Don Juan de Vivès, averti par le courrier qu'on lui avait envoyé, avait enfin quitté le blocus de Barcelone pour s'opposer à la marche du général Saint-Cyr. Il avait dépêché devant lui Milans, avec 4 à 5 mille hommes; il en amenait lui-même 15 mille, desquels faisait partie la division de Grenade, sous le général Reding. Le reste de la grande armée de Catalogne était aux environs de Barcelone, sur le Llobregat.

Bataille de Cardedeu livrée et gagnée par les Français sans artillerie.

Le général don Juan de Vivès vint prendre position à Cardedeu, sur des hauteurs boisées, que traverse la grande route de Barcelone. Il y était avec les 15 mille hommes tirés de son camp, et attendait sur sa droite Milans qui allait le rejoindre avec 5 mille. Une nuée de miquelets couvraient les environs. C'est cette force régulière, placée dans une excellente position, suivie d'une nombreuse artillerie, et secondée par de hardis tirailleurs, que le général français avait à culbuter pour s'ouvrir le chemin de Barcelone.

Son parti fut bientôt pris. À tâtonner il aurait gagné d'encourager les Espagnols, de décourager les Français, en éclairant les uns et les autres sur leur situation, car les uns avaient du canon, et les autres n'avaient que des fusils; il aurait gagné de laisser à Claros, à Alvarez, à Lassan, le temps de le joindre, et de l'attaquer par derrière, tandis que Vivès l'attaquerait de front. Il donna donc à la division Pino, qui marchait la première, l'ordre de ne pas se déployer, de ne pas tirer, car c'était perdre du temps et des munitions, tout ce dont on avait peu à perdre, de gravir tête baissée la route escarpée de Cardedeu, et de s'ouvrir un chemin à la baïonnette. Malheureusement, avant que les ordres du général en chef fussent transmis et compris, la brigade Mazuchelli, de la division Pino, s'était déployée à gauche de la route de Barcelone, sous le feu de la division Reding, la meilleure de l'armée espagnole, et elle en souffrait beaucoup. Le général Saint-Cyr porta sur-le-champ à l'extrême gauche de cette brigade la division française Souham en colonne serrée, lui ordonnant de fondre sur l'ennemi à la baïonnette sans se déployer. Droit devant lui, et sur la grande route elle-même, il prescrivit un mouvement semblable à la brigade Fontana, la seconde de Pino, et la dirigea en colonne serrée sur le centre des Espagnols. À la droite de cette même route il envoya deux bataillons menacer l'extrémité de la ligne espagnole. Sa cavalerie, prête à charger là où le terrain le permettrait, s'avançait dans les intervalles d'une colonne à l'autre.

Ces ordres, exécutés avec précision et une rare vigueur, furent suivis du résultat le plus prompt et le plus complet. La colonne Souham à l'extrême gauche de notre ligne, la brigade Fontana au centre, abordèrent avec tant de résolution la ligne espagnole, qu'elles la rompirent et la culbutèrent en un clin d'œil, dégageant ainsi sur ses deux ailes la brigade Mazuchelli, mal à propos déployée. Les dragons italiens et le 24e de dragons français, s'élançant au galop, chargèrent les Espagnols déjà repoussés, et les jetèrent dans un affreux désordre. L'ennemi s'enfuit dans tous les sens, laissant sur le champ de bataille 600 morts, 800 blessés, 1,200 prisonniers, toute son artillerie, sans en excepter un canon, et un parc de munitions, dont nous avions grand besoin. Les généraux Vivès et Reding, entraînés dans la déroute générale, se sauvèrent par miracle, l'un vers la mer, où il s'embarqua pour rejoindre son camp du Llobregat, l'autre vers la route de Barcelone, qu'il parvint à franchir grâce à la vitesse de son cheval. Brillants résultats de la bataille de Cardedeu. Cette bataille gagnée en moins d'une heure nous valut, avec l'acquisition de tout ce qui nous manquait, la route de Barcelone et un ascendant irrésistible sur l'ennemi. Lassan, Alvarez, Claros survinrent à la fin du jour sur nos derrières, mais trop tard pour prendre part à l'action. Le combat terminé, ils n'avaient plus rien à faire qu'à regagner Girone, ou à se porter par des détours au camp du Llobregat.

Entrée du général Saint-Cyr à Barcelone, et joie des deux armées françaises qui se rejoignent.

Il ne restait qu'une étape à parcourir pour se rendre à Barcelone. Il importait d'y arriver pour se procurer les moyens de vivre, car le biscuit de nos soldats était épuisé. Le général Saint-Cyr, plaçant sur les chevaux de l'artillerie et de la cavalerie les blessés qui pouvaient être transportés, et réduit à abandonner à la discrétion des somathènes ceux qui n'étaient pas capables de supporter le trajet, se mit en route pour Barcelone, où il arriva le 17, au milieu de l'étonnement des Espagnols, et de la joie des soldats de Duhesme, que la vue d'une armée française venant les débloquer remplissait d'une vive satisfaction. De toutes parts on s'embrassait avec transport, et on se promettait les plus heureux résultats de cette réunion.

Le général Saint-Cyr, outre l'artillerie prise à Cardedeu, en trouvait une à Barcelone fort nombreuse, fort belle, et très-facile à atteler avec les chevaux qu'il amenait. Il avait perdu fort peu de monde, et comptait au moins 17 mille hommes en état de servir. De son côté, le général Duhesme en avait encore, indépendamment des malades et des blessés, 9 mille propres à un service actif. C'était donc un effectif réel de 26 mille hommes, égaux en nombre et supérieurs de beaucoup en qualité à tout ce que les Espagnols pouvaient leur opposer. Leur concentration était le glorieux résultat d'une marche aussi hardie que savamment conduite.

Bien que Barcelone ne fût pas dépourvue de ressources alimentaires autant que l'avait prétendu le général Duhesme, lequel avait exagéré sa détresse, pour exciter le zèle de ceux qui étaient chargés de le débloquer, néanmoins il ne fallait pas s'y enfermer long-temps si on voulait vivre. Arrivé à Barcelone, le général Saint-Cyr ne veut pas s'y renfermer, et se décide à poursuivre l'armée catalane. Le général Saint-Cyr était en effet résolu à poursuivre ses avantages, à chercher partout l'armée espagnole, et à l'anéantir entièrement, pour assiéger ensuite, l'une après l'autre, les places fortes de la province. Il laissa reposer ses soldats pendant les journées des 18 et 19 décembre; le 20 il sortit de Barcelone, et se porta sur le Llobregat.

Il n'était pas fâché, en accordant à ses troupes le temps de se reposer et de se rallier, de laisser aussi aux Espagnols le temps de se concentrer dans le camp qu'ils avaient longuement préparé sur le Llobregat, à quelques lieues de Barcelone. Sortie de Barcelone pour détruire le camp du Llobregat. Si on a raison de chercher à diviser un ennemi redoutable, on a raison au contraire de vouloir rencontrer en masse, pour le détruire d'un seul coup, un ennemi plus habile à se dérober qu'à combattre. Le général Saint-Cyr sortit avec son corps d'armée, et l'une des deux divisions de Duhesme, la division Chabran. Il préposa l'autre, la division Lechi, à la garde de Barcelone. Il avait assez d'une vingtaine de mille hommes pour culbuter tout ce qui se présenterait sur son chemin.