Fêtes ordonnées pour l'armée.

S'occupant toujours des plaisirs du soldat, et sachant que s'il ne tient pas à sa vie quand on a eu l'art de l'aguerrir, tient à en jouir pendant qu'on la lui laisse, Napoléon ordonna des fêtes brillantes pour les troupes qui traversaient la France du Rhin aux Pyrénées. Il voulut qu'à Mayence, Metz, Nancy, Reims, Orléans, Bordeaux, Périgueux, les municipalités offrissent des réjouissances toutes militaires, dont il promit secrètement de faire les frais. Il consacra à cet objet plus d'un million, pris sur le trésor de l'armée, en ayant soin de laisser aux municipalités tout le mérite de cette généreuse hospitalité. Des chansons guerrières composées par son ordre étaient chantées dans des banquets, où il n'était question que des exploits héroïques de nos armées et de la grandeur de la France, seule part qu'on laissât à la politique dans ces solennités. Là de vieux soldats partis du Niémen pour se rendre sur le Tage se rencontraient avec des enfants de dix-huit ou dix-neuf ans, quittant les bords de la Seine ou de la Loire pour ceux de l'Elbe ou de l'Oder, ayant oublié déjà le chagrin d'abandonner leur chaumière, et, au milieu de leurs adieux, se souhaitant bonne fortune dans cette aventureuse carrière de combats et de gloire. En général, ceux qui allaient au Midi étaient les plus joyeux, par la seule raison qu'ils devaient y trouver de bons vins, tant était grand l'oubli de soi-même chez ces hommes voués à une destruction presque certaine, et pour eux fort prévue.

Grands envois de matériel de guerre vers l'Espagne.

À tous ces envois d'hommes, Napoléon ajouta d'immenses envois de matériel vers les Pyrénées. Il n'y avait rien à expédier sur le Rhin, car depuis qu'on faisait la guerre sur cette frontière, on y avait accumulé un matériel considérable, que la place de Magdebourg, devenue presque française en devenant westphalienne, avait peine à contenir, et qu'on était obligé de faire refluer vers Erfurt, vers Mayence et vers Strasbourg. Mais à Perpignan, à Toulouse, à Bayonne, presque tout était à créer, la guerre étant nouvelle au Midi, et prenant surtout des proportions aussi étendues. En conséquence, Napoléon ordonna la réunion à Bayonne d'immenses quantités de draps, toiles, cuirs, fusils, canons, tentes, marmites, grains, fourrages, bétail. Il voulut que chaque soldat, portant dans son sac trois paires de souliers, pût en trouver deux autres aux Pyrénées, accordées le plus souvent en gratification. Il commanda une fabrication extraordinaire de souliers, capotes et biscuit, persistant dans sa maxime que le soldat, avec de la chaussure, des habits et du biscuit, a l'indispensable, et qu'avec cela on peut tout faire de lui. Il prescrivit l'achat d'un grand nombre de bœufs et de mulets pour l'alimentation et les transports. Enfin il eut soin d'affecter de fortes subventions à l'entretien des routes, car elles succombaient sous les énormes charrois qui les parcouraient. Ces ordres devaient être exécutés dans la seconde moitié d'octobre, l'entrevue d'Erfurt devant en prendre la première moitié. Napoléon comptait passer l'Èbre à cette époque, marcher sur Madrid à la tête d'armées formidables, et rétablir son frère sur le trône de Philippe V.

Dépenses des armements prescrits par Napoléon.

Il fallait, pour suffire à ces vastes dépenses, des ressources tout aussi vastes. La victoire et la bonne administration y avaient pourvu d'avance; mais il n'en est pas moins vrai qu'une notable partie des trésors amassés avec tant de prévoyance, pour la fécondation du sol, pour la dotation de grandes familles, allait être détournée et dissipée. Napoléon recueillait ainsi de ses fautes en Espagne deux conséquences également fâcheuses, la dispersion de ses vieux soldats du Nord au Midi, et la dissipation des richesses créées par son habile économie. Ce budget, qu'il avait mis tant de soin à renfermer dans un chiffre de 720 millions (sauf les frais de perception qui étaient de 120, et les dépenses départementales de 30), dépassait cette proportion, pour s'élever à 800, même au delà, sans compter tout ce que continuerait à fournir l'étranger, car la grande armée était entretenue en partie sur les contributions de la Prusse. L'équilibre rompu de nouveau dans le budget de l'État. Les recettes qui, sous ce règne si paisible au dedans, allaient sans cesse croissant, venaient de fléchir dans un de leurs produits essentiels, les douanes. On avait espéré 80 millions de ce dernier produit, et il était douteux qu'on en perçût 50. C'était un premier effet des redoutables décrets de Milan, qui avaient interdit, par des moyens nouveaux et plus rigoureux, l'entrée des denrées coloniales de provenance anglaise. Les recettes diminuaient donc, tandis que les dépenses augmentaient. Il est vrai que le trésor de l'armée y devait pourvoir.

Complément de ressources trouvé dans le trésor de l'armée.

Le dernier règlement avec la Prusse promettait des ressources considérables. On avait consommé en fournitures sur les lieux environ 90 millions. On en avait dépensé 206 en argent provenant des contributions, ce qui faisait près de 300 millions tirés de l'Allemagne pour l'entretien des armées françaises. Il restait à la caisse des contributions, c'est-à-dire au trésor de l'armée, environ 160 millions, en valeurs reçues ou à recevoir prochainement, plus 140 dus par la Prusse, en tout 300 millions. Mais ces 300 millions n'étaient pas intégralement disponibles; car, indépendamment des 140 millions acquittables en lettres de change ou lettres foncières, il y avait, dans les 160 millions tenus pour comptant, 24 millions déjà versés au trésor pour solde arriérée, et 74 versés à la caisse de service sur les 84 qu'on lui devait pour l'emprunt destiné à faire cesser l'escompte des obligations des receveurs généraux. Restaient donc 62 millions immédiatement disponibles, plus une vingtaine de millions provenant de la contribution de l'Autriche, mais absorbés par quelques prêts accordés, soit à des villes, soit à l'Espagne elle-même. Ainsi les ressources présentes étaient fort limitées, puisque les 140 millions stipulés par la Prusse en lettres de change et titres fonciers ne devaient être versés que successivement, et dans un espace de dix-huit mois. Il est vrai que les recettes du trésor rentraient avec une extrême facilité, que la caisse de service regorgeait d'argent, grâce au crédit dont elle jouissait; que, d'après le règlement conclu avec la Prusse, la grande armée était soldée en entier pour toute l'année 1808, et que, si le terme des ressources pouvait se faire apercevoir, rien encore ne sentait la gêne. Napoléon n'en avait pas moins porté, par la guerre d'Espagne, un coup aussi sensible à ses finances qu'à ses armées, car les unes comme les autres allaient s'affaiblir en se divisant.

Achats de rentes ordonnés par Napoléon pour soutenir le cours des effets publics.

Il résultait de cette fatale guerre une charge nouvelle, que Napoléon avait voulu assumer sur lui par des raisons politiques fort controversables, et fort controversées avec son ministre du trésor, M. Mollien. Bien qu'il mît un grand soin à dérober au public la connaissance des événements d'Espagne, jusqu'à cacher même les victoires, afin de mieux laisser ignorer les défaites, on arrivait, toutefois, à les connaître, soit par les journaux anglais, dont il pénétrait toujours quelques-uns malgré la police la plus vigilante, soit par les lettres des officiers à leurs familles, écrites comme de coutume d'après les impressions exagérées du moment. On finissait ainsi par apprendre les faits principaux, et on savait qu'une armée française avait été malheureuse en Andalousie, qu'une flotte avait capitulé à Cadix, que Joseph, après être entré à Madrid, se trouvait aujourd'hui à Vittoria. Or, ce sont les résultats généraux qui importent bien plus que les détails, et, en définitive, il était généralement connu que l'entreprise essayée sur la couronne d'Espagne, au lieu d'être, comme on l'avait cru d'abord, une simple prise de possession, devenait une lutte acharnée contre une nation entière, secondée par toute la puissance des Anglais. La division des forces de la France étant une conséquence inévitable de cette nouvelle guerre, on sentait confusément que l'Empire n'était plus si fort, que ses ennemis naguère abattus pourraient relever la tête, et que tout ce qui semblait résolu pourrait être remis en question. Les intérêts, quoique souvent aveugles, ont cependant une perspicacité instinctive, qui à la longue les rend clairvoyants. Aussi, le mouvement mercantile des fonds publics, s'il ne révèle en général que les folles terreurs ou les folles espérances du jour, indique avec le temps l'opinion sage et fondée que les intérêts éclairés par la réflexion se font de l'état des choses. Or, malgré les efforts de Napoléon pour dissimuler la véritable situation des affaires d'Espagne, la sagacité éveillée de la finance démentait le langage officiel du gouvernement, et les fonds publics baissaient sensiblement. On les avait vus après Tilsit s'élever à un taux alors inconnu, celui de 94 pour la rente cinq pour cent, et s'y maintenir avec quelques légères variations, jusqu'au moment où, la barbare expédition de Copenhague amenant la coupable invasion de la Péninsule, l'espérance de la paix s'était évanouie. À cette époque les fonds étaient tombés de 94 à 80, et même à 70 après l'insurrection espagnole. C'était le jugement que les intérêts effrayés portaient eux-mêmes sur la politique de l'Empereur, et c'étaient des vérités fort dures, que sa puissance, si redoutée et si respectée, ne pouvait lui épargner. Comme il arrive toujours, au mouvement naturel des valeurs s'était joint le mouvement factice produit par la spéculation, et le taux des fonds publics tendait à tomber même au-dessous de ce qu'autorisaient des prévisions raisonnables; car, si Napoléon avait commis une grande faute, il lui était possible de la réparer encore, et de se sauver, pourvu qu'à celle-là il n'en ajoutât pas d'autres d'une nature plus grave.