Arrivée de Napoléon à Bayonne.
État dans lequel il trouve toutes choses.
Napoléon, parti en toute hâte pour Bayonne, trouva les routes entièrement dégradées par la saison et la grande quantité des charrois militaires, les chevaux de poste épuisés par les nombreux passages, s'irrita fort contre les administrations chargées de ces différents services, et, parvenu à Mont-de-Marsan, monta à cheval pour traverser les Landes à franc étrier. Il arriva le 3 novembre à Bayonne à deux heures du matin. Il manda sur-le-champ le prince Berthier pour savoir où en étaient toutes choses, et se faire rendre compte de l'exécution de ses ordres. Rien ne s'était exécuté comme il l'avait voulu, ni surtout aussi vite, quoiqu'il fût le plus prévoyant, le plus absolu, le plus obéi des administrateurs.
Inexécution d'une partie des ordres de Napoléon, et cause de cette inexécution.
Il avait demandé que vingt mille conscrits des classes arriérées, choisis dans le Midi, et destinés à former le fond des quatrièmes bataillons dans les régiments servant en Espagne[20], fussent réunis à Bayonne. Il y en avait cinq mille au plus d'arrivés. Il comptait sur 50 milles capotes, sur 129 mille paires de souliers, sur une masse proportionnée de vêtements, le reste devant venir au fur et à mesure des besoins. Il trouva 7 mille capotes, et 15 mille paires de souliers. Or, ce qu'il appréciait le plus, comme nous l'avons dit ailleurs, surtout dans les campagnes d'hiver, c'était la chaussure et la capote: il fut donc singulièrement mécontent. Tandis que l'approvisionnement en vêtements était aussi peu avancé, l'approvisionnement en vivres était considérable, ce qui était un vrai contre-sens, car les Castilles regorgent de vivres; les céréales et le bétail y abondent. Il est inutile de parler du vin, qui forme le plus riche produit des coteaux de la Péninsule. Les mulets, dont Napoléon avait ordonné de nombreux achats, choisis, faute d'autres, à quatre ans et demi, étaient trop jeunes pour fournir un bon service; ce qui n'était pas moins regrettable que tout le reste, car les charrois étaient justement ce dont on manquait le plus en Espagne, à cause de l'état des routes et du mode des transports, qui se font presque tous à dos de mulet. En outre Napoléon avait prescrit que les troupes venant d'Allemagne fussent concentrées entre Bayonne et Vittoria, qu'aucune opération ne fût commencée, qu'on permît même aux insurgés de nous déborder à droite et à gauche, car il entrait dans son plan de laisser les généraux espagnols, dans leur ridicule prétention de l'envelopper, s'engager fort avant sur ses ailes. Or les belles troupes tirées de la Grande Armée avaient été dispersées précipitamment sur tous les points où la timidité de l'état-major de Joseph avait cru apercevoir un péril. Enfin le maréchal Lefebvre, commandant le 4e corps, séduit par l'occasion de combattre les Espagnols à Durango, les avait défaits; avantage de nulle valeur pour Napoléon, qui avait le goût, et, dans sa position actuelle, le besoin de résultats extraordinaires.
Quelque grandes que fussent les contrariétés qu'il éprouvait, Napoléon ne pouvait s'en prendre ni à son imprévoyance, ni à l'indocilité de ses agents, mais à la nature des choses, qui commençait à être violentée dans ce qu'il entreprenait depuis quelque temps. Il avait, en effet, donné deux mois tout au plus pour faire sur les Pyrénées les préparatifs d'une immense guerre. Or, si deux mois eussent suffi peut-être sur le Rhin et sur les Alpes, où n'avaient cessé d'affluer pendant plusieurs années toutes les ressources de l'Empire, ces deux mois étaient loin de suffire sur les Pyrénées, où depuis 1795, c'est-à-dire depuis treize années, aucune partie de nos ressources militaires n'avait été dirigée, la France à dater de cette époque ayant toujours été en paix avec l'Espagne. Les agents de l'administration d'ailleurs, ne connaissant pas encore la nature et les besoins de ce nouveau théâtre de guerre, envoyaient des vivres, par exemple, où il aurait fallu des vêtements. De plus, les quantités de toutes choses venaient de changer si subitement, depuis que de 60 ou 80 mille conscrits on s'était élevé à 250 mille hommes, que toutes les prévisions étaient dépassées. D'autre part, si les troupes, au lieu d'être concentrées à Vittoria, étaient dispersées dans diverses directions, c'est qu'un état-major, où ne figuraient pas encore les lieutenants vigoureux que Napoléon avait formés à son école, se troublait à la première apparence de danger, et envoyait les corps au moment même de leur arrivée, partout où l'ennemi se montrait. Enfin le maréchal Lefebvre lui-même n'avait cédé au désir intempestif de combattre, que parce que là où Napoléon n'était pas, le commandement se relâchait, et devenait faible et incertain[21].
Napoléon, après avoir employé une journée à remédier à l'inexécution de ses ordres, repart pour Vittoria.
Napoléon employa la journée du 3 à témoigner de vive voix, ou par écrit, son extrême mécontentement aux agents qui avaient mal compris et mal exécuté ses ordres, et, ce qui valait mieux, à réparer les inexactitudes ou les lenteurs, plus ou moins inévitables, dont il avait à se plaindre[22]. Il ordonna l'abandon de tous les marchés que les entrepreneurs n'avaient pas exécutés, la création immédiate à Bordeaux d'ateliers de confectionnement, dans lesquels on emploierait les draps du Midi à faire des habits; contremanda tous les envois de grains et de bétail pour ne porter ses ressources que sur l'habillement, fit construire à Bayonne des baraques pour y loger les quatrièmes bataillons, accéléra la marche des conscrits pour en remplir les cadres, passa en revue les troupes qui arrivaient, envoya aux administrations des postes et des ponts et chaussées une foule d'avis lumineux et impératifs, puis, le 4 au soir, franchit la frontière, alla coucher à Tolosa, et le lendemain 5 se rendit à Vittoria, où se trouvait le quartier général de son frère Joseph. Il voyagea à cheval, escorté par la cavalerie de la garde impériale, et entra de nuit à Vittoria, désirant ne recevoir aucun hommage, et se loger hors de la ville, afin de satisfaire son goût, qui était de vivre en plein air, et d'être le moins possible auprès de son frère. Ce n'était ni froideur ni éloignement à l'égard de ce dernier, mais calcul. Motifs de Napoléon pour se montrer le moins possible auprès de Joseph. Il sentait qu'à ses côtés la position de Joseph serait secondaire, comme il l'avait déjà remarqué pendant leur commun séjour à Bayonne, et il désirait au contraire lui laisser aux yeux des Espagnols la première place. Il voulait aussi n'être en Espagne que général d'armée, revêtu de tous les droits de la guerre, et les exerçant impitoyablement, jusqu'à ce que l'Espagne se soumît. Il consentait ainsi à se réserver le rôle de la sévérité, même de la cruauté, pour ménager à Joseph celui de la majesté et de la douceur. Dans ce but, ne pas se loger avec Joseph était le parti le plus sage.
Arrivée de Napoléon à Vittoria.