C'était le cas de ne plus perdre de temps; cependant on en perdit encore beaucoup, et on ne fut en état d'agir sérieusement qu'à la fin d'octobre. Le général Blake, bien qu'il n'eût pas réuni toutes ses forces, avait été le premier en ligne; ayant longé le pied des montagnes des Asturies sans y pénétrer, il les avait franchies à Espinosa, et avait fait sur Bilbao plusieurs démonstrations. (Voir la carte no 43.) Les Castillans, sous Pignatelli, tenaient les bords de l'Èbre aux environs de Logroño. Les Murciens, les Valenciens sous Llamas, les deux divisions d'Andalousie sous la Peña, s'étendaient le long du fleuve, de Tolosa à Calahorra et Alfaro. Les Aragonais, les Valenciens de Palafox, portés au delà de l'Èbre, et bordant la petite rivière d'Aragon, avaient leur quartier général à Caparroso.
D'après le plan convenu, il fallait que Castaños et Palafox se concertassent pour se réunir sur l'extrême gauche des Français, vers Pampelune; et il y avait urgence, car le général Blake, déjà fort engagé sur leur droite, pouvait être compromis si on ne se hâtait d'occuper une partie des forces ennemies. Mais entre Castaños et Palafox l'accord n'était pas facile, chacun des deux voulant attirer l'autre à lui. Castaños craignait de trop dégarnir l'Èbre; Palafox voulait qu'on le mît en mesure d'envahir la Navarre avec des forces supérieures. Enfin, faisant un mouvement en avant, ils avaient passé l'Èbre et la rivière d'Aragon, et s'étaient établis à Logroño d'un côté, à Lerin de l'autre.
Engagements imprévus, et contraires aux ordres de Napoléon, entre les corps déjà arrivés et les insurgés espagnols.
Mais il était trop tard: les Français, avant d'être renforcés, n'auraient pas souffert plus long-temps l'audace fort irréfléchie de leurs adversaires, bien moins encore depuis que les plus belles troupes du monde venaient les rejoindre chaque jour. On se souvient que, même avant la mise en mouvement de quatre corps de la Grande Armée, Napoléon avait successivement détaché de France et d'Allemagne une suite de vieux régiments, et qu'avec les derniers arrivés on avait composé d'abord la division Godinot, puis la division Dessoles, qui devait être la troisième du corps du maréchal Ney. C'est avec celle-ci que se trouvait l'intrépide maréchal sur l'Èbre, en attendant l'arrivée de son corps d'armée.
Quoique Napoléon eût interdit toute opération avant qu'il fût présent, dans le désir qu'il avait de laisser les Espagnols gagner du terrain sur ses ailes, et s'engager au point de ne pouvoir revenir en arrière, l'état-major de Joseph, ne tenant pas au spectacle de leurs mouvements, avait voulu les repousser. Combats de Logroño et de Lerin. Il avait donc ordonné aux maréchaux Ney et Moncey de reprendre la ligne de l'Èbre et de l'Aragon. En conséquence, le 25 octobre, Ney avait marché sur Logroño, et, y entrant à la baïonnette, avait chassé devant lui les Castillans de Pignatelli. Il avait même passé l'Èbre, et forcé les insurgés à se replier jusqu'à Nalda, au pied des montagnes qui séparent le pays de Logroño de celui de Soria. (Voir la carte no 43.) Le maréchal Moncey, de son côté, avait envoyé sur Lerin les généraux Wathier et Maurice-Mathieu avec un régiment de la Vistule et le 44e de ligne. Ces généraux avaient refoulé les Espagnols, d'abord dans la ville et le château de Lerin; puis, en les isolant de tout secours, les avaient faits prisonniers au nombre d'un millier d'hommes. Partout les Espagnols avaient été culbutés avec une vigueur, une promptitude, qui prouvaient que devant l'armée française, conduite comme elle avait l'habitude de l'être, les levées insurrectionnelles de l'Espagne ne pouvaient opposer de résistance sérieuse.
Dans ce même moment arrivaient le 1er corps, sous le maréchal Victor, le 4e, sous le maréchal Lefebvre, et le 6e, destiné au maréchal Ney, comprenant ses deux divisions Bisson et Marchand, avec lesquelles il s'était tant signalé en tout pays.
Joseph venait à peine de passer en revue la belle division Sébastiani, du corps de Lefebvre, dans les plaines de Vittoria, qu'oubliant les instructions de son frère, il l'avait acheminée sur sa droite, par la route de Durango, dans la vallée de la Biscaye, afin de contenir le général Blake, qui lui donnait des inquiétudes du côté de Bilbao. Il ne s'en tint pas là. Croyant sur parole les paysans espagnols, qui, lorsqu'il y avait vingt mille hommes, en annonçaient quatre-vingt mille par forfanterie ou par crédulité, il n'avait pas jugé que ce fût assez du corps de Lefebvre, et, pour mieux garder ses derrières, il avait envoyé par Mondragon sur Durango l'une des divisions du maréchal Victor, celle du général Villatte. Enfin, la tête du 6e corps ayant paru à Bayonne, il s'était hâté de diriger la division Bisson par Saint-Jean-Pied-de-Port sur Pampelune, afin d'assurer sa gauche comme il venait d'assurer sa droite par la position qu'il faisait prendre au maréchal Lefebvre. Au même instant la garde, arrivée au nombre de dix mille hommes, s'échelonnait entre Bayonne et Vittoria.
Ces dispositions intempestives amenèrent un nouvel engagement imprévu sur la droite, entre le général Blake et le maréchal Lefebvre, comme il y en avait eu un sur la gauche, entre Pignatelli et les maréchaux Ney et Moncey. Rencontre prématurée du général Blake avec le maréchal Lefebvre. Le général Blake, ainsi que nous l'avons dit, après avoir passé les montagnes des Asturies à Espinosa, et occupé Bilbao, s'était porté en avant de Zornoza sur des hauteurs qui font face à Durango. N'ayant pas encore été rejoint par la division de La Romana, il était là avec environ 20 ou 22,000 hommes, moitié troupes de ligne, moitié paysans et étudiants. Il avait laissé en arrière, sur sa droite, environ 15,000 hommes dans les vallées adjacentes, entre Villaro, Orozco, Amurrio, Balmaseda (voir la carte no 43), pour garder les débouchés qui communiquaient avec les plaines de Vittoria, et par où auraient pu paraître d'autres colonnes françaises.
Parvenu en présence du corps du maréchal Lefebvre, non loin de Durango, sur la route de Mondragon, et se trouvant ainsi près du but qu'il était chargé d'atteindre pour tourner l'armée française, il hésitait comme on hésite au moment décisif, quand on a entrepris une tâche au-dessus de ses forces.
Plus audacieux que lui parce qu'ils étaient plus ignorants, ses soldats montraient une assurance que lui-même n'avait pas, et du haut de leur position poussaient des cris, insultaient nos troupes, les menaçaient du geste. L'impatience de nos soldats, peu habitués à souffrir l'insulte de l'ennemi, portée au comble, avait excité celle du vieux Lefebvre, qui n'était pas fâché, dans sa grossière finesse, de faire quelque bon coup de main sur l'armée espagnole avant l'arrivée de l'Empereur. Le maréchal avait avec lui la division Sébastiani, composée de quatre vieux régiments d'infanterie (les 32e, 58e, 28e, 75e de ligne) et d'un régiment de dragons, formant un effectif d'environ 6,000 hommes; la division Leval, composée de 7,000 Hessois, Badois, Hollandais, et enfin, seulement comme auxiliaire, la division Villatte, forte de quatre vieux régiments d'un effectif d'à peu près 8,000 hommes, des meilleurs de l'armée française. C'était plus qu'il n'en fallait pour battre l'armée espagnole, quoiqu'une partie des hommes, à la suite d'une longue marche, n'eût pas encore rejoint.