Adhésion complète de la Russie à tout ce qui s'était fait en Espagne.

Du reste, pour disposer Napoléon à entrer dans ses vues, Alexandre n'avait rien négligé. Introduction des armées françaises en Espagne, occupation de Madrid, translation forcée des princes espagnols à Bayonne, spoliation de leurs droits, proclamation de la royauté de Joseph, il avait trouvé tout cela naturel, légitime, complétant nécessairement la politique de Napoléon.—Votre Empereur, avait-il dit à M. de Caulaincourt, ne peut pas souffrir des Bourbons si près de lui. C'est de sa part une politique conséquente, que j'admets entièrement. Je ne suis point jaloux, répétait-il sans cesse, de ses agrandissements, surtout quand ils sont aussi motivés que les derniers. Qu'il ne soit point jaloux de ceux qui sont également nécessaires à mon empire, et tout aussi faciles à justifier.—

Convenance du langage de l'empereur Alexandre à l'égard des revers de l'armée française en Espagne.

La société de Saint-Pétersbourg, enhardie par les échecs, plus désagréables que dangereux, essuyés en Finlande, indignée plus ou moins sincèrement des événements de Bayonne, trouvant un prétexte plausible à ses plaintes dans l'interdiction de la navigation, tenait de nouveau un langage inconvenant sur la politique d'alliance avec la France; et il est vrai que cette politique ne se distinguait alors ni par la moralité ni par le succès; car enlever la Finlande à un parent dont on avait long-temps excité l'extravagance naturelle, et de la faiblesse duquel on avait de la peine à triompher, ne valait guère mieux que ce qui se passait en Espagne, et y ressemblait même beaucoup.—Il faut faire, avait dit en propres termes l'empereur Alexandre à M. de Caulaincourt, bonne mine à mauvais jeu, et traverser sans fléchir ce moment difficile.—Ce prince, plein de tact, avait autant que possible évité d'entretenir M. de Caulaincourt de nos échecs en Espagne, n'avait touché à ce sujet que quand il n'avait pu se taire sans une affectation gênante pour celui même qu'il voulait ménager; et puis, lorsque les cris de joie du parti anglais à Saint-Pétersbourg avaient proclamé le désastre du général Dupont, et exagéré notre insuccès jusqu'à dire détruite l'armée qui était entière sur l'Èbre, et prisonnier le roi Joseph qui tenait sa cour à Vittoria, il en avait parlé à M. de Caulaincourt, comme n'étant ni publiquement ni secrètement satisfait des revers d'une armée long-temps ennemie de la sienne, comme étant fâché au contraire d'un pareil accident, et ne voyant dans ce qui avait eu lieu rien que de simple, d'indifférent, de facile à expliquer.—Votre maître a envoyé là de jeunes soldats, en a envoyé trop peu; il n'y était pas d'ailleurs: on a commis des fautes; il aura bientôt réparé cela. Avec quelques milliers de ses vieux soldats, un de ses bons généraux, ou quelques jours de sa présence, il aura promptement ramené le roi Joseph à Madrid, et fait triompher la politique de Tilsit. Quant à moi, je serai invariable, et je vais parler à l'Autriche un langage qui la portera à faire des réflexions sérieuses sur son imprudente conduite. Je prouverai à votre maître que je suis fidèle, dans la mauvaise comme dans la bonne fortune. C'est un bien petit malheur que celui-ci, mais, tel qu'il est, il lui fournira l'occasion de me mettre à l'épreuve. Répétez-lui cependant qu'il faut nous voir, nous voir le plus tôt possible pour nous entendre, et maîtriser l'Europe.—Alexandre avait du reste tenu parole, imposé silence aux frondeurs, aux indignés, aux alarmistes, fait taire surtout la légation autrichienne, et commandé à la société de sa mère une telle réserve, qu'on y parlait de nos échecs en Espagne avec autant de discrétion que des échecs des armées russes en Finlande.

Tel était l'aspect de la cour de Saint-Pétersbourg, à la suite et sous l'influence des événements d'Espagne. Informé de la façon la plus exacte de ce qui s'y passait par les dépêches de M. de Caulaincourt, lequel lui transmettait scrupuleusement par demande et par réponse ses dialogues de tous les jours avec l'empereur Alexandre, Napoléon avait enfin pris son parti d'accepter une entrevue. C'était la principale des déterminations que lui avait inspirées sa nouvelle situation. Il avait pensé que le temps était venu de réaliser non pas tous les vœux d'Alexandre, ce qui était impossible sans compromettre la sûreté de l'Europe, mais une partie au moins de ces vœux, qu'il fallait donc le voir, le séduire de nouveau, lui concéder quelque chose de considérable, comme les provinces du Danube par exemple, et quant au reste, ou le désabuser, ou le faire attendre, le contenter en un mot; ce qui était possible, car la Valachie et la Moldavie, immédiatement et réellement données, avaient de quoi satisfaire la plus vaste ambition. Une entrevue, outre l'avantage de s'entendre directement avec le jeune empereur dans une circonstance grave, de s'assurer de ce qu'il avait au fond du cœur, de se l'attacher par quelque concession importante, une entrevue publique à la face de l'Europe, serait un grand spectacle, qui frapperait les imaginations, et deviendrait le témoignage sensible d'une alliance qu'il était nécessaire de rendre non-seulement réelle et solide, mais apparente, afin d'imposer à tous les ennemis de l'Empire.

Napoléon se décide à une entrevue avec l'empereur Alexandre.

Napoléon, tandis qu'il pressait l'Autriche de ses questions, et qu'il accordait à la Prusse l'évacuation de son territoire, expédiait à M. de Caulaincourt un courrier pour l'autoriser à consentir à une entrevue solennelle avec l'empereur Alexandre. Celui-ci avait parlé de la fin de septembre, à cause de la clôture de la navigation qui avait lieu à cette époque: Napoléon, à qui le moment convenait, l'accepta. Fixation du mois de septembre et de la ville d'Erfurt pour l'époque et le lieu de cette entrevue. Alexandre avait paru désirer pour lieu du rendez-vous ou Weimar, à cause de sa sœur, ou Erfurt, à cause de la plus grande liberté dont on y jouirait: Napoléon acceptait Erfurt, l'un des territoires qui lui restaient après le dépècement de l'Allemagne, et dont il n'avait encore disposé en faveur d'aucun des souverains de la Confédération. Ayant ainsi déterminé d'une manière générale l'époque et le lieu de l'entrevue, et laissant à l'empereur Alexandre le soin de fixer définitivement les jours et les heures, il donna des ordres pour que cette entrevue eût tout l'éclat désirable.

Préparatifs pour rendre éclatante la rencontre des deux empereurs.

Il se trouvait encore sur le Rhin des détachements de la garde impériale. Napoléon dirigea un superbe bataillon de grenadiers de cette garde sur Erfurt. Il ordonna de choisir un beau régiment d'infanterie légère, un régiment de hussards, un de cuirassiers, parmi ceux qui revenaient d'Allemagne, et de les diriger également sur Erfurt, pour y faire un service d'honneur auprès des souverains qui devaient assister à l'entrevue. Il dépêcha des officiers de sa maison avec les plus riches parties du mobilier de la couronne, afin qu'on y disposât élégamment et somptueusement les plus grandes maisons de la ville, et qu'on les adaptât aux besoins des personnages qui allaient se réunir, empereurs, rois, princes, ministres, généraux. Il voulut que les lettres françaises contribuassent à la splendeur de cette réunion, et prescrivit à l'administration des théâtres d'envoyer à Erfurt les premiers acteurs français, et le premier de tous, Talma, pour y représenter Cinna, Andromaque, Mahomet, Œdipe. Il donna l'exclusion à la comédie, bien qu'il fît des œuvres immortelles de Molière le cas qu'elles méritent; mais, disait-il, on ne les comprend pas en Allemagne. Il faut montrer aux Allemands la beauté, la grandeur de notre scène tragique; ils sont plus capables de les saisir que de pénétrer la profondeur de Molière.—Il recommanda enfin de déployer un luxe prodigieux, voulant que la France imposât par sa civilisation autant que par ses armes.

Ces ordres expédiés, il employa le temps qui lui restait à faire ses préparatifs militaires dans une double supposition, celle où il n'aurait sur les bras que l'Espagne aidée par les Anglais, et celle où, indépendamment de l'Espagne et de l'Angleterre, il lui faudrait battre encore une fois et immédiatement l'Autriche. Situation des affaires d'Espagne, pendant que Napoléon s'occupe à Paris de mettre ordre aux affaires générales de l'Empire. La situation ne s'était pas améliorée en Espagne depuis la retraite de l'armée française sur l'Èbre. Joseph avait entre la Catalogne, l'Aragon, la Castille, les provinces basques, y compris quelques renforts récemment arrivés, plus de cent mille hommes, en partie de jeunes soldats déjà aguerris, en partie de vieux soldats venus successivement, régiment par régiment, de l'Elbe sur le Rhin, du Rhin sur les Pyrénées. C'était plus qu'il n'aurait fallu dans la main d'un général vigoureux, pour accabler les insurgés, s'avançant isolément de tous les points de l'Espagne, de la Galice, de Madrid, de Saragosse. Mais on ne faisait que s'agiter, se plaindre, demander de nouvelles ressources, sans savoir se servir de celles qu'on avait. Napoléon avait essayé de raffermir, par l'énergie de son langage, le cœur ébranlé de Joseph.—Soyez donc digne de votre frère, lui avait-il dit; sachez avoir l'attitude convenable à votre position. Conseils de Napoléon à son frère. Que me font quelques insurgés, dont je viendrai à bout avec mes dragons, et qui apparemment ne vaincront pas des armées dont ni l'Autriche, ni la Russie, ni la Prusse n'ont pu venir à bout? Je trouverai en Espagne les colonnes d'Hercule; je n'y trouverai pas les bornes de ma puissance.—Il lui avait ensuite annoncé d'immenses secours, en y ajoutant des conseils pleins de sagesse, de prévoyance, que Joseph et ses généraux n'étaient pas capables de comprendre, et encore moins de suivre. Cour militaire et politique du roi Joseph. Joseph avait voulu avoir autour de lui toute sa petite cour de Naples, d'abord le maréchal Jourdan, fort honnête homme, comme nous avons dit, sage, lent, médiocre, tel en un mot qu'il le fallait à la médiocrité de Joseph, surtout à son goût de dominer, car les frères de l'Empereur se vengeaient de la domination qu'il exerçait sur eux par celle qu'ils cherchaient à exercer sur les autres. Après le maréchal Jourdan, Joseph avait demandé M. Rœderer pour l'aider dans l'administration politique et financière de l'Espagne; ce que Napoléon n'avait pas encore accordé, se défiant non du cœur, non de l'esprit de M. Rœderer, mais de son sens pratique en affaires. Sauf ce dernier, Joseph avait déjà réuni tous ses familiers de Naples, et dans sa cour, moitié militaire, moitié politique, on aimait à médire de Napoléon, à relever ses travers, ses exigences, son défaut de justice et de raison; et sans oser nier son génie, on se plaisait à dire qu'il jugeait de loin, dès lors mal et superficiellement, qu'en un mot il se trompait, et qu'on ne se trompait point. On n'était même pas éloigné de croire que, moyennant qu'on fût son frère, on devait avoir une partie plus ou moins grande de son génie, et qu'avec un peu de son expérience de la guerre, on ne serait pas moins que lui en état de commander.