Son éloignement et sa configuration séparaient cette province du reste de l'Espagne, et en faisaient un théâtre de guerre distinct. C'est pourquoi Napoléon avait chargé de la conquérir un général, excellent quand il était seul, dangereux quand il avait des voisins qu'il secondait toujours mal, mesquinement jaloux jusqu'à croire que Napoléon, envieux de sa gloire, l'envoyait en Catalogne afin de le perdre; mais, ce travers à part, capitaine habile, profond dans ses combinaisons, et le premier des militaires de son temps pour la guerre méthodique, Napoléon, bien entendu, demeurant hors de comparaison avec tous les généraux du siècle.

Les moyens réunis en Catalogne se ressentaient, comme ailleurs, de la précipitation qu'on avait mise dans les préparatifs de cette guerre. Le matériel d'artillerie était insuffisant; la chaussure, le vêtement manquaient tout à fait. La division Reille était un ramassis de tous les corps et de toutes les nations, inconvénient compensé, il est vrai, par la valeur de son chef. La division Souham, quoique formée de vieux cadres, fourmillait de conscrits. La division italienne Pino se composait d'Italiens aguerris et élevés à l'école de la Grande Armée. Les moyens de transport, indispensables dans un pays où l'on ne trouvait aucune ressource sur le sol, étaient entièrement nuls. Il n'y avait là rien qui ne se vît dans les Castilles, où Napoléon commandait lui-même. Le général Saint-Cyr croyait cependant que tout cela était malicieusement fait pour lui, et que Napoléon, du faîte de sa gloire, songeait à lui mesurer les succès, et surtout à les rendre moins rapides que les siens[27].

Les instructions du général Saint-Cyr lui laissaient carte blanche quant aux opérations à exécuter en Catalogne, et n'étaient impérieuses que sous un rapport, la nécessité de débloquer Barcelone le plus tôt possible. Raisons de faire le siége de Roses avant de s'avancer en Catalogne. Comme on avait Figuières, il restait trois places à prendre dans la direction de Barcelone, Roses à gauche sur la route de mer, Girone et Hostalrich à droite sur la route de terre. Ces places, dans ce pays montueux, étaient situées de manière à être difficilement évitées, si on voulait suivre les voies praticables à l'artillerie. Cependant, s'arrêter à faire trois siéges réguliers avant de débloquer Barcelone, était chose impraticable. Le général Saint-Cyr se décida à en entreprendre un seul, celui de Roses, par deux motifs suffisamment fondés pour excuser le retard qui allait en résulter: le premier, c'est que Figuières sans Roses ne formait pas un point d'appui suffisant au delà des Pyrénées, car la garnison de Roses eût sans cesse inquiété Figuières, et rien n'aurait pu entrer dans cette dernière place ni en sortir, si on n'avait pris la place voisine; le second, c'est que le golfe de Roses était l'abri ordinaire des escadres anglaises qui bloquaient Barcelone, et que leur présence ne permettait pas de ravitailler cette ville. Le général Saint-Cyr, étant destiné à s'y établir, ne voulait pas y être un jour affamé, comme le général Duhesme craignait de l'être à cette époque.

Malgré les instances de l'état-major général, lui recommandant sans cesse la célérité dans ses opérations, le général Saint-Cyr résolut d'exécuter le siége de Roses avant de pénétrer en Catalogne. Passage de la frontière les Pyrénées orientales. Il passa la frontière dans les premiers jours de novembre, au moment même où les principales masses de l'armée française commençaient, comme on l'a vu, à agir en Castille, au moment où les maréchaux Lefebvre, Victor, Soult, étaient aux prises avec Blake et le marquis de Belveder. La division Reille, placée dès l'origine à La Jonquère, se porta le 6 devant Roses. La division Pino la suivit immédiatement, escortant les convois de grosse artillerie. La division Souham, venant la troisième, alla s'établir en arrière de la Fluvia, petit cours d'eau qui arrose la plaine du Lampourdan. (Voir la carte no 43.) Cette dernière division avait pour mission de couvrir le siége de Roses contre les troupes espagnoles qui pourraient être tentées de le troubler. Pluies torrentielles qui retardent les opérations en Catalogne. Tandis que nos armées de Castille et d'Aragon jouissaient d'un temps superbe, celle de Catalogne eut à essuyer des pluies diluviennes, qui pendant plusieurs jours inondèrent le pays, et rendirent tout mouvement impossible. Nos soldats supportèrent patiemment ces souffrances. Ils avaient pour chef un général qui dans les rangs de l'armée du Rhin avait appris à tout endurer, et à exiger qu'autour de lui on endurât tout sans murmure.

Jusqu'au 12 novembre on fut dans l'impossibilité de se mouvoir. La pluie ayant cessé, on s'approcha de Roses, et on resserra la garnison dans ses murs. Elle était forte de près de 3 mille hommes, commandée par un bon officier, et pourvue d'ingénieurs savants, dont au reste l'Espagne n'a jamais manqué. Configuration de la citadelle de Roses. La place de Roses est un pentagone, situé entre la mer et un terrain sablonneux, au centre d'un golfe spacieux, profond, et garanti des mauvais vents. À l'entrée de ce golfe se trouve un fort, dit le fort du Bouton, construit sur une hauteur, et protégeant de son canon la meilleure partie du mouillage. La brigade Mazuchelli envoya deux bataillons pour commencer l'attaque de ce fort. Là, comme devant la place principale, il fallut refouler dans l'intérieur des murs la garnison soutenue par le feu de l'escadre anglaise, qui était composée de six vaisseaux de ligne et de plusieurs petits bâtiments.

Ouverture de la tranchée devant Roses, dans la nuit du 18 au 19 novembre.

Après diverses sorties vigoureusement repoussées, la tranchée fut ouverte devant Roses dans la nuit du 18 au 19 novembre, sur deux fronts opposés, à l'est et à l'ouest, de manière à interdire par les feux des tranchées la communication avec la mer. En peu de jours, une batterie établie près du rivage rendit le mouillage tellement dangereux pour les Anglais, qu'ils furent contraints de s'éloigner, et d'abandonner la garnison à elle-même.

La petite ville de Roses, formée de quelques maisons de pêcheurs et de commerçants, était située à l'est, en dehors même de l'enceinte fortifiée. On l'attaqua dans la nuit du 26 au 27. Les Espagnols, qui, de tant de faiblesse en rase campagne, passaient subitement à une extrême énergie derrière leurs murailles, se défendirent vigoureusement, et ne se retirèrent qu'après avoir perdu 300 hommes, et nous avoir laissé 200 prisonniers. Cette action nous coûta 45 hommes tués ou blessés. Dès cet instant, la garnison n'avait plus aucun appui extérieur.

Prise du fort du Bouton.

Pendant ce temps, on poussait les opérations contre le fort du Bouton. On avait hissé à force de bras quelques pièces de gros calibre sur les hauteurs, et, après avoir démantelé le fort, on avait obligé la garnison à l'évacuer. Le 3 décembre, on ouvrit la troisième parallèle devant Roses. Le 4, on disposa la batterie de brèche, et il ne restait plus que l'assaut à livrer, lorsque la garnison, après seize jours de tranchée ouverte, consentit à se rendre prisonnière de guerre. Reddition de Roses, après seize jours de tranchée ouverte. La résistance avait été honorable et conforme à toutes les règles. Nous y prîmes 2,800 hommes, beaucoup de blessés, et un matériel considérable apporté par les Anglais. Grâce à cette importante conquête, les communications par mer avec Barcelone devenaient, sinon certaines, au moins très-praticables, et notre ligne d'opération, appuyée sur Figuières et Roses, était assurée à la fois par terre et par mer.