Pendant ce siége, le général Saint-Cyr avait reçu, soit du général Duhesme, soit du quartier général impérial, de vives instances pour qu'il se dirigeât enfin sur Barcelone. Il s'y était refusé avec son obstination ordinaire, jusqu'à ce que Roses fût en son pouvoir; mais maintenant que cette place venait de capituler, il n'avait plus aucun motif de différer. Roses pris, le général Saint-Cyr se décide à marcher sur Barcelone. En effet, quand le général Duhesme bloqué avait à peine de quoi vivre, quand Napoléon s'était avancé jusqu'à Madrid (il y entrait le jour où le général Saint-Cyr entrait dans Roses), il devenait urgent de porter la gauche des armées françaises à la même hauteur que leur droite, et de déborder ainsi Saragosse des deux côtés. Roses pris, le général Saint-Cyr n'hésita plus à marcher sur Barcelone.

Il avait envoyé dans le Roussillon sa cavalerie, qu'il ne pouvait nourrir dans le Lampourdan. Il la fit revenir pour la conduire avec lui à Barcelone. Son artillerie, quoique fort désirable dans les rencontres qu'il allait avoir avec l'armée espagnole, était un fardeau bien embarrassant à traîner à travers la Catalogne, surtout lorsqu'il fallait éviter la grande route, qui était fermée par les places de Girone et d'Hostalrich, dont on n'était pas maître. Le général Saint-Cyr prend la résolution audacieuse de marcher sans son artillerie. Le général Saint-Cyr prit un parti d'une extrême hardiesse, ce fut de laisser son artillerie à Figuières, en conduisant à la main les chevaux de trait destinés à la traîner. Le général Duhesme lui avait écrit de Barcelone qu'il avait un matériel immense dans l'arsenal de cette place, et que, moyennant qu'on amenât des chevaux, on trouverait de quoi former un train complet d'artillerie. En conséquence, il se décida à ne conduire avec lui que des chevaux, des mulets, des fantassins, et pas une voiture. Il donna à chaque soldat quatre jours de vivres et cinquante cartouches, plaça en outre sur des mulets quelque biscuit et quelques cartouches, et se disposa à partir équipé ainsi à la légère. Si dans la marche audacieuse qu'il allait entreprendre il rencontrait l'armée espagnole, il était résolu à se faire jour à la baïonnette; car pour lui la vraie victoire, c'était d'arriver à Barcelone, où l'attendait une armée française qui était largement pourvue du matériel nécessaire, et qui, jointe à la sienne, le mettrait au-dessus de tous les événements.

Passage de la Fluvia le 9 décembre.

Tout étant réglé de la sorte, il s'avança sur la Fluvia le 9 décembre, laissant sur ses derrières la division Reille, qui était indispensable à Roses et Figuières pour garder notre base d'opération, et se porta en avant avec 15,000 fantassins, 1,500 cavaliers, 1,000 artilleurs, c'est-à-dire avec 17 ou 18,000 hommes. Déjà une forte avant-garde, composée d'un corps aragonais sous le marquis de Lassan, et d'un détachement de l'armée de Vivès, sous le général Alvarez, avait fait contre la division Souham diverses tentatives victorieusement repoussées. Le général Saint-Cyr rejeta cette avant-garde des bords de la Fluvia sur ceux du Ter, et l'obligea à se retirer précipitamment. Deux routes se présentaient à lui, et toutes deux fort difficiles à parcourir. La route de terre, qui se présentait à droite, lui offrait Girone et Hostalrich, sous le canon desquelles il était, sinon impossible, du moins très-périlleux de passer. Le général Saint-Cyr dérobe sa route à l'ennemi, et réussit à le tromper complétement. La route de mer, qui se présentait à gauche, lui offrait le danger des flottilles anglaises canonnant tous les passages vus de la mer, et celui des miquelets joignant leur mousqueterie à l'artillerie des Anglais. Il résolut de suivre alternativement chacune de ces routes, au moyen de chemins de traverse qui communiquaient de l'une à l'autre. Pour le moment, il chercha à persuader aux Espagnols qu'il se dirigeait sur Girone, avec l'intention d'en exécuter le siége après celui de Roses. Le 11, en effet, il s'avança dans la direction de cette place; et quand il vit l'avant-garde espagnole y courir en toute hâte, il se déroba en prenant à gauche, et se dirigea vers la Bisbal, chemin qui devait le mener à Palamos, le long de la mer. Il arriva le 11 au soir à la Bisbal, en repartit le 12 pour Palamos, après avoir rencontré au col de Calonja des miquelets et des somathènes, qui tiraillèrent beaucoup sur ses ailes. Le soldat, bien conduit, encouragé par les succès qu'il avait déjà obtenus, n'ayant aucun embarras à traîner, était alerte quoique très-chargé, fort dispos, et préparé à tout entreprendre.

Toutefois, si les Espagnols avaient eu quelque habitude de la guerre, ils auraient dû choisir l'instant où le général Saint-Cyr était séparé de la division Reille sans avoir encore rejoint le corps de Duhesme, et où il se hasardait sans artillerie contre un ennemi qui en avait beaucoup, pour l'arrêter avec l'ensemble de leurs forces. Il est vrai qu'aucun plan n'est bon quand on n'a pas de troupes capables de tenir en ligne; il est vrai aussi que les officiers espagnols ignoraient les particularités de la marche du général Saint-Cyr, et qu'aucun d'eux n'avait assez de génie pour les deviner. Toutefois il est incontestable que le moment où ce général devait être le plus faible était celui où il s'éloignait des Pyrénées sans avoir encore touché à Barcelone, et qu'à le rencontrer dans une occasion, c'était cette occasion qu'il fallait choisir, en se réunissant en masse pour l'attendre à tous les passages qui mènent à Barcelone. Mais les insurgés avaient détaché environ une dizaine de mille hommes sur la Fluvia, et le reste était employé à bloquer Duhesme dans Barcelone. Le général Claros, qui commandait à Girone, s'était contenté, en voyant déboucher le général Saint-Cyr sur cette place, de dépêcher un courrier à don Juan de Vivès.

Le général Saint-Cyr, ferme dans l'accomplissement de son dessein, repartit le 12 au matin de Palamos, essuya le long de la mer le feu peu meurtrier de quelques canonnières anglaises, et se dirigea sur Vidreras, regagnant cette fois la grande route de terre, parce qu'il supposait que les Espagnols, trompés par la direction qu'il avait prise de la Bisbal sur Palamos, se jetteraient en masse vers la mer. Ce qu'il avait prévu arriva effectivement. Un corps envoyé de Barcelone, sous Milans, se porta par Mataro le long de la mer; quelques détachements sortis d'Hostalrich, des miquelets, des somathènes accoururent vers le littoral pour en défendre, avec les Anglais, les principaux passages où ils croyaient rencontrer les Français.

Le général Saint-Cyr, prenant des chemins de traverse, se dirigea de Palamos sur Vidreras, vit les troupes de Lassan et d'Alvarez, qu'il avait trompées en les induisant à se jeter sur Girone, réduites à le suivre de loin, au lieu de pouvoir lui barrer le chemin, et camper sur ses derrières à une distance qui rendait toute attaque impossible. Elles n'étaient pas de force à se mesurer avec 17 ou 18 mille Français habilement et énergiquement conduits.

Le général Saint-Cyr par ses marches et contre-marches, réussit à éviter les places de Girone et d'Hostalrich.

Le général Saint-Cyr ayant en queue les dix mille hommes d'Alvarez et de Lassan, qu'il avait d'abord en tête, ayant de plus sur sa gauche les divers détachements qui gardaient la mer, s'avançait comme un sanglier entouré de chasseurs. Le chemin qu'il avait pris le menait droit à Hostalrich, et sous le canon de cette place. Grâce à la légèreté de son équipement, il put parcourir les hauteurs qui entourent Hostalrich sans passer par la route frayée, en fut quitte pour quelques boulets qui ne lui firent pas plus de mal que ceux des canonnières anglaises, fit une halte le 14 dans les environs, se remit le lendemain 15 en marche pour Barcelone, ayant évité les deux places fortes qui fermaient la route de terre, et sur cette route n'ayant maintenant à craindre que la grande armée de don Juan de Vivès elle-même. Dans l'après-midi du 15, en effet, il rencontra un premier détachement de cette armée, celui qui était venu de Barcelone sous les ordres de Milans, et le rencontra à l'entrée du défilé de Trenta-Passos. Passage du défilé de Trenta-Passos. Il se hâta de forcer ce défilé, ne voulant pas avoir à le franchir devant l'armée espagnole qu'il s'attendait à chaque instant à trouver sur son chemin, car il n'était plus qu'à deux journées de Barcelone.

Don Juan de Vivès quitte enfin le blocus de Barcelone pour venir avec toutes ses forces à la rencontre du général Saint-Cyr.