À la nouvelle de la prise de Somo-Sierra, la folle présomption des Espagnols s'était subitement évanouie, et la junte s'était hâtée de quitter Aranjuez pour Badajoz. En s'éloignant elle avait annoncé la résolution d'aller préparer dans le midi de la Péninsule des moyens de résistance, dont Baylen, disait-elle, révélait assez la puissance. Mais il n'en avait pas moins été résolu de disputer Madrid au conquérant de l'Occident. La partie violente et anarchique de la population le voulait ainsi, et parlait d'égorger quiconque proposerait de capituler. Thomas de Morla et le marquis de Castellar avaient été chargés de la défense, de concert avec une junte réunie à l'hôtel des postes, dans laquelle siégeaient des gens de toute sorte. Madrid, tombé au pouvoir de la populace, est livré aux plus affreux désordres. Il restait à Madrid trois à quatre mille hommes de troupes de ligne, de fort médiocre qualité; mais il s'était joint à cette garnison un peuple frénétique, tant de la ville que de la campagne, lequel avait exigé et obtenu des armes, inutiles dans ses mains pour le salut de la capitale, et redoutables seulement aux honnêtes gens. Quelques furieux, ayant cru remarquer dans les cartouches qu'on leur avait distribuées une poussière noirâtre qu'ils disaient être du sable et non de la poudre, s'en étaient pris au marquis de Péralès, corrégidor de Madrid, personnage long-temps favori de la multitude, parce que, dans ses goûts licencieux, il s'était publiquement attaché à rechercher les plus belles femmes du peuple. Massacre du marquis de Péralès. L'une d'elles, délaissée par lui, l'ayant accusé d'avoir préparé ces munitions frauduleuses, et d'être complice d'une trahison ourdie contre la sûreté de Madrid, la troupe des égorgeurs s'empara de ce malheureux, et le massacra comme elle en avait déjà massacré tant d'autres depuis la fatale révolution d'Aranjuez, et puis elle traîna son corps dans les rues. Après s'être donné cette satisfaction à eux-mêmes, les barbares dominateurs de Madrid exécutèrent à la hâte quelques préparatifs de défense, sous la direction des gens du métier. Quelques travaux de défense aux portes de Madrid. Madrid n'est point fortifié; il est comme Paris l'était il y a quelques années, avant les immenses travaux qui l'ont rendu invincible, entouré d'un simple mur qui n'est ni bastionné ni terrassé. On crénela ce mur, on en barricada les portes, et on y plaça du canon. On prit ce soin particulièrement pour les portes d'Alcala et d'Atocha, qui aboutissent vers la grande route par laquelle devaient se présenter les Français. En arrière des portes, on pratiqua des coupures, on éleva des barricades dans les rues correspondantes, pour que, la première résistance vaincue, il en restât une autre en arrière.
Vis-à-vis des portes d'Alcala et d'Atocha, s'élèvent sur un terrain dominant, en face de Madrid, le château et le parc du Buen-Retiro, séparés de Madrid par la fameuse promenade du Prado. On crénela le mur d'enceinte du Retiro, on y fit quelques levées de terre, on y traîna du canon, on y logea en guise de garnison une multitude fanatique, capable de le ravager, mais bien peu de le défendre. Les femmes, joignant leurs efforts à ceux des hommes, se mirent à dépaver les rues, et à monter les pavés sur le toit des maisons, pour en accabler les assaillants. On sonna les cloches jour et nuit, afin de tenir la population en haleine. Le duc de l'Infantado avait été secrètement envoyé hors de Madrid, pour aller chercher l'armée de Castaños, et l'amener sous Madrid.
L'armée française paraît le 2 décembre aux portes de Madrid.
Toute cette agitation n'était pas un moyen de résistance bien sérieux à opposer à Napoléon. Il arriva le 2 décembre au matin sous les murs de Madrid, à la tête de la cavalerie de la garde, des dragons de Lahoussaye et de Latour-Maubourg. Ce jour était l'anniversaire du couronnement, celui aussi de la bataille d'Austerlitz, et, pour Napoléon comme pour ses soldats, une sorte de superstition s'attachait à cette date mémorable. Le temps était d'une sérénité parfaite. Cette belle cavalerie, en apercevant son glorieux chef, poussa des acclamations unanimes, qui allèrent se mêler aux cris de rage que proféraient les Espagnols en nous voyant. Le maréchal Bessières, duc d'Istrie, commandait la cavalerie impériale. Napoléon fait sommer la ville. L'empereur, après avoir considéré un instant la capitale des Espagnes, ordonna à Bessières de dépêcher un officier de son état-major pour la sommer d'ouvrir ses portes. Ce jeune officier eut la plus grande peine à pénétrer. Un boucher de l'Estrémadure, préposé à la garde de l'une des portes, prétendait qu'il ne fallait pas moins que le duc d'Istrie lui-même pour remplir une telle mission. Le général Montbrun qui était présent, ayant voulu repousser cette ridicule prétention, fut obligé de tirer son sabre pour se défendre. L'officier parlementaire, admis dans l'intérieur de la ville, se vit assailli par le peuple, et allait être massacré, lorsque la troupe de ligne, sentant son honneur intéressé à faire respecter les lois de la guerre, lui sauva la vie en l'arrachant aux mains des assassins. La junte chargea un général espagnol de porter sa réponse négative. Mais les chefs de la populace exigèrent que trente hommes du peuple escortassent ce général pour le surveiller, encore plus que pour le protéger, car cette multitude furieuse apercevait des trahisons partout. L'envoyé espagnol, ainsi entouré, parut devant l'état-major impérial, et il fut aisé de deviner, par son attitude embarrassée, sous quelle tyrannie lui et les honnêtes gens de Madrid étaient placés en ce moment. Sur l'observation réitérée que la ville de Madrid ne pourrait pas tenir contre l'armée française, qu'on ne ferait en résistant qu'exposer à être égorgée, à la suite d'un assaut, une population de femmes, d'enfants, de vieillards, le malheureux se taisait en baissant les yeux, car il n'osait, devant les témoins qui l'observaient, laisser percer les sentiments dont il était plein. On le renvoya avec sa triste escorte, en lui déclarant que le feu allait commencer.
Sur le refus de la junte de rendre Madrid, Napoléon fait préparer une première attaque.
Napoléon n'avait encore avec lui que sa cavalerie, et il attendait son infanterie vers la fin du jour. Il fit lui-même à cheval une reconnaissance autour de Madrid, et prépara un plan d'attaque qui pût se diviser en plusieurs actes successifs, de manière à sommer la place entre chacun d'eux, et à la réduire par l'intimidation plutôt que par l'emploi des redoutables moyens de la guerre.
Vers la fin du jour, les divisions Villatte et Lapisse, du corps du maréchal Victor, étant arrivées, il fit ses dispositions pour enlever le Buen-Retiro, qui domine Madrid à l'est, et les portes de los Pozos, de Fuencarral, del Duque, qui le dominent au nord. Le clair de lune était superbe. Dans la soirée, on prit position. Le général Senarmont prépara l'artillerie afin de battre les murs du Buen-Retiro, et tout fut disposé pour un premier acte de vigueur. Préalablement, le général Maison, chargé des portes de los Pozos, de Fuencarral et del Duque, enleva toutes les constructions extérieures sous un feu violent et des mieux ajustés. Mais, parvenu près des portes, il s'y arrêta, attendant le signal des attaques.
Napoléon, avant de commencer, dépêcha encore un officier, celui-ci espagnol et pris à Somo-Sierra. Cet officier était porteur d'une lettre de Berthier, à la fois menaçante et douce, pour le marquis de Castellar, commandant de Madrid. La réponse ne tarda pas à venir: elle était négative, et consistait à dire qu'il fallait, avant de se résoudre, avoir le temps de consulter les autorités et le peuple. Attaque sur le Buen-Retiro et les portes d'Alcala et D'Atocha. Napoléon alors, à la pointe du jour, se plaça de sa personne sur les hauteurs, ayant le Buen-Retiro à gauche, les portes de los Pozos, de Fuencarral, del Duque à droite, et ordonna lui-même l'attaque. Une batterie espagnole bien dirigée ayant couvert de boulets le point où il se trouvait, il fut obligé de s'éloigner un peu. Ce n'était pas en effet sous de tels boulets qu'un tel homme devait tomber. Dès que le brouillard matinal eut fait place au soleil étincelant qui, depuis quelque temps, ne cessait de briller, le général Villatte, chargé d'agir à la gauche, s'avança avec sa division sur le Buen-Retiro. Le général Senarmont ayant renversé à coups de canon les murs de ce beau parc, l'infanterie y entra à la baïonnette, et en eut bientôt délogé quatre mille hommes, bourgeois et gens du peuple, qui avaient eu la prétention de le défendre. La résistance fut presque nulle, et nos colonnes, traversant le Buen-Retiro sans difficulté, débouchèrent immédiatement sur le Prado. Cette superbe promenade s'étend de la porte d'Atocha à celle d'Alcala, et les prend en quelque sorte à revers. Nos troupes s'emparèrent de ces portes et de l'artillerie dont on les avait armées. Puis des compagnies d'élite s'élancèrent sur les premières barricades des rues d'Atocha, de San-Jeronimo, d'Alcala, et les enlevèrent malgré une fusillade des plus vives. Il fallut emporter d'assaut plusieurs palais situés dans ces rues, et passer par les armes les défenseurs qui les occupaient.
Attaque par le général Maison des portes de Fuencarral, del Duque et de San-Bernardino.
À droite, le général Maison, qui avait dû rester toute la nuit sous un feu meurtrier pour conserver des maisons des faubourgs, attaqua les portes de Fuencarral, del Duque, et de San-Bernardino, afin de pénétrer jusqu'à un vaste bâtiment qui servait de quartier aux gardes du corps, et dont les murs, solides comme ceux d'une forteresse, étaient capables de résister au canon. Il réussit à s'introduire dans l'intérieur de la ville, et à entourer de toutes parts le bâtiment des gardes du corps, en essuyant un feu épouvantable. L'artillerie de campagne n'ayant pu faire brèche dans les murs, le général Maison s'avança à la tête d'un détachement de sapeurs pour enfoncer les portes à coups de hache. Mais les matériaux amassés derrière ces portes rendaient impossible de les forcer. Alors le général fit diriger de toutes les maisons voisines une violente fusillade sur ce bâtiment. Il était depuis vingt et une heures au feu, lorsqu'il fut atteint d'une balle qui lui fracassa le pied. Déjà deux cents hommes, morts ou blessés, avaient été abattus devant ce redoutable bâtiment, quand l'empereur ordonna de s'arrêter avant de livrer un assaut général. Il était maître des portes de Fuencarral, del Duque, de San-Jeronimo, attaquées par le général Maison, de celles d'Alcala, d'Atocha, attaquées par le général Villatte, et son artillerie, des hauteurs du Buen-Retiro, suffisait pour réduire bientôt cette malheureuse cité. Nouvelle sommation adressée à la junte de défense. Cependant, à 11 heures du matin, il suspendit l'action, et envoya une nouvelle sommation à la junte de défense, annonçant que tout était prêt pour foudroyer la ville si elle résistait plus long-temps, mais que, prêt à donner un exemple terrible aux villes d'Espagne qui voudraient lui fermer leurs portes, il aimait mieux cependant devoir la reddition de Madrid à la raison et à l'humanité de ceux qui s'en étaient faits les dominateurs.