Napoléon, par un envoi de conscrits, remonte la grande armée sous le rapport du nombre.
Napoléon voulut sur-le-champ reporter les armées d'Allemagne et d'Italie à un effectif presque égal à celui qu'elles avaient, avant les détachements qu'il venait d'en tirer. Malheureusement il pouvait les rendre égales en quantité à ce qu'elles avaient été, mais non pas en qualité, car il ne leur envoyait que des recrues en place de vieilles troupes. Cependant le fond de ces corps était si excellent, et le nombre d'hommes aguerris tel encore, qu'une addition de conscrits ne pouvait pas les affaiblir sensiblement. Il commença, en exécution de la convention passée avec la Prusse, par rapprocher du Rhin les troupes qu'il avait en Allemagne. Le 1er et le 6e corps, destinés à l'Espagne, étaient par ses ordres en marche sur Mayence, à six étapes l'un de l'autre, de manière à ne pas se faire obstacle sur la route qu'ils avaient à parcourir. Le corps du maréchal Soult fut amené sur Berlin, pour prendre la place du 1er corps, qui venait de quitter cette capitale. Le corps du maréchal Davout dut venir prendre sur l'Oder et dans la Silésie la place laissée vacante par les 6e et 5e corps, l'un dirigé, comme on l'a vu, sur Mayence, l'autre sur Bayreuth. Le général Oudinot dut avec ses bataillons d'élite quitter Dantzig, et s'acheminer vers l'Allemagne centrale. Les Polonais et les Saxons furent chargés de le remplacer à Dantzig. Ce mouvement, qui était un commencement d'exécution de la convention avec la Prusse, rendait le recrutement plus facile en abrégeant de moitié la distance.
Mise à exécution définitive du décret qui fixe tous les régiments à cinq bataillons.
Napoléon songea d'abord à mettre définitivement en vigueur le décret rendu l'année précédente, lequel portait chaque régiment d'infanterie à cinq bataillons. En conséquence, il résolut d'avoir quatre bataillons complets à tous les régiments de la grande armée, en laissant le cinquième, celui du dépôt, sur le Rhin. Quant à l'Espagne, il voulut que chaque régiment eût trois bataillons de guerre au corps, un quatrième à Bayonne, comme premier dépôt, un cinquième dans l'intérieur de la France, comme second dépôt. Les armées d'Italie et de Naples devaient avoir de même cinq bataillons par régiment, quatre en Italie, le cinquième en Piémont ou dans les départements du midi de la France.
Nouveau recours à la conscription.
Pour cela il fallut de nouveau recourir à la conscription. Il restait à prendre sur les conscriptions antérieures de 1807, 1808 et 1809, cette dernière déjà décrétée en janvier de l'année courante, environ 60 mille nommes. Napoléon voulut demander en outre celle de 1810, commençant ainsi à anticiper de plus d'une année sur les conscriptions dont il faisait l'appel. Toutefois il eut la précaution de ne disposer immédiatement que d'une partie de cette population. Ces deux levées, de 60 mille hommes pour les années 1807 à 1809, et de 80 mille pour 1810, devaient former un total de 140 mille hommes, dont 40 mille affectés à l'infanterie de la grande armée, 30 mille à celle de l'armée d'Espagne, 26 à celle d'Italie, 10 aux cinq légions de réserve, 10 enfin à celle de la garde impériale, ce qui faisait 116 mille hommes pour l'infanterie. Il en restait 14 mille pour la cavalerie, 10 mille pour l'artillerie, le génie et les équipages.
On remarquera sans doute que Napoléon levait 10 mille hommes pour la garde impériale. Cette troupe d'élite, rentrée en France, se reposait à Paris, et était généralement moins employée que les autres. Napoléon résolut d'en faire une école de guerre, en lui envoyant des jeunes gens choisis, pour qu'elle les dressât en bataillons de fusiliers. Après avoir passé un an ou deux soit à Paris, soit à Versailles dans la garde impériale, ces conscrits devaient avoir pris son esprit, sa discipline, sa belle tenue. Il n'en ordonna pas moins le recrutement ordinaire de cette garde, à vingt hommes par régiment, pris au choix sur toute l'armée, afin de maintenir son excellente composition, et de laisser ouverte cette carrière d'avancement pour les vieux soldats qui n'avaient pas une autre manière de s'élever.
Pour le moment, Napoléon n'appela que 80 mille hommes, dont 60 mille sur les conscriptions déjà décrétées, et 20 mille seulement sur celle de 1810. Il voulut même que l'on commençât par les conscrits des classes arriérées, et qu'on en acheminât sur Bayonne 20 mille, levés la plupart dans les départements du midi. Il ordonna l'envoi dans cette ville des cadres des quatrièmes bataillons, pour y entreprendre sur-le-champ l'instruction de ces conscrits, déjà robustes à cause de leur âge plus avancé, et pour y préparer ainsi le recrutement futur des corps entrant en Espagne. Grâce à cette prévoyance, la grande armée devait bientôt contenir près de 200 mille Français, sans y comprendre le cinquième corps, l'armée d'Italie 100 mille, l'armée d'Espagne 250 mille, dont 100 mille déjà établis sur l'Èbre, 110 mille en marche, et 40 mille faisant leur apprentissage militaire dans les quatrièmes bataillons.
En attendant l'exécution de ces mesures, Napoléon fit partir sur-le-champ des dépôts tout ce qui était disponible, afin de ménager de la place dans les cadres, et d'envoyer un premier contingent de recrues à tous les corps. Trois régiments de marche, un dirigé sur Berlin pour le maréchal Soult (4e corps), un sur Magdebourg pour le maréchal Davout (3e corps), un sur Dresde pour le maréchal Mortier (5e corps), furent formés et expédiés. Deux autres, l'un acheminé sur Mayence, l'autre sur Orléans, furent destinés à recruter le 1er et le 6e corps. C'était un renfort immédiat d'une douzaine de mille hommes, parfaitement instruits, pour les divers corps qui devaient ou rester en Allemagne, ou se rendre en Espagne.
Napoléon prescrivit en même temps, pour faciliter la formation à quatre bataillons de guerre des régiments restés en Allemagne, que ceux qui avaient des compagnies de grenadiers et de chasseurs à la division Oudinot, les rappelassent sur-le-champ; et pour dédommager cette division de ce qu'elle perdait, il lui fit donner les compagnies de grenadiers et de chasseurs des régiments qui étaient stationnés en France, et qui ne lui avaient encore fourni aucune de ces compagnies. C'était un mouvement extraordinaire de troupes allant et venant dans tous les sens, de jeunes et vieux soldats, les uns se dirigeant vers le Nord, les autres vers le Midi, depuis la Vistule jusqu'à l'Èbre, tous se succédant avec aussi peu de confusion que le comportaient d'aussi vastes distances et des masses d'hommes aussi considérables.