À peine M. de Romanzoff avait-il arraché des mains du ministre français cette proie si désirée, qu'il voulut s'en assurer la possession définitive en obtenant les signatures à l'instant même. Empressement de M. de Romanzoff à faire apposer les signatures sur la convention d'Erfurt. Cependant il fallait transcrire deux copies de ce nouveau traité secret: il n'eut pas la patience d'attendre qu'on les eût transcrites à la chancellerie de M. de Champagny, et, pour plus de célérité, on en exécuta une chez lui. Aussitôt ces copies achevées, il vint en toute hâte dans l'après-midi les faire signer à M. de Champagny, et courut ivre de joie les porter à son maître.
Fin de l'entrevue et témoignages qui la terminent.
L'entrevue d'Erfurt avait atteint son but; les deux empereurs étaient d'accord, et surtout paraissaient l'être. Alexandre croyait tenir enfin la Valachie et la Moldavie; Napoléon croyait tenir le jeune empereur, assez du moins pour qu'aucune coalition ne fût possible, assez pour n'avoir rien à craindre de l'Autriche jusqu'au printemps prochain. Il espérait même que la paix pourrait naître de cette étroite alliance publiquement proclamée entre les deux plus grandes puissances de l'univers. Aux fâcheux récits de Baylen, il avait substitué, dans les entretiens de l'Europe, le récit merveilleux de l'assemblée de rois tenue à Erfurt. Les deux monarques étaient parfaitement contents l'un de l'autre; une plus douce union semblait devoir s'ajouter un jour à l'union toute politique qui les liait désormais. Il fut décidé qu'on donnerait encore le 13 à l'intimité, le 14 à la séparation, et qu'on emploierait ces dernières journées à multiplier les témoignages, et à combler de présents les serviteurs de l'une et l'autre cour. Voyant bien que M. de Tolstoy avait trop à Paris l'attitude d'un soldat, Alexandre était convenu de le remplacer par le vieux prince Kourakin, courtisan obséquieux, incapable de brouiller son maître avec Napoléon, et actuellement ambassadeur à Vienne. M. de Romanzoff destiné à se rendre à Paris pour y suivre avec moins de perte de temps les négociations avec l'Angleterre. Mais il fut convenu aussi que, pour suivre de plus près les négociations avec l'Angleterre, et ne retarder que le moins possible les démarches auprès de la Porte, M. de Romanzoff se rendrait lui-même à Paris afin de recevoir les réponses, faire les répliques, sans autre délai que le temps nécessaire pour aller de Londres à Paris. Napoléon rédigea même à Erfurt, de sa propre main, la lettre commune au roi d'Angleterre qui devait être signée des deux empereurs, et les notes à l'appui, de façon à prévenir toute longueur.
M. de Tolstoy était à Erfurt. Napoléon voulut y recevoir ses lettres de recréance, et lui donner des marques de faveur qui ôtassent à sa révocation toute apparence de disgrâce. Il lui fit cadeau des porcelaines de Sèvres et des tapisseries des Gobelins qui avaient orné son habitation à Erfurt. Il combla de présents et de décorations tout l'entourage d'Alexandre. Alexandre ne se montra pas moins magnifique, conféra le cordon de Saint-André aux principaux personnages de la cour de Napoléon, et prodigua les portraits, les tabatières et les diamants.
Le seul personnage étranger à toutes ces distinctions était le représentant de l'Autriche, M. de Vincent. Malgré des efforts inouïs pour découvrir le secret de ce qu'on avait fait à Erfurt, il n'avait pu le pénétrer. Il savait qu'on avait échangé des témoignages de tout genre, qu'on avait posé dans une convention formelle les principes de l'alliance; mais le secret véritable des acquisitions qu'on s'était concédées les uns aux autres, des négociations qu'on allait entreprendre, il l'ignorait, et il supposait même beaucoup plus qu'il n'y avait. Audience de congé de M. de Vincent et lettre de Napoléon à l'empereur d'Autriche. Napoléon lui accorda son audience de congé, en lui renouvelant ses remontrances, et lui répéta que l'Autriche serait pour toujours laissée en dehors des affaires européennes, tant qu'elle paraîtrait vouloir recourir aux armes. Il le chargea pour l'empereur de la lettre suivante, qui contenait toute sa pensée:
»Monsieur mon frère, je remercie Votre Majesté Impériale de la lettre qu'elle a bien voulu m'écrire, et que M. le baron de Vincent m'a remise. Je n'ai jamais douté des intentions droites de Votre Majesté; mais je n'en ai pas moins craint un moment de voir les hostilités se renouveler entre nous. Il est à Vienne une faction qui affecte la peur pour précipiter votre cabinet dans des mesures violentes, qui seraient l'origine de malheurs plus grands que ceux qui ont précédé. J'ai été le maître de démembrer la monarchie de Votre Majesté, ou du moins de la laisser moins puissante; je ne l'ai pas voulu. Ce qu'elle est, elle l'est de mon aveu. C'est la plus évidente preuve que nos comptes sont soldés, et que je ne veux rien d'elle. Je suis toujours prêt à garantir l'intégrité de sa monarchie. Je ne ferai jamais rien contre les principaux intérêts de ses États, mais Votre Majesté ne doit pas remettre en discussion ce que quinze ans de guerre ont terminé. Elle doit défendre toute proclamation ou démarche provoquant la guerre. La dernière levée en masse aurait produit la guerre, si j'avais pu craindre que cette levée et ces préparatifs fussent combinés avec la Russie. Je viens de licencier les camps de la Confédération. Cent mille hommes de mes troupes vont à Boulogne pour renouveler mes projets contre l'Angleterre. Que Votre Majesté s'abstienne de tout armement qui puisse me donner de l'inquiétude et faire une diversion en faveur de l'Angleterre. J'ai dû croire, lorsque j'ai eu le bonheur de voir Votre Majesté et que j'ai conclu le traité de Presbourg, que nos affaires étaient terminées pour toujours, et que je pouvais me livrer à la guerre maritime sans être inquiété ni distrait. Que Votre Majesté se méfie de ceux qui lui parlent des dangers de sa monarchie, troublent ainsi son bonheur, celui de sa famille et de ses peuples. Ceux-là seuls sont dangereux; ceux-là seuls appellent les dangers qu'ils feignent de craindre. Avec une conduite droite, franche et simple, Votre Majesté rendra ses peuples heureux, jouira elle-même du bonheur dont elle doit sentir le besoin après tant de troubles, et sera sûre d'avoir en moi un homme décidé à ne jamais rien faire contre ses principaux intérêts. Que ses démarches montrent de la confiance, elles en inspireront. La meilleure politique aujourd'hui, c'est la simplicité et la vérité. Qu'elle me confie ses inquiétudes lorsqu'on parviendra à lui en donner, je les dissiperai sur-le-champ. Que Votre Majesté me permette un dernier mot: qu'elle écoute son opinion, son sentiment, il est bien supérieur à celui de ses conseils.
»Je prie Votre Majesté de lire ma lettre dans un bon sens, et de n'y voir rien qui ne soit pour le bien et la tranquillité de l'Europe et de Votre Majesté.»
À cette lettre si polie et si fière, Napoléon ajouta de nouveau la demande formelle de la reconnaissance du roi Joseph, comme le moyen le plus sûr de faire éclater les vraies dispositions de l'Autriche, et de l'engager dans son système, ou de la placer dans un embarras, duquel il l'obligerait à se tirer, soit par la paix, soit par la guerre, quand il lui plairait de pousser les choses à bout.
Les souverains accourus à Erfurt, ayant pris congé des deux empereurs, étaient successivement repartis. Le 14 au matin, Alexandre et Napoléon montèrent à cheval, au milieu de la population affluant de toutes parts, en présence des troupes sous les armes, et sortirent d'Erfurt à côté l'un de l'autre, comme ils y étaient entrés. Séparation d'Alexandre et de Napoléon, le 14 octobre. Ils parcoururent ensemble une certaine étendue de chemin; puis ils mirent pied à terre abandonnant leurs chevaux à des piqueurs, se promenèrent quelques instants ensemble, se redirent de nouveau et brièvement ce qu'ils s'étaient dit tant de fois sur l'utilité, la fécondité, la grandeur de leur alliance, sur leur goût l'un pour l'autre, sur leur désir et leur espérance de resserrer leurs liens, puis s'embrassèrent avec une sorte d'émotion. Bien qu'il y eût de la politique, de l'ambition, de l'intérêt dans leur amitié, tout n'était pas calcul dans ce sentiment. Les hommes, même les plus obligés à la dissimulation, ne sont jamais aussi faux, aussi dépourvus de sensibilité que l'imagine la finesse du vulgaire, qui croit être profonde en ne supposant partout que du mal. Alexandre et Napoléon se quittèrent émus, et se serrèrent de bonne foi la main, l'un du haut de sa voiture, l'autre du haut de son cheval. Alexandre partit pour Weimar et Saint-Pétersbourg, Napoléon pour Erfurt et Paris. Ils ne devaient plus se revoir, et aucun de leurs projets du moment, aucun ne devait se réaliser!