Événements en Aragon et en Catalogne.

Tandis que les choses se passaient autour de Madrid comme on vient de le voir, d'autres événements s'accomplissaient en Aragon et en Catalogne. En Aragon, depuis la bataille de Tudela, les allées et venues de nos divers corps d'armée avaient privé momentanément le maréchal Moncey des moyens d'agir efficacement contre la ville de Saragosse. Le lendemain de la bataille on avait dû envoyer des troupes à la poursuite du corps de Castaños, et, à défaut de celles du maréchal Ney, qui n'étaient pas encore arrivées, on y avait envoyé les divisions Musnier et Lagrange sous le général Maurice-Mathieu. Dès lors, le maréchal Moncey n'était resté qu'avec les divisions Grandjean et Morlot, qui ne comptaient pas plus de neuf ou dix mille hommes. Le maréchal Ney était survenu, il est vrai, débouchant de Soria, et offrant de concourir au siège de Saragosse avec les deux divisions Dessoles et Marchand. Mais, le jour même où il allait de concert avec le maréchal Moncey attaquer cette fameuse capitale de l'Aragon, et s'emparer du Monte-Torrero, l'ordre lui arriva du quartier général de poursuivre Castaños à outrance, et de revenir en le poursuivant sur Madrid. Si Napoléon, à la distance où il était de l'Aragon, avait pu savoir ce qui s'y passait, il aurait laissé au maréchal Ney le soin d'assiéger Saragosse, et au général Maurice-Mathieu celui de poursuivre Castaños. Ce dernier, avec les divisions Musnier et Lagrange, aurait amené à Madrid à peu près autant de monde que le maréchal Ney avec les divisions Dessoles et Marchand. On eût ainsi évité un mouvement croisé et inutile du général Maurice-Mathieu rebroussant chemin pour se reporter sur Saragosse, et du maréchal Ney s'en éloignant pour marcher sur Madrid par Calatayud. Mais les accidents, les faux mouvements se multiplient à la guerre avec les nombres et les distances, et Napoléon ajoutait tous les jours aux chances d'erreurs par l'étendue prodigieuse de ses opérations. Le maréchal Ney, comme tous ses lieutenants, trop heureux de servir près de lui, se hâta d'exécuter ses ordres, quitta le maréchal Moncey, qui resta ainsi tout à fait isolé, et profondément chagrin de ne pouvoir rien entreprendre contre Saragosse dans l'état de faiblesse auquel on le réduisait, d'autant plus que le maréchal Ney reprit en passant auprès du général Maurice-Mathieu la division Lagrange, et renvoya seulement la division Musnier. Il emmena même avec lui les fameux lanciers polonais, si habitués à l'Aragon, et ne laissa au maréchal Moncey que les régiments de cavalerie provisoire autrefois attachés à son corps. Le maréchal Moncey ne recouvrant que la division Musnier, fut obligé de différer l'attaque de Saragosse. Il est vrai que pendant ce temps la grosse artillerie, par les soins du général Lacoste, était amenée de Pampelune à Tudela, et de Tudela était transportée à Saragosse sur le canal d'Aragon. De leur côté aussi les Aragonais se remettaient de leur défaite, et se fortifiaient dans leur capitale. Tous ces délais de part et d'autre servaient ainsi à préparer un siége mémorable.

Événements en Catalogne.

En Catalogne s'étaient passés des événements graves, et non moins dignes d'être rapportés que ceux dont on a déjà lu le récit. Depuis la retraite de Joseph sur l'Èbre, le général Duhesme, qui dans le commencement de son établissement à Barcelone ne cessait de faire des sorties, tantôt en avant vers le Llobregat, tantôt en arrière vers Girone, le général Duhesme se trouvait bloqué dans Barcelone sans pouvoir en dépasser les portes. Les deux divisions Lechi et Chabran, singulièrement réduites par la guerre et les fatigues, comptaient à peine 8 mille fantassins, lesquels avec l'artillerie et la cavalerie montaient tout au plus à 9,500 hommes. Tous les efforts qu'on avait tentés pour approvisionner Barcelone par mer avaient été infructueux, les Anglais occupant le golfe de Roses, dont la citadelle était défendue par trois mille Espagnols de troupes régulières. Le général Duhesme se voyait donc exposé à manquer bientôt de vivres, tant pour lui que pour la nombreuse population de cette capitale. C'est par ce motif que Napoléon avait si souvent pressé le général Saint-Cyr de hâter ses opérations, et de marcher vivement au secours de Barcelone.

Forces confiées au général Saint-Cyr pour la soumission de la Catalogne.

Le général Saint-Cyr, pour traverser la Catalogne insurgée tout entière, et gardée par de nombreux corps de troupes, avait, outre la division Reille forte d'environ 7 mille hommes, la division française Souham qui en comptait 6 mille, la division italienne Pino 5 mille, la division napolitaine Chabot 3 mille, plus un millier d'artilleurs et 2 mille cavaliers, ce qui faisait en tout 23 à 24 mille combattants. Une fois réuni à Duhesme, s'il parvenait à le débloquer, il devait avoir de 34 à 36 mille hommes pour soumettre cette importante province, la plus difficile à conquérir de toutes celles de la Péninsule, soit à cause de son sol hérissé d'obstacles, soit à cause de ses habitants très-hardis, très-remuants, et craignant pour leur industrie un rapprochement trop étroit avec l'empire français.

Forces espagnoles employées à la défense de la Catalogne.

L'armée espagnole qui défendait cette province, et qu'il n'était possible d'évaluer que très-approximativement, s'élevait à environ 40 mille hommes. Elle se composait des troupes de ligne tirées des îles Baléares et transportées en Catalogne par la marine anglaise; de troupes de ligne tirées du Portugal et transportées également par la marine anglaise en Catalogne; d'une division de Grenade, sous le général Reding; d'une division d'Aragonais, sous le marquis de Lassan, frère de Palafox; enfin des troupes régulières de la province. Elle avait pour général en chef don Juan de Vivès, qui avait servi autrefois contre la France, pendant la guerre de la Révolution, et se vantait beaucoup d'y avoir obtenu des succès. Elle était secondée par des volontaires, appelés miquelets, formés en bataillons nommés tercios, et remplissant l'office de troupes légères. Agiles, braves, bons tireurs, ces volontaires, courant sur les flancs de l'armée espagnole, lui rendaient de nombreux services. À ces forces il fallait joindre les somathènes, espèce de milice composée de tous les habitants, qui, d'après d'anciennes coutumes, se levaient en masse au premier son de leurs cloches, devaient défendre les villages et les villes, occuper et disputer les principaux passages. Ces troupes de ligne, ces miquelets, ces somathènes, aidés dans leur résistance par un sol hérissé d'aspérités et dépourvu de denrées alimentaires, présentaient des difficultés plus graves qu'aucune de celles qu'on pouvait rencontrer dans les autres provinces. Il faut ajouter que la Catalogne était couverte de places fortes qui commandaient toutes les communications de terre et de mer, telles que Figuières que nous possédions, Roses, Girone, Hostalrich, Tarragone que nous ne possédions pas.

Motifs qui avaient fait choisir le général Saint-Cyr pour la guerre de Catalogne.