Concours des forces anglaises avec les forces espagnoles.
Toutefois, le principal des moyens de salut se préparait pour l'Espagne: c'était l'assistance de l'Angleterre. Celle-ci, après avoir délivré le Portugal de la présence des Français, ne voulait pas s'en tenir à ce premier effort. Assaillie d'agents espagnols envoyés par les juntes, apercevant dans le soulèvement de la Péninsule une diversion puissante qui absorberait une partie des forces françaises, ne désespérant pas de faire renaître une coalition sur le continent, et de la jeter sur les bras de Napoléon affaibli, elle était résolue à fournir aux Espagnols tous les secours possibles. Raisons qui décident l'Angleterre à envoyer une armée en Espagne. Elle avait expédié à Santander, à la Corogne, et dans les autres ports de la Péninsule, des armes, des munitions, des vivres de guerre, et elle préparait même un envoi d'argent. Ne négligeant pas plus ses intérêts commerciaux que ses intérêts politiques, elle avait en outre inondé la Péninsule de ses marchandises. Une dernière raison, si toutes celles que nous venons d'énumérer n'avaient pas été assez décisives, aurait suffi pour la déterminer à agir énergiquement: c'était l'éclat produit par la convention de Cintra, objet en ce moment de toutes les colères du public britannique. Aussi, bien que l'expédition du Portugal, telle quelle, fût l'une des expéditions les mieux conduites et les plus heureuses que l'Angleterre eût encore exécutées sur la terre ferme, il fallait néanmoins en réparer l'effet, comme il aurait fallu réparer celui d'un désastre. Soit cette nécessité, soit l'enthousiasme des Anglais pour la cause espagnole, le cabinet britannique était donc obligé de déployer les plus grands efforts. En conséquence il résolut d'envoyer une armée considérable en Espagne. Le midi de la Péninsule, comme plus sûr, plus éloigné des Français, plus voisin du Portugal, lui aurait fort convenu pour théâtre de ses entreprises militaires. Mais lorsque le rendez-vous général était sur l'Èbre, lorsqu'on se flattait d'accabler définitivement aux portes même de France les armées découragées, détruites, disait-on, du roi Joseph, c'eût été une nouvelle honte, pire que celle de Cintra, que de descendre timidement à Cadix, ou de s'avancer de Lisbonne par Elvas sur Séville. La Vieille-Castille choisie pour théâtre des opérations de l'armée anglaise. La réunion d'une armée anglaise dans la Vieille-Castille fut, par ces motifs, décidée en principe. On s'y prit pour la former de la manière suivante.
Forces composant l'armée anglaise, et leur point de départ.
Il était resté autour de Lisbonne à peu près 18 mille hommes de l'expédition de Portugal terminée à Vimeiro. Sir John Moore, venu du Nord avec 10 mille hommes, après une inutile tentative pour les employer en Suède, avait débarqué à Lisbonne quelques jours après la convention de Cintra, et porté à environ 28 mille les forces britanniques en Portugal. Le commandement déféré à sir John Moore. C'était un officier sage, clairvoyant, irrésolu dans le conseil, quoique très-brave sur le champ de bataille, plein de loyauté et d'honneur, fort digne de commander à une armée anglaise. Étranger à la gloire de la dernière expédition, mais aussi aux préventions qu'elle avait soulevées, puisqu'il était venu après que tout était fini, il fut chargé du commandement en chef, qu'assurément il méritait plus qu'aucun autre, si les Anglais n'avaient eu sir Arthur Wellesley à leur disposition. Mais celui-ci avait en quelque sorte des comptes à vider avec l'opinion publique, et son rôle en Espagne fut différé. John Moore eut donc le commandement. Vingt mille hommes, sur les vingt-huit déjà rassemblés en Portugal, durent concourir à la nouvelle expédition vers le nord de l'Espagne. Douze ou quinze mille, dont une partie en cavalerie, durent être déposés à la Corogne, sous David Baird, vieil officier de l'armée des Indes. Cette réunion allait former un total de 35 à 36 mille hommes de troupes excellentes, valant à elles seules toutes les forces que l'Espagne avait sur pied. On mit aux ordres de John Moore une immense flotte de transport, pour suivre le mouvement de ses troupes, les porter au lieu du rendez-vous s'il préférait la voie de mer, et leur fournir, quelque route qu'il adoptât, des vivres, des munitions, des chevaux d'artillerie et de cavalerie. On laissa à sa sagesse le soin de se conduire comme il voudrait, pourvu qu'il agit dans le nord de la Péninsule, et se concertât avec les généraux espagnols pour le plus grand succès de la campagne.
Sir Stuart et lord William Bentinck avaient été envoyés à Madrid pour faire entendre quelques bons conseils à la junte d'Aranjuez, et amener un peu d'ensemble dans les opérations militaires des deux nations.
Route qu'adopte sir John Moore pour se rendre dans la Vieille-Castille.
Sir John Moore, demeuré libre dans son action, pouvait transporter par mer, de Lisbonne à la Corogne, les 20 mille hommes qu'il devait tirer de l'armée de Portugal, et les joindre dans ce port aux 15 mille hommes de sir David Baird; il pouvait aussi traverser le Portugal tout entier par les chemins que les Français avaient suivis pour s'y rendre. Après de sages réflexions, il se décida à prendre ce dernier parti. D'une part, presque tous les bâtiments de la flotte étaient consacrés en ce moment à ramener en France l'armée de Junot; de l'autre, un nouvel embarquement ne pouvait manquer de nuire beaucoup à l'organisation de l'armée anglaise. La route de la Corogne à Léon était d'ailleurs épuisée par l'armée de Blake, et devait tout au plus suffire à la division de sir David Baird. En partant avant la saison des pluies, en s'avançant lentement, par petits détachements, sir John Moore espérait arriver en bon état dans la Vieille-Castille, et donner à ses troupes, par ce trajet, ce qui manque aux troupes anglaises, la patience et la force de marcher. En conséquence, il résolut d'acheminer son infanterie par les deux routes montagneuses qui débouchent sur Salamanque, celle de Coimbre à Almeida, celle d'Abrantès à Alcantara, et son artillerie avec sa cavalerie par le plat pays de Lisbonne à Elvas, d'Elvas à Badajoz, de Badajoz à Talavera, de Talavera à Valladolid. (Voir la carte no 43.) Il se flattait ainsi d'avoir réuni, dans le courant d'octobre, son infanterie et sa cavalerie au centre de la Vieille-Castille. Le corps de sir David Baird, qui était plus considérable en cavalerie, devait débarquer à la Corogne, de la Corogne se porter par Lugo à Astorga, et venir se joindre par le Duero à l'armée principale. Ce plan arrêté, sir John Moore se mit en marche à la fin de septembre, et sir David Baird, partant des côtes d'Angleterre, fit voile vers la Corogne.
Il faut rendre cette justice aux Espagnols que, soit présomption, soit patriotisme, et probablement l'un et l'autre de ces sentiments à la fois, ils traitaient fièrement avec les Anglais, n'acceptant leurs secours que sous certaines réserves, et à la condition de ne pas leur livrer leurs grands établissements maritimes. Jamais ils n'avaient voulu admettre à Cadix les cinq mille hommes que leur offrait sir Hew Dalrymple; et quand le corps de sir David Baird parut devant la Corogne, ils lui refusèrent l'entrée de ce grand port. Il fallut écrire à Madrid pour avoir l'autorisation de le laisser débarquer, autorisation qui fut enfin accordée sur les instances de sir Stuart et de lord William Bentinck.
Enlèvement d'une dépêche qui révèle aux Espagnols les dangers qui les menacent par l'arrivée de nombreuses troupes françaises.
Mais tandis que les Anglais avaient peine à faire recevoir à terre les troupes qu'on leur avait demandées, tandis que les généraux espagnols, en intrigue avec la junte ou contre elle, en rivalité les uns avec les autres, opposaient encore des difficultés d'exécution à un plan qui avait été adopté d'entraînement, et consumaient le temps dans une incroyable confusion, une lettre de l'état-major français, interceptée par les nombreux coureurs qui infestaient les routes, leur apprit que d'octobre à novembre il entrerait en Espagne cent mille hommes de renfort, sans compter ce qui était arrivé déjà, et qu'en s'agitant ainsi sans agir, ils laissaient échapper l'occasion de surprendre l'armée française, telle qu'ils se la figuraient, épuisée, décimée, abattue par Baylen. Cette découverte donne une impulsion à la junte, et on accélère le commencement des opérations. Dans ce gouvernement, qui ne marchait que par secousses, comme marchent tous les gouvernements tumultueux et faibles, une révélation pareille devait donner une impulsion d'un moment. On cessa de disputer, on fit partir les généraux, accordés entre eux ou non; on envoya Castaños sur l'Èbre; on pressa l'arrivée sur Madrid, et de Madrid sur Burgos, des gens de l'Estrémadure; enfin on mit en mouvement tout ce qu'on put, et comme on put.