Revenu à Erfurt, il fallait le lendemain qu'il s'occupât de nouveau des graves affaires qui l'avaient amené en Allemagne, et qui avaient attiré si loin le souverain de la Russie. Il en parla à l'empereur Alexandre, mais il confia surtout à M. de Champagny le soin d'insister opiniâtrement pour qu'il fût apporté quelque prudence dans les communications à faire à Constantinople, et que dès le début des négociations on ne fournît pas à l'Angleterre des alliances qui la disposassent à persévérer dans la guerre. En ce qui concernait l'acquisition des provinces danubiennes, il autorisa M. de Champagny à chercher la rédaction la plus positive, la plus rassurante, quant à la certitude même de cette acquisition, moyennant toutefois un délai dans son accomplissement, qui rendît possible le commencement des négociations à Londres.
Après de fréquents pourparlers, Napoléon gagna quelque chose sur l'impatience d'Alexandre, et s'en rapporta à M. de Champagny pour gagner quelque chose également sur celle de M. de Romanzoff. Cependant il voulait que son jeune allié fût content, car il comptait faire reposer toute sa politique actuelle, non-seulement sur la réalité, mais encore sur l'évidence de l'alliance russe, pour la paix comme pour la guerre. Pour contenter Alexandre, Napoléon accorde à la Prusse un nouvel allégement sur ses contributions. Aussi, malgré le besoin qu'il avait d'argent, ne refusa-t-il pas d'accorder une nouvelle réduction des charges imposées à la Prusse. On avait stipulé par la convention du 8 septembre l'évacuation définitive du territoire prussien, sauf trois places de sûreté, Stettin, Custrin, Glogau, et moyennant 140 millions payables en deux ans. Le roi de Prusse, en signant avec empressement cette convention, qui lui valait la délivrance de son territoire, avait dit qu'il ne renonçait pas néanmoins à implorer de la générosité de son vainqueur l'allégement d'une charge que son pays était dans l'impossibilité de supporter. Lui et la reine avaient supplié Alexandre de profiter de son entrevue avec Napoléon, pour leur faire obtenir encore un soulagement. Alexandre, dont le cœur était oublieux, mais bon, avait promis ce qu'on souhaitait, et il lui en eût coûté de ne pas réussir. Le don des bouches du Danube aurait perdu à ses yeux quelque chose de son prix, si en retournant vers le Nord il avait dû retrouver des reproches écrits au front de ses malheureux alliés. Il avait demandé à Napoléon une réduction de 40 millions sur 140, et la substitution d'un délai de plusieurs années à celui de deux ans pour l'acquittement de la somme totale. Il avait même rédigé de sa main la lettre par laquelle Napoléon devait lui annoncer cette concession, en l'attribuant à son intervention personnelle et pressante. Napoléon savait que c'était l'une des manières les plus sensibles d'obliger l'empereur Alexandre, et, après avoir opposé autant de résistance qu'il le fallait pour faire apprécier le sacrifice qu'il accordait, sacrifice réel dans l'état de ses ressources financières, il consentit à une réduction de 20 millions sur la somme, et à une prolongation d'une année pour le terme du payement. Ainsi, au lieu de 140 millions en deux ans, la Prusse ne dut payer que 120 millions en trois ans, moitié en argent, moitié en lettres foncières. La lettre rédigée par Alexandre, remaniée par Napoléon, fut écrite à peu près comme elle avait été proposée.
Ouvertures relativement à un projet de mariage de Napoléon avec une sœur d'Alexandre.
Les deux souverains, cherchant ainsi à se plaire l'un à l'autre, et chaque jour plus satisfaits de l'accord de leurs vues, sauf quelques difficultés de détail, avaient cependant une dernière ouverture à se faire, dont Napoléon ne voulait pas prendre l'initiative. Il s'agissait d'une alliance de famille qui aurait rendu leur alliance politique, sinon plus solide, au moins plus éclatante, d'un mariage enfin qui aurait uni à Napoléon une sœur de l'empereur Alexandre. Napoléon avait songé plus d'une fois à répudier Joséphine, pour épouser une princesse qui pût lui donner un héritier, et il avait toujours été arrêté dans ce dessein par l'affection qui l'attachait à la compagne de sa jeunesse, et par l'embarras de se fixer sur un choix. Toutefois il revenait sans cesse à ce projet, et c'était le cas plus que jamais de s'en occuper, puisqu'il avait auprès de lui le souverain sur l'alliance duquel il voulait fonder sa politique, souverain qui était presque de son âge, et qui avait des sœurs à marier dont on vantait les qualités. Si Napoléon en arrivait à une pareille union, se disait-il à lui-même, on le croirait définitivement maître de la cour de Russie, on tremblerait, et on ferait la paix. Cependant, quoiqu'il vécût soir et matin à côté d'Alexandre, et qu'ils en fussent venus aux confidences les plus intimes, jamais Alexandre n'avait abordé un sujet qui l'intéressait si vivement. Napoléon, dans sa grandeur, croyant honorer tous ceux auxquels il s'allierait, était trop fier pour faire la première ouverture sans être assuré de réussir. Chaque jour lui et Alexandre s'entretenaient de leur union, que rien, disaient-ils, ne saurait troubler, car leurs intérêts étaient les mêmes, car leur puissance ne devait donner d'ombrage qu'à l'Angleterre qu'ils pressaient l'un et l'autre sur mer, ou à l'Autriche qu'ils pressaient, l'un sur l'Isonzo, l'autre sur le Danube, et ils ne pouvaient trouver d'ennemi que dans l'une des deux, ou toutes deux. Ils avaient donc toutes les raisons politiques d'être intimement unis. Ils avaient des raisons personnelles aussi, puisqu'ils s'étaient vus, appréciés, qu'ils étaient devenus chers l'un à l'autre, qu'ils se convenaient de tous points, par les vues et par les goûts, qu'ils étaient jeunes, qu'ils avaient encore un immense avenir devant eux, et que les projets même qu'ils ajournaient sur l'Orient, ils auraient le temps d'y mettre la main un jour!—Romanzoff est vieux, disait Napoléon à Alexandre, il est impatient de jouir. Mais vous êtes jeune, vous pouvez attendre!—Romanzoff est un Russe du temps passé, répondait Alexandre; il a des passions que je n'ai point. Je veux civiliser mon empire bien plus que l'agrandir. Je désire les provinces du Danube pour ma nation beaucoup plus que pour moi. Je saurai attendre les autres arrangements territoriaux nécessaires à mon empire. Mais vous, ajoutait-il à Napoléon, il faut aussi que vous jouissiez des grandes choses que vous avez accomplies; que vous cessiez enfin d'exposer votre tête précieuse aux boulets. N'avez-vous pas assez de gloire, assez de puissance? Alexandre, César en eurent-ils davantage? Jouissez, soyez heureux, et remettons à l'avenir le reste de nos projets.—À ces professions de désintéressement, Napoléon répondait par des protestations d'amour pour la paix et le repos. Intimité des deux empereurs qui s'arrête toujours à une certaine limite. Pourquoi Alexandre n'ose pas la franchir. Alexandre semblait ne plus aimer Constantinople, et Napoléon semblait avoir pris en dégoût la guerre, les batailles, les conquêtes. Les deux princes, se promenant seuls autour d'Erfurt, à quelque distance de leurs officiers, se livraient ainsi à d'intimes confidences, dans lesquelles Alexandre allait jusqu'à parler de ses affections les plus secrètes. Plus d'une fois on s'était dit qu'il était bien fâcheux que Napoléon n'eût pas de fils, et, en approchant si près du but où Napoléon aurait voulu conduire Alexandre, on n'y avait cependant point touché. Le jeune czar s'était arrêté, bien qu'il ne pût ignorer les propos tenus après Tilsit, tant à Paris qu'à Saint-Pétersbourg, sur un projet de mariage entre Napoléon et la grande-duchesse Catherine, sœur aînée d'Alexandre. Si Alexandre avait observé cette réserve, ce n'était pas que, dans son engouement actuel pour l'alliance de la France, il n'eût consenti à donner sa sœur à Napoléon, et qu'unie au vainqueur de l'Europe il la crût mésalliée. Mais il entrevoyait et redoutait une lutte avec sa mère, et il n'osait offrir ce qu'il craignait de ne pouvoir donner.
Napoléon, ne connaissant pas le secret de cette discrétion obstinée, était près de concevoir du dépit, et même de le manifester, malgré l'intérêt immense qu'il avait à paraître tout à fait d'accord avec l'empereur Alexandre. Choix de M. de Talleyrand pour faire indirectement les ouvertures que Napoléon ne veut pas faire directement. C'était pour une telle occurrence, et pour celle-là seulement, que M. de Talleyrand devenait utile à Erfurt; car, s'il était capable de livrer à M. de Vincent les secrets du cabinet, et si par ce motif Napoléon ne lui en laissait savoir qu'une partie[18], il était le seul capable aussi d'insinuer avec art ce qu'on ne voulait pas dire; et pour parler mariage avec la dignité convenable entre les deux plus grands potentats de l'univers, on ne pouvait assurément trouver un entremetteur plus habile.
L'Empereur eut donc recours à lui pour décider Alexandre à une ouverture qu'il ne voulait pas faire lui-même. M. de Talleyrand, qui appréhendait de jouer un rôle dans les démêlés de la famille impériale, par crainte d'être brouillé avec les uns ou avec les autres, n'avait aucun goût à se mêler d'un divorce plus ou moins prévu par tout le monde, et devenu un texte fréquent de conversation chez les discoureurs politiques. Napoléon, pour l'amener malgré lui à ce sujet, s'y prit d'une manière singulière.—Vous savez, lui dit-il, que Joséphine vous accuse de vous occuper de divorce, et vous a pour cette raison voué une haine implacable?—M. de Talleyrand se récria fort contre une pareille calomnie. Napoléon lui répliqua qu'il n'y avait pas à s'en défendre, qu'il faudrait bien y penser un jour; que, malgré son affection pour l'impératrice, il serait cependant obligé de faire un nouveau mariage qui pût lui donner un héritier, et le lier à l'une des grandes familles régnantes de l'Europe; que rien ne serait stable en France tant qu'on ne verrait pas l'avenir assuré; qu'il ne l'était pas en ce moment, car tout reposait sur sa tête, et que le temps était venu, avant qu'il vieillît, de prendre une épouse et d'en avoir un fils. Une telle conversation ne pouvait manquer d'aboutir immédiatement à la famille régnante de Russie, et à une alliance conjugale avec elle. M. de Talleyrand complimenta beaucoup Napoléon de son succès personnel auprès d'Alexandre, succès qui égalait au moins celui qu'il avait obtenu à Tilsit. Le jeune empereur en effet ne se lassait pas, chez la princesse de La Tour et Taxis, dont il fréquentait beaucoup la maison, d'exprimer son admiration pour Napoléon, et non-seulement pour son génie, mais pour sa grâce, son esprit et sa bonté.—Ce n'est pas seulement le plus grand homme, disait-il sans cesse, c'est aussi le meilleur et le plus aimable. On le croit ambitieux, aimant la guerre. Il n'en est rien. Il ne fait la guerre que par une nécessité politique, que par un entraînement de situation.—Tels sont les discours qu'il tenait et que M. de Talleyrand eut soin de rapporter à Napoléon.—S'il m'aime, répliqua celui-ci après avoir écouté M. de Talleyrand, qu'il m'en fournisse la preuve en s'unissant plus étroitement à moi, et en me donnant une de ses sœurs. Pourquoi, au milieu de nos épanchements intimes de tous les jours, ne m'en a-t-il jamais dit un mot? Pourquoi affecte-t-il ainsi d'éviter ce sujet?—Il était facile de voir que Napoléon voulait que M. de Talleyrand se chargeât de la commission, et y déployât l'art dont la nature l'avait doué pour dire les choses, ou les faire dire aux autres. M. de Talleyrand s'en chargea en effet, et ne perdit pas de temps pour amener l'empereur Alexandre sur ce sujet, dans les fréquentes occasions qu'il avait de le rencontrer. M. de Talleyrand adresse à l'empereur Alexandre quelques insinuations relativement à une alliance de famille entre les deux empires. Ce prince, qui avait la coquetterie de vouloir plaire à tout le monde, surtout aux gens d'esprit, et à M. de Talleyrand plus qu'à tout autre, s'entretenait souvent et volontiers avec lui. M. de Talleyrand n'attendit pas l'à-propos, mais le fit naître; car les jours étaient comptés, et il eut avec Alexandre la conversation désirée. Après s'être fort étendu sur l'alliance, qui formait à Erfurt le fond de tous les entretiens, M. de Talleyrand en vint à parler des moyens de la rendre plus solide et plus évidente, car il fallait qu'elle fût l'un et l'autre pour devenir véritablement efficace. Le moyen semblait tout indiqué: c'était d'ajouter aux liens politiques les liens de famille; chose facile, puisque Napoléon était obligé, pour l'intérêt de son empire, de contracter un nouveau mariage, afin d'avoir un héritier direct. Réponse d'Alexandre aux insinuations de M. de Talleyrand. Or, pour contracter un nouveau mariage, à quelle grande famille pouvait-il plus convenablement s'unir qu'à celle qui régnait sur la Russie, et dont le chef était devenu son intime allié?—Alexandre accueillit cette ouverture avec toutes les marques les plus flatteuses de bonne volonté pour Napoléon. Il protesta du désir personnel qu'il aurait de s'allier plus étroitement encore à lui; car, lorsqu'il en faisait son ami personnel, il ne pouvait pas lui en coûter d'en faire un beau-frère. Mais il touchait aux limites de sa puissance. Quoi qu'on racontât à Saint-Pétersbourg de l'influence de sa mère, il était, dit-il à M. de Talleyrand, maître et seul maître, mais il l'était des affaires de l'empire, et non de celles de sa famille. L'impératrice mère, qui était une princesse sévère et digne de respect, exerçait sur ses filles une domination absolue, et n'en cédait rien à personne. Or, si elle se taisait par déférence pour son fils sur la politique actuelle, elle n'allait pas jusqu'à l'approbation. Donner à cette politique un gage tel qu'une de ses filles, envoyer cette fille sur le trône qu'avait occupé Marie-Antoinette, sur ce trône relevé, il est vrai, jusqu'à surpasser la hauteur de celui de Louis XIV, supposait de la part de sa mère une condescendance qu'il n'osait pas espérer. Alexandre ajouta que sans doute il parviendrait à bien disposer sa sœur, la grande-duchesse Catherine, mais qu'il ne saurait se flatter d'entraîner sa mère, et que la violenter par le déploiement de son autorité impériale serait toujours au-dessus de ses forces; que tel était l'unique motif pour lequel il avait gardé autant de réserve sur ce sujet; que si, du reste, il pouvait entrer dans les intentions de Napoléon qu'il fît une pareille tentative, il la ferait, mais sans répondre du succès.—M. de Talleyrand, fort satisfait d'avoir amené les choses à ce point, pensa que c'était aux deux souverains à finir l'œuvre commencée, et insinua à l'empereur Alexandre qu'en matière pareille il convenait qu'il parlât le premier. Alexandre, ayant fait connaître la véritable difficulté, ne pouvait plus avoir de répugnance à parler, puisqu'il n'était plus exposé à prendre un engagement qu'il serait dans l'impossibilité de tenir. En conséquence, il promit de s'en ouvrir avec Napoléon au premier entretien.
Explication entre les deux souverains sur le sujet que M. de Talleyrand avait abordé par ordre de Napoléon.
À Erfurt on se voyait tous les jours, plusieurs fois par jour, et on était pressé de tout dire, car la fin de l'entrevue approchait. Alexandre, dans l'un de ses épanchements, s'expliqua avec Napoléon sur le sujet délicat dont M. de Talleyrand l'avait entretenu, lui exprima combien il désirerait ajouter un nouveau lien à ceux qui unissaient déjà les deux empires, combien il serait heureux d'avoir à Paris une personne de sa famille, et d'y venir embrasser une sœur, en venant y traiter les affaires des deux États. Mais il répéta à Napoléon ce qu'il avait dit à M. de Talleyrand sur la nature des obstacles qu'il aurait à vaincre, sur son respect, sur ses ménagements pour sa mère, qu'il n'irait jamais jusqu'à contraindre. Il promit néanmoins de s'appliquer à surmonter les répugnances maternelles, et fit entendre qu'il pourrait tout obtenir de la cour de Russie satisfaite, et qu'elle serait satisfaite si la nation l'était. Ces paroles furent écoutées avec joie, et Napoléon y répondit par les témoignages les plus affectueux. Les deux empereurs se promirent d'être un jour plus que des amis, mais des frères. Une expression toute nouvelle de contentement éclata sur leur visage, et plus que jamais ils parurent enchantés l'un de l'autre[19].
Convention secrète d'Erfurt signée le 12 octobre.
On était au 12 octobre; il fallait résoudre enfin les dernières difficultés de rédaction. Les deux empereurs avaient donné à leurs ministres, MM. de Romanzoff et de Champagny, l'autorisation de conclure, et le 12 ils se mirent d'accord sur la convention suivante, qui dut rester profondément secrète.