Brusque résolution du cabinet britannique et réponse négative qui met un terme à toute négociation.

À la réception de cette seconde note, le cabinet britannique, craignant de décourager ses nouveaux alliés, soit en Espagne, soit en Autriche, par des bruits de paix, de refroidir le fanatisme des uns, de ralentir les préparatifs militaires des autres, résolut de rompre brusquement une négociation qui ne lui semblait ni utile ni sérieuse. Ayant dans les mains des documents qui prouvaient que la France ne voulait point faire de concessions aux insurgés espagnols, lesquels jouissaient en Angleterre d'une immense popularité, il ne redoutait rien du parlement, la question étant ainsi posée. En conséquence, il fit une déclaration péremptoire, offensante pour la Russie et la France, consistant à dire qu'aucune paix n'était possible avec deux cours, dont l'une détrônait et tenait prisonniers les rois les plus légitimes, dont l'autre les laissait traiter indignement pour des motifs intéressés; que, du reste, les propositions pacifiques adressées à l'Angleterre étaient illusoires, imaginées pour décourager les peuples généreux qui avaient déjà secoué le joug oppresseur de la France, et ceux qui se préparaient à le secouer encore; que les communications devaient donc être considérées comme définitivement rompues, et la guerre continuée avec toute l'énergie commandée par les circonstances.

Évidemment, l'Angleterre, comptant cette fois sur un prochain renouvellement de la lutte, avait craint, en poursuivant cette négociation, de refroidir les Espagnols et les Autrichiens. M. de Talleyrand éprouva les regrets ordinaires et honorables qu'il ressentait toutes les fois qu'une tentative de paix venait à échouer. M. de Romanzoff fut piqué des allusions blessantes pour sa cour, fâché d'avoir manqué un succès, mais consolé par la liberté désormais acquise d'agir immédiatement en Orient. M. de Champagny, dévoué à l'Empereur, à ses idées, à sa fortune, ne vit dans ce refus que l'occasion de nouvelles guerres triomphales pour un maître qu'il croyait invincible. Le public, à peine averti, n'y prit presque pas garde; il n'attendait de résultat décisif que de la présence de Napoléon en Espagne.

Réponse amère de l'Autriche, et raisons de croire que Napoléon n'aura que le temps de faire une courte campagne en Espagne.

Espoir que cette campagne sera décisive.

Tandis que l'Angleterre répondait de la sorte, l'Autriche ne répondait guère mieux aux déclarations de la Russie et de la France. Elle protestait de son intention de conserver la paix, et, en effet, elle donnait moins d'éclat à ses préparatifs, sans toutefois les interrompre; mais elle accueillait avec amertume la proposition commune de reconnaître le roi Joseph, et elle déclarait que lorsqu'on lui aurait fait savoir ce qui s'était passé à Erfurt, elle s'expliquerait à l'égard de la nouvelle royauté constituée en Espagne, ajoutant que la connaissance de ce qui avait été arrêté entre les deux empereurs lui était indispensable pour éclairer et fixer ses résolutions. La forme autant que le fond même de cette déclaration décelait l'irritation profonde dont l'Autriche était remplie. Il était évident que Napoléon aurait le temps de faire une campagne dans la Péninsule, mais de n'en faire qu'une. On attendait de son génie et de ses troupes qu'elle serait décisive. Le public, habitué à la guerre, habitué surtout sous ce maître tout-puissant à dormir au bruit du canon, dont les échos lointains ne faisaient présager que des victoires, demeurait tranquille et confiant, malgré tout ce qu'avait de triste, de sinistre même, cette guerre entreprise au delà des Pyrénées contre le fanatisme d'une nation entière. L'éclatant spectacle donné à Erfurt éblouissait encore tous les yeux, et leur dérobait les périls trop réels de la situation.

FIN DU LIVRE TRENTE-DEUXIÈME.

LIVRE TRENTE-TROISIÈME.

SOMO-SIERRA.

Arrivée de Napoléon à Bayonne. — Inexécution d'une partie de ses ordres. — Comment il y supplée. — Son départ pour Vittoria. — Ardeur des Espagnols à soutenir une guerre qui a commencé par des succès. — Projet d'armer cinq cent mille hommes. — Rivalité des juntes provinciales, et création d'une junte centrale à Aranjuez. — Direction des opérations militaires. — Plan de campagne. — Distribution des forces de l'insurrection en armées de gauche, du centre et de droite. — Rencontre prématurée du corps du maréchal Lefebvre avec l'armée du général Blake en avant de Durango. — Combat de Zornoza. — Les Espagnols culbutés. — Napoléon, arrivé à Vittoria, rectifie la position de ses corps d'armée, forme le projet de se laisser déborder sur ses deux ailes, de déboucher ensuite vivement sur Burgos, pour se rabattre sur Blake et Castaños, et les prendre à revers. — Exécution de ce projet. — Marche du 2e corps, commandé par le maréchal Soult, sur Burgos. — Combat de Burgos et prise de cette ville — Les maréchaux Victor et Lefebvre, opposés au général Blake, le poursuivent à outrance. — Victor le rencontre à Espinosa et disperse son armée. — Mouvement du 3e corps, commandé par le maréchal Lannes, sur l'armée de Castaños. — Manœuvre sur les derrières de ce corps par l'envoi du maréchal Ney à travers les montagnes de Soria. — Bataille de Tudela, et déroute des armées du centre et de droite. — Napoléon, débarrassé des masses de l'insurrection espagnole, s'avance sur Madrid, sans s'occuper des Anglais, qu'il désire attirer dans l'intérieur de la Péninsule. — Marche vers le Guadarrama. — Brillant combat de Somo-Sierra. — Apparition de l'armée française sous les murs de Madrid. — Efforts pour épargner à la capitale de l'Espagne les horreurs d'une prise d'assaut. — Attaque et reddition de Madrid. — Napoléon n'y veut pas laisser rentrer son frère, et n'y entre pas lui-même. — Ses mesures politiques et militaires. — Abolition de l'inquisition, des droits féodaux et d'une partie des couvents. — Les maréchaux Lefebvre et Ney amenés sur Madrid, le maréchal Soult dirigé sur la Vieille-Castille, pour agir ultérieurement contre les Anglais. — Opérations en Aragon et en Catalogne. — Lenteur forcée du siége de Saragosse. — Campagne du général Saint-Cyr en Catalogne. — Passage de la frontière. — Siége de Roses. — Marche habile pour éviter les places de Girone et d'Hostalrich. — Rencontre avec l'armée espagnole et bataille de Cardedeu. — Entrée triomphante à Barcelone. — Sortie immédiate pour enlever le camp du Llobregat, et victoire de Molins del Rey. — Suite des événements au centre de l'Espagne. — Arrivée du maréchal Lefebvre à Tolède, du maréchal Ney à Madrid. — Nouvelles de l'armée anglaise apportées par des déserteurs. — Le général Moore, réuni, près de Benavente, à la division de Samuel Baird, se porte à la rencontre du maréchal Soult. — Manœuvre de Napoléon pour se jeter dans le flanc des Anglais, et les envelopper. — Départ du maréchal Ney avec les divisions Marchand et Maurice-Mathieu, de Napoléon avec les divisions Lapisse et Dessoles, et avec la garde impériale. — Passage du Guadarrama. — Tempête, boues profondes, retards inévitables. — Le général Moore, averti du mouvement des Français, bat en retraite. — Napoléon s'avance jusqu'à Astorga. — Des courriers de Paris le décident à s'établir à Valladolid. — Il confie au maréchal Soult le soin de poursuivre l'armée anglaise. — Retraite du général Moore, poursuivi par le maréchal Soult. — Désordres et dévastations de cette retraite. — Rencontre à Lugo. — Hésitation du maréchal Soult. — Arrivée des Anglais à la Corogne. — Bataille de la Corogne. — Mort du général Moore et embarquement des Anglais. — Leurs pertes dans cette campagne. — Dernières instructions de Napoléon avant de quitter l'Espagne, et son départ pour Paris. — Plan pour conquérir le midi de l'Espagne, après un mois de repos accordé à l'armée. — Mouvement du maréchal Victor sur Cuenca, afin de délivrer définitivement le centre de l'Espagne de la présence des insurgés. — Bataille d'Uclès, et prise de la plus grande partie de l'armée du duc de l'Infantado, autrefois armée de Castaños. — Sous l'influence de ces événements heureux, Joseph entre enfin à Madrid, avec le consentement de Napoléon, et y est bien reçu. — L'Espagne semble disposée à se soumettre. — Saragosse présente seule un point de résistance dans le nord et le centre de l'Espagne. — Nature des difficultés qu'on rencontre devant cette ville importante. — Le maréchal Lannes envoyé pour accélérer les opérations du siége. — Vicissitudes et horreurs de ce siége mémorable. — Héroïsme des Espagnols et des Français. — Reddition de Saragosse. — Caractère et fin de cette seconde campagne des Français en Espagne. — Chances d'établissement pour la nouvelle royauté.