Ranimé par l'énergique langage de Napoléon, rassuré par les secours qui arrivaient de toutes parts, Joseph avait repris quelque courage, montait souvent à cheval, suivi de son fidèle Jourdan, et avait quelque goût à jouer le roi guerrier, à donner des ordres, à prescrire des mouvements, à se montrer aux troupes, à passer des revues. Tout rassuré qu'il était, il n'avait pas osé cependant rester à Burgos, ni même à Miranda, et il avait définitivement établi son quartier général à Vittoria. Fixation du quartier général à Vittoria. Il avait là deux mille hommes d'une garde royale, moitié espagnole, moitié napolitaine, deux mille hommes de garde impériale, trois mille de la brigade Rey qui ne le quittait pas, en tout sept mille. Position de l'armée sur l'Èbre. Il avait à sa droite le maréchal Bessières avec 20 mille hommes répandus entre Cubo, Briviesca et Burgos, tenant cette dernière ville par de la cavalerie; à sa gauche, de Miranda à Logroño, le maréchal Moncey avec 18 mille; et de Logroño à Tudela, le corps du général Verdier, fort encore de 15 à 16 mille hommes après les pertes essuyées à Saragosse. En arrière, Joseph avait encore les dépôts et les régiments de marche, mélange peu consistant de soldats détachés de tous les corps, mais bons à couvrir les derrières, et ne comprenant pas moins de 15 à 16 mille hommes. Des vieux régiments, que Napoléon avait successivement tirés de la grande armée, les derniers arrivés, les 51e et 43e de ligne, avec le 26e de chasseurs, avaient servi à former la brigade Godinot, troupe excellente qui, lancée à l'improviste sur Bilbao, en avait chassé les insurgés, et leur avait tué 1,200 hommes. Enfin les colonnes mobiles de gendarmerie et de montagnards gardant les cols des Pyrénées au nombre de 3 a 4 mille hommes, la division du général Reille forte de 6 à 7 mille, celle du général Duhesme en Catalogne de 10 à 11 mille, portaient à un total de 100 mille hommes les forces qui restaient encore en Espagne.
Instructions de Napoléon fort mal comprises par Joseph et par les généraux qui servaient sous lui.
Napoléon s'épuisait à envoyer à l'état-major de Joseph des instructions mal comprises, nous l'avons dit, et encore plus mal exécutées. Il avait d'abord converti en régiments définitifs les régiments provisoires, sous les numéros 113 à 120. Il avait donné ordre de réunir à ces régiments devenus définitifs tous les détachements en marche, pour remettre de l'ensemble dans les corps; de concentrer la garde impériale, dont une partie était auprès du maréchal Bessières, l'autre auprès de Joseph, et d'en composer, avec les vieux régiments de la brigade Godinot, une bonne réserve nécessaire pour les cas imprévus. Quant à la distribution générale des forces, il avait prescrit les dispositions suivantes. (Voir la carte no 43.) Considérant l'Aragon et la Navarre comme un théâtre d'opération séparé, qui avait sa ligne de retraite assurée sur Pampelune, il avait ordonné d'y former une masse distincte de 15 à 18 mille hommes, chargée de couvrir la gauche de l'armée, de garder Tudela, qui était la tête du canal d'Aragon, et d'y rassembler un immense matériel d'artillerie pour la reprise ultérieure du siége de Saragosse. Plaçant ensuite en Vieille-Castille, c'est-à-dire à Burgos, grande route de Madrid, le centre des opérations principales, il avait ordonné de former là une autre masse de quarante à cinquante mille hommes, prêts à se jeter sur tout corps insurgé qui voudrait se présenter, soit à gauche, soit à droite, et à l'accabler; car il n'y avait aucune armée espagnole quelconque qui pût tenir devant trente ou quarante mille Français réunis. Il avait, enfin, recommandé d'attendre dans cette attitude imposante l'arrivée des renforts, et sa présence qu'il espérait rendre prochaine.
Tout cela, aussi profondément conçu que clairement indiqué dans les instructions de Napoléon, n'était compris de personne à Vittoria, et autour de Joseph on passait son temps à s'effrayer des moindres mouvements de l'ennemi, et à voir partout des insurgés par centaines de mille. Ainsi, depuis la retraite du maréchal Bessières, le général Blake avait reparu avec une vingtaine de mille hommes dans la Vieille-Castille, et on lui en donnait 40 à 50 mille. Disposition, depuis le désastre de Baylen, à voir partout des masses immenses d'insurgés. Depuis la capitulation de Baylen, le général Castaños s'avançait lentement sur Madrid avec environ 15 mille hommes, et on le supposait en marche sur l'Èbre avec 50. Enfin, les Valenciens et les Aragonais pouvaient compter sur 18 à 20 mille hommes, et on leur en prêtait 40. On se croyait donc en présence de 130 à 140 mille ennemis assez habiles et assez redoutables pour faire capituler des armées françaises, comme à Baylen; et quand ces exagérations étaient réduites à leur juste valeur par des renseignements plus précis, on s'excusait sur la difficulté d'être exactement informé en Espagne.—La vérité à la guerre, leur répondait Napoléon, est toujours difficile à connaître en tout temps, en tous lieux, mais toujours possible à recueillir quand on veut s'en donner la peine. Vous avez une nombreuse cavalerie, et le brave Lasalle; lancez vos dragons à dix ou quinze lieues à la ronde; enlevez les alcades, les curés, les habitants notables, les directeurs des postes; retenez-les jusqu'à ce qu'ils parlent, sachez les interroger, et vous apprendrez la vérité. Mais vous ne la connaîtrez jamais en vous endormant dans vos lignes.—
Singulière aventure du général Lefebvre-Desnoette, qui apprend à moins craindre les insurgés espagnols.
Ces grandes leçons étaient perdues, et les complaisants de Joseph continuaient à peupler l'espace d'ennemis imaginaires. Dans les derniers jours d'août notamment, les Aragonais, les Valenciens, les Catalans, sous le comte de Montijo, s'étant présentés aux environs de Tudela, le maréchal Moncey, qui était fort intimidé depuis sa campagne de Valence, avait cru voir fondre sur lui tous les insurgés de l'Espagne, et il s'était pressé de prendre une position défensive, en demandant à grands cris des secours. Le général Lefebvre-Desnoette, remplaçant le général Verdier, blessé à l'attaque de Saragosse, s'était aussitôt porté en avant. Il avait traversé l'Èbre à Alfaro avec ses lanciers polonais, et avait mis en fuite tout ce qui s'était offert à lui, montrant ainsi ce que c'était que cette redoutable armée d'Aragon et de Valence.
Sept. 1808.
Cette singulière aventure, en couvrant de confusion les gens effrayés, avait contribué à ramener les esprits à une plus juste appréciation de l'ennemi qu'on avait à combattre. Prétention de Joseph d'imiter les grandes manœuvres de Napoléon. Joseph, enhardi par ce qu'il venait de voir, par les lettres sévères de Paris, s'était imaginé alors d'imiter les grandes manœuvres de son frère, et, établi à Miranda comme dans un centre, il méditait de courir d'un corps ennemi à l'autre, pour les battre successivement, ainsi que l'avait souvent pratiqué Napoléon. Les Espagnols prêtaient un peu, il est vrai, à une telle combinaison, car le général Blake, avec les insurgés de Léon, des Asturies, de la Galice, prétendait à s'introduire en Biscaye, sur notre droite; un détachement du général Castaños avait le dessein d'arriver à l'Èbre sur notre front, et les Aragonais, Valenciens et autres projetaient de pénétrer en Navarre pour tourner notre gauche. Leur espérance était de déborder nos ailes, de nous envelopper, de nous couper la route de France, et d'avoir ainsi une nouvelle journée de Baylen: chimère insensée, car on n'aurait pu renouveler contre soixante mille Français, fort résolus malgré la timidité de quelques-uns de leurs chefs, ce qu'on avait pu faire, une fois, contre huit mille Français démoralisés. À ce plan ridicule, imité du hasard de Baylen, Joseph voulait opposer l'imitation, tout aussi ridicule, des grandes manières d'opérer de son frère, en se jetant en masse, et alternativement, sur chacun des corps insurgés, afin de les écraser les uns après les autres. L'intention pouvait être bonne, mais la précision, l'à-propos dans l'exécution, sont tout à la guerre, et l'imitation n'y réussit pas plus qu'ailleurs. Aussi, tandis que les insurgés de Blake faisaient des démonstrations sur Bilbao, et ceux de l'Aragon sur Tudela, Joseph y envoyait ses corps en toute hâte, y courait quelquefois lui-même à perte d'haleine, arrivait quand il n'était plus temps, ou bien s'arrêtait sans pousser à bout ses tentatives, ramenait ensuite à Vittoria ses soldats exténués, écrivait alors à l'Empereur qu'il avait suivi ses conseils, et qu'il espérait bientôt, avec un peu d'expérience, devenir digne de lui: triste spectacle souvent donné au monde par des frères médiocres voulant copier des frères supérieurs, et ne réussissant à les égaler que dans leurs défauts ou leurs vices!
Napoléon prescrit à ses lieutenants en Espagne de ne point fatiguer les troupes en vains mouvements, et de l'attendre en s'appliquant à réorganiser l'armée.
Napoléon ne pouvait s'empêcher de sourire de ces misères de la vanité fraternelle, mais bientôt l'irritation l'emportait sur la disposition à rire, quand il réfléchissait au temps, aux forces que l'on consumait ainsi en pure perte. Il songea donc à envoyer à ceux qui l'imitaient si mal l'un de ses lieutenants les plus vigoureux, le maréchal Ney, pour les remonter en énergie; puis il leur ordonna de se borner à réorganiser l'armée, à refaire leur matériel et leur artillerie, à bien garder l'Èbre, et à se tenir tranquilles, en attendant son arrivée.