Le général Castaños, commandant le camp de Saint-Roque, s'associe à l'insurrection.

Tandis que ces choses se passaient à Cadix, le commissaire envoyé au camp de Saint-Roque n'avait pas eu de peine à se faire accueillir par le général Castaños, auquel la fortune destinait un rôle plus grand qu'il ne l'espérait et ne le désirait peut-être. Le général Castaños, comme tous les militaires espagnols de cette époque, ne savait de la guerre que ce qu'on en savait dans l'ancien régime, et particulièrement dans le pays le plus arriéré de l'Europe. Mais s'il ne surpassait pas beaucoup ses compatriotes en expérience militaire, il était politique avisé, plein de sens et de finesse, ne partageant aucune des sauvages passions du peuple espagnol. Il avait commencé par juger l'insurrection tout aussi sévèrement que le faisaient les autres commandants militaires ses collègues, s'en était expliqué franchement avec le colonel Rogniat, envoyé à Gibraltar pour faire une inspection de la côte, et avait paru accepter assez volontiers la régénération de l'Espagne par la main d'un prince de la maison Bonaparte, à ce point qu'à Madrid l'administration française, qui gouvernait en attendant l'arrivée de Joseph, avait cru pouvoir compter sur lui. Mais quand il vit l'insurrection aussi générale, aussi violente, aussi impérieuse, et l'armée disposée à s'y associer, il n'hésita plus, et se soumit aux ordres de la junte de Séville, blâmant au fond du cœur, mais fort en secret, la conduite qu'en public il paraissait suivre avec chaleur et conviction. Il y avait au camp de Saint-Roque de 8 à 9 mille hommes de troupes régulières. Il s'en trouvait autant à Cadix, sans compter les corps répandus dans le reste de la province; ce qui présentait un total disponible de 15 à 18 mille hommes de troupes organisées, propres à servir d'appui au soulèvement populaire, et de noyau à une nombreuse armée d'insurgés. En décernant à Thomas de Morla le titre de capitaine général, on réserva au général Castaños le commandement supérieur des troupes, qu'il accepta. Il eut ordre de les concentrer entre Séville et Cadix.

Jaen et Cordoue suivent l'exemple de Séville.

L'exemple donné par Séville fut suivi par toutes les villes de l'Andalousie. Jaen, Cordoue se déclarèrent en insurrection, et consentirent à relever de la junte de Séville. Cordoue, placée sur le haut Guadalquivir, confia le commandement de ses insurgés à un officier chargé ordinairement de poursuivre les contrebandiers et les bandits de la Sierra-Morena: c'était Augustin de Echavarri, habitué à la guerre de partisans dans les fameuses montagnes dont il était le gardien. Des brigands qu'il poursuivait d'habitude il fit ses soldats, en leur adjoignant les paysans de la haute Andalousie, et il se porta aux défilés de la Sierra-Morena pour en interdire l'accès aux Français.

Soulèvement de Badajoz et meurtre du capitaine général, le comte de la Torre.

L'Estrémadure avait ressenti l'émotion générale, car dans cette province reculée, fréquentée par les pâtres et peu par les commerçants, l'esprit nouveau avait moins pénétré que dans les autres, et la haine de l'étranger avait conservé toute son énergie. Quoique vivement agitée par la nouvelle des abdications et par le contre-coup de l'insurrection de Séville, elle ne se prononça que le 30 mai, jour de la Saint-Ferdinand. Comme à la Corogne, le peuple de Badajoz s'irrita de ne point voir paraître sur les murs de cette place le drapeau à l'effigie du saint, et de ne pas entendre le canon qui retentissait tous les ans le jour de cette solennité. Le peuple se porta aux batteries et trouva les artilleurs à leurs pièces, mais n'osant tirer le canon des réjouissances. Une femme hardie, les accablant de reproches, saisit la mèche des mains de l'un d'entre eux, et tira le premier coup. À ce signal toute la ville s'émut, se réunit, s'insurgea. On courut, selon l'usage, à l'hôtel du gouverneur, le comte de la Torre del Fresno, pour l'enrôler dans l'insurrection ou le tuer. C'était un militaire de cour, fort doux de caractère, suspect comme ami du prince de la Paix, et réputé peu favorable à la pensée téméraire d'un soulèvement général contre les Français. On commença à parlementer avec lui, et on fut bientôt mécontent de ses ambiguïtés. Un courrier porteur de dépêches étant survenu dans le moment, on en prit de l'ombrage. On prétendit que c'étaient des communications arrivées de Madrid, c'est-à-dire de l'autorité française, qui avait, disait-on, plus d'empire sur le capitaine général que les inspirations du patriotisme espagnol. Sous l'influence de ces propos, on envahit son hôtel, et on l'obligea lui-même à s'enfuir. Puis enfin, le poursuivant jusque dans un corps de garde où il avait cherché un asile, on l'égorgea entre les bras même de ses soldats. Après la mort de cet infortuné, on forma une junte qui accepta sans hésiter la suprématie de celle de Séville. On invita le peuple à prendre les armes, on lui distribua toutes celles que contenait l'arsenal de Badajoz, et comme on touchait à la frontière du Portugal, près d'Elvas, où se trouvait la division Kellermann, détachée du corps d'armée du général Junot, on appela tous les hommes de bonne volonté à la réparation des murs de Badajoz. On s'adressa aux troupes espagnoles entrées en Portugal, et on les exhorta à déserter. Badajoz leur offrait sur la frontière un asile assuré, et un utile emploi de leur dévouement.

Événements de Grenade.

À l'autre extrémité des provinces méridionales, Grenade s'insurgea également; mais, comme aux provinces moins promptes à s'émouvoir, il lui fallut, après l'émotion des abdications, la fête de saint Ferdinand pour se soulever. Elle était agitée à l'exemple de toute l'Espagne, lorsque le 29 mai un officier de la junte de Séville, entré avec fracas dans la ville au milieu d'un peuple disposé à la turbulence, attira la foule à sa suite chez le capitaine général Escalante. Celui-ci, homme prudent et timide, fut fort embarrassé de la proposition que lui apportait l'officier venu de Séville, et qui n'était pas moins que la proposition de s'insurger et de déclarer la guerre à la France. Il remit sa réponse au lendemain. Le lendemain 30 était le jour de la Saint-Ferdinand. On s'assembla tumultueusement, on demanda une procession en l'honneur du saint. Du saint on passa au roi prisonnier, qu'on proclama sous son titre de Ferdinand VII; puis on obligea le gouverneur général Escalante à former une junte insurrectionnelle dont il devint président. Envoi d'un commissaire à Gibraltar. La levée en masse fut aussitôt ordonnée, et suivie de la déclaration de guerre. Un jeune professeur de l'université, depuis ambassadeur et ministre, M. Martinez de la Rosa, fut envoyé à Gibraltar pour obtenir des munitions et des armes. Elles furent accordées avec empressement. Une nombreuse population fut aussitôt enrégimentée, et réunie tous les jours à la manœuvre. Il y avait, avons-nous dit, trois beaux régiments suisses, l'un à Malaga, l'autre à Carthagène, l'autre à Tarragone, que Napoléon voulait concentrer à Grenade pour les placer sur la grande route d'Andalousie, afin que le général Dupont, qui avait déjà rallié à lui les deux de Madrid, pût les recueillir en passant. Napoléon pensait qu'en plaçant ces cinq régiments auprès des Français, ils en suivraient tout à fait l'impulsion. Cette combinaison se trouva déjouée par l'insurrection de Grenade. Le régiment de Malaga fut amené à Grenade, et Théodore Reding, gouverneur de Malaga, Suisse d'origine, fut nommé commandant général des troupes de la province.

Massacre à Grenade de l'ancien gouverneur de Malaga, et de plusieurs autres Espagnols suspects.

Le sang coula horriblement dans ces régions comme dans les autres. À Malaga, le vice-consul français et un autre personnage espagnol furent assassinés. À Grenade, don Pedro Truxillo, ancien gouverneur de Malaga, suspect pour son amitié et sa parenté avec les demoiselles Tudo, fut, d'après le vœu de la populace, arrêté et conduit à l'Alhambra. La junte, voulant le sauver, décida sa translation dans une prison plus sûre. Enlevé dans le trajet par la populace, il fut lâchement assassiné, et son corps traîné dans les rues. Deux autres personnages suspects, le corrégidor de Velez-Malaga et le nommé Portillo, savant économiste employé par le prince de la Paix à introduire la culture du coton en Andalousie, furent aussi arrêtés pour satisfaire aux mêmes exigences, mais conduits hors de la ville et déposés dans une chartreuse où l'on s'était figuré qu'ils seraient plus en sûreté. Les moines, profitant d'un jour de fête, où le peuple assemblé venait acheter et boire leur vin, excitèrent à l'assassinat des deux malheureux déposés dans leur couvent, et furent aussitôt obéis par des paysans ivres. L'infortuné corrégidor de Malaga et le savant Portillo furent indignement égorgés. Partout le ravage, le meurtre accompagnaient et souillaient le beau mouvement de la nation espagnole. Non loin de Grenade, à Jaen, qui s'était déjà insurgé, un crime odieux signalait la révolution nouvelle. Jaen, pour se débarrasser de son corrégidor, l'avait envoyé au Val de Peñas, et il y avait été fusillé par les paysans de la Manche.