Ségovie, située à quelque distance sur la route de Madrid, quoique se trouvant à quelques lieues de la troisième division du général Dupont, la division Frère, qui était campée à l'Escurial, Ségovie s'insurgea aussi. Il y avait en cette ville, dans le château qui la domine, un collége militaire d'artillerie. Tout le collége se souleva, et, réuni au peuple, barricada la ville. À droite Ciudad-Rodrigo suivit le même exemple, et massacra son gouverneur, parce qu'il n'avait pas mis assez de promptitude à se prononcer. Madrid et Tolède contenus par la présence de l'armée française. La ville de Madrid tressaillit à ces nouvelles; mais le corps du maréchal Moncey, la garde impériale, la cavalerie entière de l'armée, et enfin la présence à l'Escurial, à Aranjuez, à Tolède du corps du général Dupont, ne lui permettaient guère de montrer ce qu'elle éprouvait. D'ailleurs cette capitale croyait avoir payé sa dette patriotique au 2 mai, et attendait que les provinces de la monarchie vinssent la débarrasser de ses fers. Tolède, qui avait fait mine de s'insurger quelques semaines auparavant, avait été promptement réprimée, et elle attendait aussi qu'on la délivrât, assistant avec une satisfaction mal dissimulée à l'élan universel de l'indignation nationale. La Manche partageait ce sentiment, et le prouvait en donnant asile aux déserteurs de l'armée, qui trouvaient partout logement, vivres, secours de tout genre pour gagner les provinces reculées, où il existait des rassemblements de troupes espagnoles.
Insurrection de l'Andalousie.
Mais la riche et puissante Andalousie, comptant sur sa force et sur la distance qui la séparait des Pyrénées, aspirant à devenir le nouveau centre de la monarchie depuis que Madrid était occupé, avait ressenti des premières le coup porté à la dignité de la nation espagnole. Elle n'avait pas attendu comme quelques autres provinces la fête de saint Ferdinand. La nouvelle des abdications lui avait suffi, et le 26 mai au soir elle avait éclaté. Déjà depuis quelque temps on conspirait à Séville. Un noble espagnol, originaire de l'Estrémadure, le comte de Tilly, frère d'un autre Tilly qui avait figuré dans la révolution française, personnage inquiet, entreprenant, malfamé, porté aux nouveautés quelles qu'elles fussent, se concertait secrètement avec des hommes de toutes les classes, pour préparer un soulèvement contre les Français. Un autre personnage plus singulier, également étranger à Séville, mais s'y montrant beaucoup depuis les derniers événements, le nommé Tap y Nuñez, espèce d'aventurier faisant la contrebande avec Gibraltar, bon Espagnol du reste, doué au plus haut point du talent d'agir sur la multitude, avait acquis sur le bas peuple de cette ville un immense ascendant. Il s'entendit avec les conjurés du comte de Tilly, et la nouvelle des abdications étant venue, tous d'un commun accord choisirent le 26 mai, jour de l'Ascension, pour opérer le soulèvement de la province. Le 26 au soir, en effet, une foule assemblée par eux, et où figuraient des gens du peuple avec des soldats du régiment d'Olivenza, se rendit au grand établissement de la Maestranza d'artillerie, qui renfermait un riche dépôt d'armes, l'envahit et s'empara de ce qu'il contenait. En un instant le peuple de Séville fut armé, et parcourut dans une sorte d'ivresse les rues de cette grande cité. La municipalité, pour délibérer avec plus de calme et d'indépendance, avait abandonné l'Hôtel-de-Ville, et s'était transportée à l'hôpital militaire. On s'empara de l'Hôtel-de-Ville resté vacant, et on y institua une junte insurrectionnelle, comme cela se pratiquait alors dans toute l'Espagne. Ce fut le chef de la populace Tap y Nuñez, qui en désigna les membres, sous l'inspiration de ceux qui conspiraient avec lui. On choisit de ces hommes qui plaisent dans les temps d'agitation, c'est-à-dire des turbulents, et puis quelques hommes graves pour couvrir l'inconsistance des autres. Cette junte, toute pleine de l'orgueil andaloux, n'hésita pas à se proclamer Junte suprême d'Espagne et des Indes. Elle ne dissimulait pas, comme on le voit, l'ambition de gouverner l'Espagne pendant l'occupation des Castilles par les Français. Tout cela fut fait au milieu d'un enthousiasme impossible à décrire. Meurtre du comte del Aguila. Mais le lendemain cet enthousiasme devint sanguinaire, comme il fallait s'y attendre. L'autorité municipale, retirée à l'hôpital militaire, était suspecte comme toute autorité ancienne; car c'était, nous le répétons, la démagogie qui triomphait en ce moment sous le manteau du royalisme. On accusait cette autorité municipale de tiédeur patriotique, et même de secrète connivence avec le gouvernement de Madrid. Son chef, le comte del Aguila, gentilhomme des plus distingués de la province, vint en son nom se présenter à la junte pour lui offrir de se concerter avec elle. À sa vue, la multitude furieuse demanda sa tête. La junte, qui ne partageait pas les sentiments féroces de la populace, voulut le sauver, et pour cela feignit de l'envoyer prisonnier à l'une des tours de la ville. Pendant le trajet, le malheureux comte del Aguila fut enlevé par les insurgés, conduit violemment dans la cour de la prison, attaché à une balustrade et tué à coups de carabine; puis la multitude alla promener dans les rues les débris de son cadavre. Au milieu de l'ivresse populaire, et de la terreur qui commençait à s'emparer des classes élevées, on prit une suite de mesures dictées par les circonstances. Levée en masse et déclaration de guerre à la France. On décréta la déclaration de guerre à la France, la levée en masse de tous les hommes de 16 à 45 ans, l'envoi de commissaires dans toutes les villes de l'Andalousie, pour les soulever et les rattacher à la junte qui s'intitulait Junte suprême d'Espagne et des Indes. Ces commissaires durent aller à Badajoz, à Cordoue, à Jaen, à Grenade, à Cadix, au camp de Saint-Roque. Promesse de convoquer les Cortès pour corriger les abus de l'ancien régime. En déclarant la guerre à la France, on prit l'engagement de ne poser les armes que lorsque Napoléon aurait rendu Ferdinand VII à l'Espagne, et on promit de convoquer après la guerre les Cortès du royaume, afin d'opérer les réformes dont on sentait, disait-on, l'utilité, et appréciait le mérite, sans avoir besoin d'être initié par des étrangers à la connaissance des droits des peuples, car les nouveaux insurgés comprenaient la nécessité d'opposer au moins quelques promesses d'améliorations à la constitution de Bayonne.
Soulèvement de Cadix, et mort violente du marquis de Solano, capitaine général de l'Andalousie.
C'était surtout vers Cadix que se tournaient tous les regards, car c'était là que résidait le capitaine général Solano, marquis del Socorro, qui réunissait au commandement de la province celui des nombreuses troupes répandues dans le midi de l'Espagne. On lui avait dépêché un commissaire pour le décider à prendre part à l'insurrection, et on en avait expédié un autre également au général Castaños, commandant le camp de Saint-Roque. Le comte de Téba, envoyé à Cadix, s'y présenta avec toute la morgue insurrectionnelle du moment. Il s'adressait mal en s'adressant au marquis del Socorro, caractère fougueux, altier, estimé de l'armée et aimé de la population. Celui-ci était, comme tous les militaires instruits, très-convaincu de la puissance de la France, et jugeait fort imprudente l'insurrection dans laquelle on se jetait aveuglément. Il l'avait dit en revenant du Portugal, soit à Badajoz, soit à Séville, avec une hardiesse de langage qui avait grandement offusqué les conspirateurs. On s'en souvenait, et on était à son égard rempli de défiance. Le général Solano convoqua chez lui une assemblée de généraux pour écouter les propositions de Séville. Cette assemblée fut d'avis, comme lui, que toutes les raisons militaires et politiques se réunissaient contre l'idée d'une lutte armée avec la France, et elle fit une déclaration dans laquelle, argumentant contre l'insurrection et concluant pour, elle ordonnait les enrôlements volontaires, se rendant ainsi par pure déférence à un vœu populaire qu'elle déclarait déraisonnable. La lecture de cette pièce, qui à côté d'un acte de condescendance plaçait un blâme, faite publiquement dans les rues de Cadix, y produisit l'émotion la plus vive. La foule se transporta chez le capitaine général. Un jeune homme se fit son orateur, discuta avec le général Solano, réussit à troubler ce brave militaire, habitué à commander, non à raisonner avec de tels interlocuteurs, et lui arracha la promesse que le lendemain la volonté populaire serait pleinement satisfaite. La multitude, contente pour la journée, voulut cependant se donner le plaisir de ravager, et courut à la maison du consul de France Leroy, qu'elle saccagea. Cet infortuné représentant de la France, naguère si redouté, n'eut d'autre ressource que de se réfugier à bord de l'escadre de l'amiral Rosily, qui depuis trois années attendait vainement dans les eaux de Cadix une occasion favorable pour sortir.
Le lendemain, la populace avait conçu un nouveau désir: elle voulait sans retard commencer la guerre contre la France, en accablant de tous les feux de la rade l'escadre de l'amiral Rosily. La multitude se repaissait avec transport de l'idée de ce triomphe, triomphe facile et bien insensé contre une marine alliée, au profit de la marine anglaise. Toutefois, il y avait quelque difficulté à détruire des vaisseaux montés et commandés par de braves gens, héros malheureux de Trafalgar, qui dans cette journée terrible bravaient la mort à leur poste, tandis que les marins espagnols fuyaient pour la plupart le champ de bataille. De plus, ils étaient tellement mêlés avec les bâtiments espagnols, que ceux-ci pouvaient être brûlés les premiers. C'est ce que disaient les hommes raisonnables de l'armée et de la marine. Ils ajoutaient qu'on avait dans le Nord la division du marquis de La Romana, laquelle pourrait bien expier les barbaries qu'on commettrait à l'égard des marins français. Cependant, la raison, l'humanité avaient en ce moment bien peu de chances de se faire écouter.
La réunion des généraux, convoquée de nouveau le lendemain par le marquis del Socorro, avait adhéré en tout au vœu du peuple, et plusieurs de ses membres avaient dans leurs entretiens rejeté lâchement sur le marquis la demi-résistance opposée la veille. Mais il restait à décider la question fort grave de l'attaque immédiate contre la flotte française. Cette question regardait les officiers de mer plus que les officiers de terre, et ils déclaraient unanimement qu'on s'exposerait, avant d'avoir satisfait la rage populaire, à faire brûler les vaisseaux espagnols. La communication de cet avis des hommes compétents, faite en place publique, avait amené encore une fois la populace devant l'hôtel de l'infortuné Solano. On lui avait aussitôt demandé compte de cette nouvelle résistance au vœu populaire, et on lui avait dépêché trois députés pour s'en expliquer avec lui. L'un des trois députés ayant paru à la fenêtre de l'hôtel pour rendre compte de sa mission, et ne pouvant se faire entendre au milieu du tumulte, la foule crut ou feignit de croire qu'on refusait de lui donner satisfaction, et envahit l'hôtel. Le marquis de Solano, voyant le péril, s'enfuit chez un Irlandais de ses amis établi à Cadix, et qui résidait dans son voisinage. Malheureusement un moine attaché à ses pas l'avait aperçu et dénoncé. Bientôt poursuivi par ces furieux, atteint, blessé dans les bras de la courageuse épouse de cet Irlandais, qui s'efforçait de l'arracher aux assassins, il fut conduit le long des remparts, criblé de blessures, et enfin renversé d'un coup mortel qu'il reçut avec le sang-froid et la dignité d'un brave militaire. C'est ainsi que le peuple espagnol préparait sa résistance aux Français, en commençant par égorger ses plus illustres et ses meilleurs généraux.
Menace d'attaquer la flotte française dans les eaux de Cadix.
Thomas de Morla, nommé par les insurgés capitaine général de l'Andalousie, entre en pourparlers avec les Anglais.
Thomas de Morla, hypocrite flatteur de la multitude, cachant sous beaucoup de morgue une lâche soumission à tous les pouvoirs, fut nommé par acclamation capitaine général de l'Andalousie. Sur-le-champ il entra en pourparlers avec l'amiral Rosily, et le somma de se rendre; ce que le brave amiral français déclara ne vouloir faire qu'après avoir défendu à outrance l'honneur de son pavillon. Thomas de Morla, toutefois, chercha à gagner du temps, n'osant ni résister au peuple espagnol, ni attaquer les Français, et, en attendant, s'appliqua à faire prendre aux vaisseaux espagnols une position moins dangereuse pour eux. Cadix eut aussi sa junte insurrectionnelle qui accepta la suprématie de celle de Séville, et se mit en communication avec les Anglais. Le gouverneur de Gibraltar, sir Hew Dalrymple, commandant les forces britanniques dans ces parages, et observant avec une extrême sollicitude ce qui se passait en Espagne, avait déjà envoyé des émissaires à Cadix pour négocier une trêve, offrir l'amitié de la Grande-Bretagne, ses secours de terre et mer, et une division de cinq mille hommes qui arrivait de Sicile. Les Espagnols acceptèrent la trêve, les offres d'alliance, mais s'arrêtèrent devant une mesure aussi grave que l'introduction dans leur port d'une flotte anglaise. Le souvenir de Toulon avait de quoi faire réfléchir les plus aveugles des hommes.