Résolution d'évacuer la Prusse dictée par les circonstances.

Le soin que Napoléon avait mis à faire expliquer l'Autriche n'était pas le seul qui lui fût imposé par les circonstances. Quelle que fût la quantité de troupes qui serait détachée de la grande armée pour la guerre d'Espagne, il fallait opérer un nouveau mouvement rétrograde en Pologne et en Allemagne, afin de se rapprocher du Rhin. Déjà, lorsqu'il avait pris définitivement le parti de s'engager en Espagne, Napoléon avait changé une première fois l'emplacement de ses troupes, et il les avait transportées de l'espace compris entre la Pregel et la Vistule dans l'espace compris entre la Vistule et l'Oder. Le maréchal Soult, laissant les grenadiers Oudinot à Dantzig, la grosse cavalerie dans le delta de la Vistule, s'était replié avec le 4e corps dans la Poméranie, le Brandebourg et le Hanovre. Le maréchal Bernadotte avait continué à occuper les villes anséatiques avec les divisions Boudet et Molitor, les Espagnols et les Hollandais. Le maréchal Davout, avec le 3e corps, les Saxons, les Polonais, le reste de la cavalerie, s'était replié dans le duché de Posen, ayant sa base sur l'Oder. Le général Victor, élevé au grade de maréchal, avait établi ses quartiers à Berlin avec le 1er corps. Le maréchal Mortier, avec les 5e et 6e corps, était cantonné en Silésie.

L'intention de Napoléon, en prolongeant cette occupation de la Prusse, était de la forcer à régler définitivement la question des contributions de guerre, puis de voir dans une position forte se dérouler les conséquences de son alliance avec la Russie, de sa lutte sourde avec l'Autriche, et, enfin, de tenir son armée toujours en haleine, vivant sur le pays ennemi, du moins en partie, car il acquittait une portion de ses dépenses sur le trésor extraordinaire.

Raisons d'évacuer la Prusse et de se retirer sur l'Elbe.

Il était indispensable pourtant de mettre un terme à cette occupation prolongée. En effet, depuis la guerre d'Espagne, il devenait impossible de garder une si vaste étendue de pays, et il fallait abandonner un certain nombre de provinces. Il le fallait, non pas pour plaire à la Russie, avec laquelle tout dépendait d'une concession en Orient; non pas pour plaire à la Prusse, qui, accablée du fardeau pesant sur elle, demandait à traiter à toutes conditions, sauf à ne pas exécuter ces conditions plus tard si elle ne le pouvait point, ou si la fortune l'en dispensait; non pas davantage pour plaire à l'Autriche, avec laquelle on n'en était plus aux ménagements; mais il le fallait pour resserrer ses forces, et en reporter une partie vers les Pyrénées. C'était le cas néanmoins de tirer de ce mouvement rétrograde, qui était devenu nécessaire, une solution avantageuse avec la Prusse. C'était le cas aussi d'en tirer quelque chose d'agréable pour la Russie; car, après l'arrangement des affaires d'Orient, ce que l'empereur Alexandre désirait le plus, pour être délivré, disait-il, des importunités de gens malheureux qui lui reprochaient leur malheur, c'était l'évacuation de la Prusse, et le règlement définitif des contributions de guerre qu'on exigeait encore de cette puissance.

Depuis plusieurs mois résidait à Paris le prince Guillaume, frère du roi de Prusse, envoyé auprès de Napoléon pour tâcher d'obtenir la réduction des charges qu'on faisait peser sur son pays. Ce prince, par son attitude digne et calme, par sa prudence, avait su se concilier l'estime de tout le monde, et en particulier celle de Napoléon. Toutefois, il avait inutilement allégué jusqu'ici l'impuissance où se trouvait la Prusse d'acquitter les sommes auxquelles on voulait l'imposer, et tout aussi vainement offert la soumission la plus complète, la plus absolue de la maison de Brandebourg, soumission garantie par un traité d'alliance offensive et défensive. Napoléon ne s'était laissé toucher ni par ces allégations, ni par ces offres, parce qu'il croyait que tout ce qu'il rendrait de ressources à la Prusse, elle l'emploierait à refaire ses forces pour les tourner contre lui. Avant Iéna, il aurait pu compter sur elle; depuis, il sentait bien qu'elle devait être implacable, et que l'épuiser, si on ne parvenait à la détruire, était la seule politique prévoyante. Napoléon prête enfin l'oreille aux sollicitations du prince Guillaume, venu à Paris pour demander l'évacuation de la Prusse. Conditions de l'évacuation. Obligé cependant de ramener ses troupes en arrière, il consentit à entendre, enfin, les propositions du prince Guillaume, et après des pourparlers assez longs, il convint d'évacuer la Prusse en entier, sauf trois places fortes sur l'Oder, Glogau, Stettin et Custrin, qu'il garderait jusqu'à l'acquittement des contributions stipulées, et il accorda cette évacuation à la condition du payement d'une somme de 140 millions, tant pour les contributions ordinaires que pour les contributions extraordinaires non acquittées. Cette somme devait être payée moitié en argent ou lettres de change acceptables, moitié en titres sur les domaines territoriaux de la Prusse, de manière que le tout fût soldé dans un délai prochain, les lettres de change dans onze ou douze mois, à raison de six millions par mois, les titres fonciers dans un an et demi au plus. L'évacuation devait commencer immédiatement, et les troupes françaises se retirer dans la Poméranie suédoise, les villes anséatiques, le Hanovre, la Westphalie, les provinces saxonnes et franconiennes enlevées à la Prusse, et restées à la disposition de la France. Mais avec Stettin, Custrin et Glogau sur l'Oder, Magdebourg sur l'Elbe et ses troupes en Hanovre, en Saxe, en Franconie, Napoléon était toujours présent en Allemagne, et en mesure de la dominer. Stipulations secrètes du traité d'évacuation. Pour plus de sûreté, il fit insérer un article secret dans la convention d'évacuation, article jusqu'ici demeuré inconnu, par lequel la Prusse s'obligeait, pendant dix ans, à renfermer son effectif militaire dans les limites suivantes: dix régiments d'infanterie contenant 22 mille hommes, huit régiments de cavalerie forts de 8 mille, un corps d'artillerie et de génie s'élevant à 6 mille, enfin, la garde royale montant à 6 mille, total 42 mille hommes. Le roi de Prusse s'interdisait, en outre, la formation de toute milice locale qui aurait pu servir à déguiser un armement quelconque. Enfin, il s'engageait à faire cause commune avec l'empire français contre l'Autriche, et à lui fournir contre elle, en cas de guerre, une division de 16 mille hommes de toutes armes. Pour l'année 1809 seulement, si la guerre éclatait, la Prusse, n'ayant pas encore reconstitué son armée, devait borner son contingent à 12 mille. Napoléon, qui voulait contenir la Prusse, non l'humilier, consentit à laisser inconnue cette partie si fâcheuse du traité. Le digne et sage prince, qui défendait à Paris les intérêts de sa patrie, ne put obtenir mieux; car Napoléon, bien qu'il se fût porté à lui-même le coup qui devait un jour détruire sa puissance, était assez redoutable encore pour faire trembler l'Europe, et dicter la loi à tous ses ennemis.

Cette convention signée, il écrivit au roi et à la reine de Prusse pour se féliciter de la fin apportée à tous les différends qui avaient divisé les deux cours, promettant désormais les plus amicales relations si des passions hostiles ne venaient pas de nouveau égarer la cour de Berlin. Quelque dur que fût ce traité pour la Prusse, il valait mieux que l'état présent, car elle était enfin délivrée des troupes françaises; et si elle se trouvait limitée dans ses armements, il est douteux qu'elle eût pu en payer plus que le traité ne lui en accordait.

Cet arrangement, outre l'avantage pour Napoléon de régler ses comptes avec la Prusse, et de lui permettre de retirer ses troupes, avait celui d'être agréable à la Russie, que les plaintes des Prussiens importunaient singulièrement, et qui tenait fort à en être débarrassée. Or, être agréable à la Russie était devenu dans le moment l'une des convenances de la politique de Napoléon, et il lui tardait autant de s'entendre avec elle que de s'expliquer avec l'Autriche, et de terminer ses contestations avec la Prusse.

Relations avec Alexandre depuis les affaires d'Espagne, et situation de la cour de Saint-Pétersbourg.

L'état des choses n'avait pas changé à Saint-Pétersbourg: Alexandre, toujours dominé par la passion du moment, ne se contenait plus depuis que Napoléon avait consenti à mettre en discussion le partage de l'empire turc. Constantinople surtout lui tenait plus à cœur que les plus belles provinces de cet empire, parce que Constantinople c'était la gloire, l'éclat, non moins que l'utilité. Mais donner cette clef des détroits était justement ce qui répugnait à Napoléon, plus qu'aucune concession au monde. Jamais, comme on l'a vu antérieurement, il n'y avait formellement adhéré, et quand il avait permis à son ambassadeur, M. de Caulaincourt, de laisser exprimer devant lui de tels désirs, c'était en énonçant la volonté d'avoir les Dardanelles, si on cédait le Bosphore aux Russes, ce qui ne pouvait convenir à la cour de Saint-Pétersbourg. Toutefois, Alexandre ne désespérait pas de vaincre Napoléon. Redoublement d'ardeur chez l'empereur Alexandre pour la possession de Constantinople. Il répétait sans cesse qu'il ne désirait aucun territoire au sud des Balkans, aucune partie de la Roumélie, rien que la banlieue de Constantinople, laissant Andrinople à qui on voudrait; et cette langue de terre, en quelque sorte destinée à loger le portier des détroits, il l'avait appelée, dans le jargon familier qu'il s'était fait avec l'ambassadeur de France, la langue de chat.—Eh bien, disait-il souvent à M. de Caulaincourt, avez-vous des nouvelles de votre maître? Vous a-t-il parlé de la langue de chat? Est-il disposé à comprendre, à admettre les besoins de mon empire, comme je comprends et admets les besoins du sien?—M. de Caulaincourt ne répondait à ces questions que d'une manière évasive, alléguant toujours les préoccupations de Napoléon, son éloignement, son prochain retour, retour après lequel il pourrait reporter son esprit des affaires d'Occident à celles d'Orient. Alexandre répliquait aussitôt, en disant que, pour terminer ces différends il fallait encore une entrevue, qu'elle était indispensable si on voulait faire refleurir la politique de Tilsit, et qu'on ne pouvait pas l'avoir trop tôt. Vœu souvent exprimé par l'empereur Alexandre pour une nouvelle entrevue avec Napoléon. Lui-même cependant n'était pas plus libre que Napoléon, car les affaires de Finlande avaient presque aussi mal tourné que les affaires d'Espagne. Ses troupes, après avoir refoulé les armées suédoises jusqu'à Uléaborg, et les avoir réunies en les refoulant, s'étaient divisées devant elles, et avaient été refoulées à leur tour, battues même, grâce à l'incapacité du général Buxhoevden, favori de la cour, et garanti par cette faveur seule contre les cris de l'armée. En même temps une flotte anglaise, bloquant la flotte russe dans le golfe de Finlande, répandait la terreur sur le littoral. Ce n'était donc pas immédiatement que l'empereur Alexandre aurait pu s'éloigner. Mais en septembre la navigation étant fermée, la présence des Anglais écartée pour plusieurs mois, Alexandre redevenait libre, et il demandait que l'entrevue où il espérait tout arranger avec Napoléon fût fixée au plus tard à cette époque. M. de Caulaincourt à toutes ces instances répondait de la manière la plus propre à lui faire prendre patience, et promettait que l'entrevue aurait certainement lieu au moment qu'il désignait.