Réponse plus favorable de la junte à cette dernière sommation.

La prise du Buen-Retiro et des portes de l'est et du nord avait déjà produit une vive sensation sur les défenseurs de Madrid. Pas un homme raisonnable ne doutait des conséquences d'une prise d'assaut. La populace elle-même avait éprouvé aux portes d'Atocha et d'Alcala ce qu'on gagnait à tirer du haut des maisons sur les Français, et la violence des esprits commençait à s'apaiser un peu. La junte de défense en profita pour envoyer Thomas de Morla et don Bernardo Iriarte au quartier général.

Accueil que fait Napoléon à Thomas de Morla, envoyé auprès de lui par la junte de défense.

Napoléon les reçut à la tête de son état-major, et leur montra un visage froid et sévère. Il savait que don Thomas de Morla était ce gouverneur d'Andalousie sous le commandement duquel avait été violée la capitulation de Baylen. Il se promettait de lui adresser un langage qui retentît dans l'Europe entière. Thomas de Morla, intimidé par la présence de l'homme extraordinaire devant lequel il paraissait, et par le courroux visible, quoique contenu, qui se révélait sur ses traits, lui dit que tous les hommes sages dans Madrid étaient convaincus de la nécessité de se rendre, mais qu'il fallait faire retirer les troupes françaises, et laisser à la junte le temps de calmer le peuple et de l'amener à déposer les armes.—«Vous employez en vain le nom du peuple, lui répondit Napoléon d'une voix courroucée. Si vous ne pouvez parvenir à le calmer, c'est parce que vous-même vous l'avez excité et égaré par des mensonges. Rassemblez les curés, les chefs des couvents, les alcades, les principaux propriétaires, et que d'ici à six heures du matin la ville se rende, ou elle aura cessé d'exister. Je ne veux ni ne dois retirer mes troupes. Vous avez massacré les malheureux prisonniers français qui étaient tombés entre vos mains. Vous avez, il y a peu de jours encore, laissé traîner et mettre à mort dans les rues deux domestiques de l'ambassadeur de Russie, parce qu'ils étaient nés Français. L'inhabileté et la lâcheté d'un général avaient mis en vos mains des troupes qui avaient capitulé sur le champ de bataille de Baylen, et la capitulation a été violée. Vous, monsieur de Morla, quelle lettre avez-vous écrite à ce général? Il vous convenait bien de parler de pillage, vous qui, entré en 1795 en Roussillon, avez enlevé toutes les femmes, et les avez partagées comme un butin entre vos soldats! Quel droit aviez-vous d'ailleurs de tenir un pareil langage? La capitulation de Baylen vous l'interdisait. Voyez quelle a été la conduite des Anglais, qui sont bien loin de se piquer d'être rigides observateurs du droit des nations! Ils se sont plaints de la convention de Cintra, mais ils l'ont exécutée. Violer les traités militaires, c'est renoncer à toute civilisation, c'est se mettre sur la même ligne que les Bédouins du désert. Comment donc osez-vous demander une capitulation, vous qui avez violé celle de Baylen? Voilà comme l'injustice et la mauvaise foi tournent toujours au préjudice de ceux qui s'en sont rendus coupables. J'avais une flotte à Cadix, elle était l'alliée de l'Espagne, et vous avez dirigé contre elle les mortiers de la ville où vous commandiez. J'avais une armée espagnole dans mes rangs, j'ai mieux aimé la voir passer sur les vaisseaux anglais, et être obligé de la précipiter du haut des rochers d'Espinosa, que de la désarmer. J'ai préféré avoir neuf mille ennemis de plus à combattre, que de manquer à la bonne foi et à l'honneur. Retournez à Madrid. Je vous donne jusqu'à demain, 6 heures du matin. Revenez alors, si vous n'avez à me parler du peuple que pour m'apprendre qu'il s'est soumis. Sinon, vous et vos troupes, vous serez tous passés par les armes[26]

Reddition de Madrid.

Ces paroles redoutables et méritées firent frémir d'épouvante Thomas de Morla. Revenu auprès de la junte, il ne put dissimuler son trouble, et ce fut don Iriarte qui fut obligé de rendre compte pour lui de la mission qu'ils avaient remplie en commun au quartier général français. L'impossibilité de la résistance était si évidente que la junte elle-même, quoique divisée, reconnut à la majorité qu'il fallait se soumettre. Elle envoya de nouveau Thomas de Morla à Napoléon, pour lui annoncer la reddition de Madrid sous quelques conditions insignifiantes. Pendant cette nuit du 3 au 4, le marquis de Castellar voulut avec ses troupes échapper à la clémence comme à la sévérité du vainqueur. Suivi de ses soldats et de tout ce qu'il y avait de plus compromis, il sortit par les portes de l'ouest et du sud, que les Français n'occupaient point. Entrée des Français dans Madrid, le 4 décembre. Le lendemain, bien que le peuple furieux poussât encore des cris de rage, les gens armés ayant reçu et accepté l'invitation de ne plus résister, les portes de la ville furent livrées au général Belliard. L'armée française s'empara des principaux quartiers, et vint s'établir dans les grands bâtiments de Madrid, particulièrement dans les couvents, aux frais desquels Napoléon exigea qu'elle fût nourrie. Désarmement général des habitants. Il ordonna qu'on procédât à un désarmement général et immédiat. Ensuite, sans daigner entrer lui-même dans Madrid, il alla se loger au milieu de sa garde à Chamartin, dans une petite maison de campagne appartenant à la famille du duc de l'Infantado. Napoléon n'entre point de sa personne à Madrid, et n'y laisse point entrer son frère Joseph. Il prescrivit à Joseph de passer le Guadarrama, et de venir résider, non à Madrid, mais en dehors, à la maison royale du Pardo, située à deux ou trois lieues. Son intention était de faire trembler Madrid sous une occupation militaire prolongée, avant de lui rendre le régime civil avec la nouvelle royauté. Sa conduite en cette circonstance fut aussi habile qu'énergique.

Moyens d'intimidation employés à l'égard des Espagnols.

Il voulait, sans employer la cruauté, mais seulement l'intimidation, placer la nation entre les bienfaits qu'il lui apportait et la crainte de châtiments terribles contre ceux qui s'obstineraient dans la rébellion. Il avait déjà ordonné la confiscation des biens des ducs de l'Infantado, d'Ossuna, d'Altamira, de Medina-Celi, de Santa-Cruz, de Hijar, du prince de Castel-Franco, de M. de Cevallos. Ces deux derniers étaient punis pour avoir accepté du service sous Joseph, et l'avoir ensuite abandonné. Napoléon était résolu à user d'une sévérité toute particulière envers ceux qui passeraient d'un camp dans un autre, et qui, à la résistance, en soi fort légitime, ajouteraient la trahison, qui ne l'était pas. Le prince de Castel-Franco, le duc de l'Infantado n'avaient été que faibles, M. de Cevallos avait agi comme un traître. Aussi l'ordre était-il donné de l'arrêter partout où on le trouverait. Mais celui-ci s'étant enfui, Napoléon fit saisir MM. de Castel-Franco et de Santa-Cruz, qui n'avaient pas eu le temps de se dérober. Il fit saisir également et déférer à une commission militaire le duc de Saint-Simon, qui, étant Français d'origine, avait encouru la peine de ceux qui servent contre leur patrie. Son projet n'était pas de sévir, mais d'intimider, en envoyant temporairement dans une prison d'État les hommes qu'il faisait arrêter et condamner. Il fit arrêter aussi et conduire en France les présidents et procureurs royaux du conseil de Castille. Il traita de même quelques-uns des meneurs populaires qui avaient trempé dans l'assassinat des soldats français et des personnages espagnols victimes des fureurs de la populace. En même temps il ordonna de nouveau le désarmement le plus complet et le plus général. Il exigea, comme nous l'avons dit, que les couvents reçussent une partie de l'armée, et la nourrissent à leurs frais.

Aux sévérités envers quelques individus, Napoléon ajoute des mesures qui doivent être des bienfaits pour la nation entière.

Tandis qu'il déployait ces rigueurs apparentes, il voulut frapper la masse de la nation espagnole par l'idée des bienfaits qui devaient découler de la domination française. En conséquence il décida par une suite de décrets la suppression des lignes de douanes de province à province, la destitution de tous les membres du conseil de Castille, et le remplacement immédiat de ce conseil au moyen de l'organisation de la cour de cassation, l'abolition du tribunal de l'inquisition, la défense à tout individu de posséder plus d'une commanderie, l'abrogation des droits féodaux, et la réduction au tiers des couvents existant en Espagne.