orient. Mais les nouvelles d'Autriche étaient d'une nature bien différente. De ce côté, tout devenait menaçant. On se souvient que, toujours ennemie au fond, malgré les promesses de l'empereur François au bivouac d'Urschitz, l'Autriche, désolée de n'avoir pas profité de la bataille d'Eylau, pour se jeter sur l'Oder pendant que Napoléon était embarrassé sur la Vistule, un moment remise par la convention qui lui rendait Braunau, avait affecté de partager après Copenhague l'indignation des puissances continentales contre l'Angleterre. Elle avait, en effet, renvoyé M. Adair, ministre britannique, mais probablement en lui donnant à entendre que cette rupture de relations ne signifiait rien, et qu'il n'y fallait attacher aucune importance. Il est certain que les escadres anglaises, dans l'Adriatique, avaient continué à laisser circuler le pavillon autrichien, et que le commerce des denrées coloniales n'avait pas été interrompu un instant à Trieste. Mais lorsqu'elle fut instruite du piége tendu à Bayonne à la famille royale d'Espagne, instruite surtout des revers qui s'en étaient suivis, l'Autriche n'avait pu se contenir plus long-temps, et elle avait presque jeté le masque. Une terreur en partie feinte, en partie sincère, s'était saisie de cette cour et de son entourage.—Voilà donc ce qui attend toutes les vieilles royautés du continent! s'était-on écrié dans les salons de Vienne. C'est un horrible guet-apens; c'est un danger évident, qui doit parler à quiconque a un peu de prévoyance, car tout souverain qui aura négligé de se défendre sera traité comme Charles IV et Ferdinand VII!—L'archiduc Charles lui-même, ordinairement plus réservé que les autres, et moins malveillant pour la France, s'était écrié à son tour: Eh bien! nous mourrons s'il le faut les armes à la main; mais on ne disposera pas de la couronne d'Autriche aussi facilement qu'on a disposé de la couronne d'Espagne.—
Influence des événements de Rome sur la cour d'Autriche.
Les nouvelles arrivées de Rome avaient également contribué à exalter les esprits à Vienne, et à y déchaîner les langues. Le général Miollis ayant, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, reçu et exécuté l'ordre d'occuper Rome militairement, et n'ayant laissé au pape que l'autorité spirituelle, celui-ci s'était retiré dans le palais de Saint-Jean-de-Latran, en avait fait barricader les portes et les fenêtres, comme s'il avait dû supporter un siége, s'y était enfermé avec ses domestiques, ne voulait communiquer qu'avec les ministres étrangers, se disait opprimé, esclave dans ses États, victime d'une usurpation abominable, et protestait chaque jour contre la violence sous laquelle il succombait. À ces événements était venue se joindre la réunion au royaume d'Italie des provinces d'Ancône, de Macerata, de Fermo, sous les titres de départements du Métaure, du Musone, du Tronto.
Ces faits avaient exaspéré le public de Vienne presque autant que les événements d'Espagne, et, soit à la cour, soit à la ville, on s'y livrait aux propos les plus amers, en présence même de l'ambassadeur de France, le général Andréossy. Parmi ceux qui tenaient ces propos, les uns croyaient en effet ce qu'ils disaient, et se figuraient sérieusement que Napoléon voulait renouveler sur le continent toutes les familles régnantes. Les autres n'en croyant rien, et comprenant que son système, calqué sur celui de Louis XIV, pourrait bien s'étendre à l'Italie et à l'Espagne, mais non jusqu'à l'Autriche, répétaient cependant le langage général pour entraîner la masse toujours crédule. Tous néanmoins étaient d'accord pour dire qu'il fallait, sans attaquer, se préparer à se défendre; et même, depuis les revers très-exagérés de nos armées, ils se laissaient emporter fort au delà de l'idée d'une simple défensive. Les préparatifs militaires étaient conformes à ces dispositions morales.
Préparatifs militaires de l'Autriche.
L'armée autrichienne n'avait pas cessé d'être tenue au grand complet, exercée, perfectionnée dans son organisation, par les soins assidus de l'archiduc Charles. Ne se contentant pas de cet effort, ruineux pour les finances autrichiennes, on venait tout à coup d'augmenter extraordinairement les forces de la monarchie par des mesures nouvelles, dont quelques-unes étaient imitées de la France elle-même. Indépendamment de l'armée active, on avait imaginé un système de réserve, consistant à réunir, à exercer un certain nombre de recrues dans chaque localité, et à les tenir prêtes à rejoindre les drapeaux. Espèce de levée en masse sous forme de réserve. Le nombre avoué était de 60 mille, et le nombre réel de près de 100 mille. Ce renfort devait porter à plus de 400 mille hommes l'armée active. Puis, sous le nom de milices, ressemblant fort à nos gardes nationales, on avait mis sur pied presque toute la population. On l'avait enrégimentée, habillée, armée, et on l'exerçait tous les jours. Cette population autrichienne, ordinairement étrangère à son gouvernement, avait été en quelque sorte flattée qu'on eût recours à elle, et, soit le plaisir d'être comptée pour quelque chose, soit la crainte d'un danger extérieur, elle s'était enrôlée avec un empressement singulier. Énormité des forces autrichiennes à cette époque. Les nobles, les bourgeois, le peuple, s'étaient offerts. Les dons volontaires des États et des individus avaient fourni des moyens suffisants pour équiper cette masse d'hommes; et on n'estimait pas à moins de 300 mille individus le nombre de ceux qui étaient disposés à faire un service sédentaire et même actif pour le soutien de la monarchie. Quatre cent mille hommes de troupes actives, trois cent mille de troupes sédentaires, composaient, pour une population de 15 ou 16 millions de sujets que comptait alors la maison d'Autriche, une force énorme, telle que jamais cette maison n'en avait déployé. Il était probable en effet que, grâce à cet armement, elle pourrait mettre en ligne trois cent mille combattants véritablement présents au feu, ce qui ne lui était jamais arrivé, ce qui était immense, ce que n'avait fait encore aucune des puissances ennemies de la France. On venait d'acheter 14 mille chevaux d'artillerie, de commander un million de fusils d'infanterie. Tandis que sur l'Inn on démantelait Braunau, vingt mille ouvriers en Hongrie étaient occupés aux fortifications de Comorn, travaux qui prouvaient qu'on voulait faire une guerre longue et opiniâtre, et, battu à la frontière, se retirer dans l'intérieur de la monarchie, pour s'y défendre avec acharnement. Déjà même on formait des rassemblements de troupes, qui avaient quelque apparence de corps d'armée, vers la Bohême et la Gallicie, sans doute pour y tenir tête aux forces françaises sur la Vistule et l'Oder.
L'émotion de la cour s'était peu à peu communiquée à toutes les classes de la population, et tandis qu'aux eaux de Tœplitz, de Carlsbad, et de toute l'Allemagne, on affectait vis-à-vis des Français une attitude arrogante qu'on n'avait pas l'habitude de prendre avec eux, dans les rues de Vienne le peuple menaçait les gens du général Andréossy, à Trieste le peuple avait insulté le consul de France, et en Istrie, sur les routes militaires qui nous avaient été concédées, on assassinait nos courriers. L'Allemagne, humiliée par nos triomphes, foulée par nos armées, commençait à frémir de colère et d'espérance. Les événements d'Espagne, en l'indignant et en l'encourageant tout à la fois, avaient été pour elle l'occasion de faire éclater ses secrets sentiments.