À peine rendu à Vittoria, et arraché aux embrassements de son frère, qui lui était fort attaché, il fit appeler auprès de lui son état-major, et particulièrement les officiers français ou espagnols qui connaissaient le mieux les routes de la contrée, afin de commencer sur-le-champ les opérations décisives qu'il avait projetées.

Pour comprendre les remarquables opérations qu'il ordonna en cette circonstance, et qui ne furent pas au nombre des moins belles de sa vie militaire, il faut savoir ce qui s'était passé en Espagne pendant les mois de septembre et d'octobre, mois employés tant à Paris qu'à Erfurt en négociations, en préparatifs de guerre, en mouvements de troupes.

Ce qui s'était passé en Espagne pendant les mois de septembre et d'octobre.

Exaltation produite chez les Espagnols par le triomphe de Baylen.

Les Espagnols, doublement enthousiasmés du triomphe inespéré de Baylen et de la retraite du roi Joseph sur l'Èbre, étaient dans le délire de la joie et de l'orgueil. Ce n'étaient pas quelques conscrits, accablés par la chaleur, mal conduits par un général malheureux, qu'ils croyaient avoir vaincus, mais la grande armée, et Napoléon lui-même. Ils se supposaient invincibles, et ne songeaient à rien moins qu'à réunir une masse de cinq cent mille hommes, à porter ces cinq cent mille hommes au delà des Pyrénées, c'est-à-dire à envahir la France. Dans les négociations avec les Anglais, qu'ils savaient vainqueurs aussi en Portugal, mais dont ils dédaignaient fort la convention de Cintra, en la comparant à celle de Baylen, ils ne parlaient que d'entreprises dirigées contre le midi de la France. Ils acceptaient et désiraient même le secours d'une armée anglaise, mais ils le demandaient sans y attacher le salut de l'Espagne, qu'ils se chargeraient bien d'opérer indépendamment de toute assistance étrangère. Qu'on se figure la jactance espagnole, si grande en tout temps, exaltée par un triomphe inouï, et on se fera à peine une idée juste des folles exagérations que débitaient les insurgés.

Difficulté de constituer un gouvernement.

Ce qui pressait le plus, et ce qu'il y avait de plus difficile, c'était de constituer un gouvernement; car depuis le départ de la famille royale pour Compiégne et Valençay, depuis la retraite de Joseph sur l'Èbre, il n'y avait d'autre autorité que celle des juntes insurrectionnelles formées dans chaque province, autorité extravagante, qui se divisait en douze ou quinze centres ennemis les uns des autres. À Madrid, autrefois centre unique de l'administration royale, il n'était resté que le conseil de Castille, aussi méprisé que haï pour n'avoir opposé à l'usurpation étrangère d'autre résistance qu'un peu de mauvaise grâce, et beaucoup de tergiversations. Efforts du conseil de Castille pour ressaisir le pouvoir. Ce corps était alors en Espagne dans la situation où avaient été en France, à l'ouverture de la révolution, les anciens parlements, dont on s'était servi avant 1789, et dont après 1789 on ne voulait plus tenir aucun compte, parce qu'ils étaient demeurés fort en deçà des désirs du moment. Doué cependant, comme tous les vieux corps, d'une ambition patiente et tenace, il ne désespérait pas de s'emparer du pouvoir, et crut en trouver l'occasion dans le massacre d'un vieillard, don Luis Viguri, autrefois intendant de la Havane et favori du prince de la Paix, oublié depuis long-temps, mais rappelé malheureusement à l'attention du peuple par une querelle avec un ancien serviteur traître à son maître. Le conseil de Castille appelle à Madrid les généraux victorieux. L'infortuné don Luis ayant été égorgé et traîné dans les rues, le besoin d'une autorité publique se fit universellement sentir, et le conseil appela à Madrid les généraux espagnols victorieux des Français, pour prêter main-forte à la loi. Il proposa en même temps aux juntes insurrectionnelles de députer chacune un représentant, afin de composer à Madrid avec le conseil lui-même un gouvernement central.

Entrée à Madrid de don Gonzalez de Llamas avec les Valenciens, de Castaños avec les Andalous.

Les généraux espagnols s'empressèrent en effet de venir triompher à Madrid, et on vit successivement arriver don Gonzalez de Llamas avec les Valenciens et les Murciens, prétendus vainqueurs du maréchal Moncey, et Castaños avec les Andalous, vainqueurs trop réels du général Dupont. L'enthousiasme pour ces derniers fut extrême, et il était mérité, si le bonheur peut être estimé à l'égal du génie. Mais les juntes n'étaient pas d'humeur à subir la prépondérance du conseil de Castille, et à se contenter d'une simple participation au pouvoir, sous la direction suprême de ce corps. Les juntes insurrectionnelles refusent de répondre à l'appel du conseil de Castille et de constituer un gouvernement central sous ses auspices. Pour unique réponse, toutes (une seule exceptée, celle de Valence) lui adressèrent les plus violents reproches, et elles déclarèrent ne pas vouloir reconnaître une autorité qui n'avait été jadis qu'une autorité purement administrative et judiciaire, et qui récemment ne s'était pas conduite de manière à obtenir de la confiance de la nation un pouvoir qu'elle ne tenait pas des institutions espagnoles. Elles discutèrent entre elles par des envoyés la forme du gouvernement central qu'elles constitueraient. Elles étaient, quant à cet objet, aussi divisées de vues que de prétentions. Rivalités entre les juntes. D'abord toutes jalousaient leurs voisines. Celle de Séville était en brouille avec celle de Grenade, chacune s'attribuant l'honneur du triomphe de Baylen, et poussant la violence jusqu'à vouloir se faire la guerre, qu'elles auraient commencée sans le sage Castaños. De plus, cette même junte de Séville entendait devenir le centre du gouvernement, tant à cause de ses services que de sa situation géographique, qui la plaçait loin des Français, et elle voulait par voie d'adhésions successives attirer toutes les autres à elle. Prétentions des juntes du nord de l'Espagne. Les juntes du nord, formant deux groupes peu amis, d'une part celui de Galice, de Léon, de Castille, de l'autre celui des Asturies, tendaient cependant à se rapprocher, et, une fois unies, à fixer au nord le gouvernement de l'Espagne. Les juntes d'Estrémadure, de Valence, de Grenade, de Saragosse, veulent un gouvernement unique, placé au centre, et font prévaloir ce vœu. Moins ambitieuses, plus sages, et non moins méritantes, les juntes d'Estrémadure, de Valence, de Grenade, de Saragosse, n'avaient aucune de ces ambitions exclusives, et se prononçaient pour la formation d un gouvernement unique, placé au centre de l'Espagne, mais non à Madrid, afin d'éviter la domination du conseil de Castille.

Établissement de la junte centrale à Aranjuez.