Napoléon, pour la première fois depuis quatre jours, put prendre un instant de repos, et le prit bien court, car il voulait achever le lendemain la série de ses grandes et belles opérations. Il se doutait bien du reste qu'il n'aurait pas de bataille à livrer, et que l'archiduc Charles passerait le Danube en toute hâte, mais il prétendait lui rendre ce passage difficile et même funeste, s'il était possible.
De son côté l'archiduc Charles, qui s'était arrêté dans son mouvement sur Abach en apprenant le malheur de sa gauche, et qui n'avait rien fait pour le prévenir à temps, l'archiduc consterné, et se reprochant vivement alors de n'avoir pas persévéré davantage dans sa résistance à la politique de la guerre, n'avait pas autre chose à faire qu'à traverser promptement le Danube pour rejoindre l'armée de Bohême, dont il avait déjà rallié la moitié sous Kollowrath, et de descendre ensuite le grand fleuve autrichien sur une rive, tandis que Napoléon le descendrait sur l'autre. Livrer une bataille avec le Danube à dos, eût été une faute contre les règles de la guerre, et une faute tout à fait inexcusable dans l'état de l'armée autrichienne, qui, quoiqu'elle se fût bien conduite, était revenue au sentiment de son infériorité à l'égard de l'armée française. La cavalerie de l'archiduc Charles d'ailleurs était trop peu nombreuse pour disputer à la cavalerie française la vaste plaine dans laquelle on se trouvait. L'archiduc Charles se décide à passer le Danube à Ratisbonne, afin de se réfugier en Bohême. L'archiduc résolut donc de passer sans délai le Danube, soit sur le pont de pierre de Ratisbonne, soit sur un pont de bateaux jeté un peu au-dessous de cette ville, au moyen d'un matériel de passage que l'armée de Bohême avait amené avec elle. Il fut décidé que le corps de Kollowrath, dirigé sur Abach le matin, et ramené le soir d'Abach sur Burg-Weinting, couvrirait la retraite, car n'ayant pas donné encore il était moins fatigué que les autres. Le gros de l'armée devait traverser Ratisbonne, franchir le Danube sur le pont de cette ville, pendant que le corps de réserve passerait sur le pont de bateaux jeté au-dessous, et que la cavalerie évoluerait dans la plaine, pour occuper les Français en faisant le coup de sabre avec eux.
Le lendemain 23, les dispositions de l'archiduc furent exécutées avec assez d'ordre et de succès. Bien avant le jour les divers corps de l'armée traversèrent Ratisbonne, tandis que le général Kollowrath, se retirant avec lenteur vers la ville, donnait aux troupes de l'archiduc le temps de défiler. Les grenadiers s'étaient agglomérés au-dessous de Ratisbonne pour opérer leur passage. La cavalerie manœuvrait entre Ober-Traubling et Burg-Weinting.
Les Français poursuivent les Autrichiens sous les murs de Ratisbonne. Les Français de leur côté se mirent en mouvement de fort bonne heure, tenus en éveil par la victoire presque autant que les Autrichiens par la défaite. Dès qu'on put discerner les objets, la cavalerie légère, par ordre de Napoléon, s'avança en reconnaissance sur la cavalerie autrichienne, pour savoir si c'était une bataille qu'on aurait à livrer, ou des fuyards qu'on aurait à poursuivre. La cavalerie autrichienne, qui, dans ces circonstances, n'avait cessé de se conduire avec le plus grand dévouement, se précipita sur la nôtre, et il s'engagea entre les deux une nouvelle mêlée où toutes les armes tombèrent dans une affreuse confusion. Les cavaliers autrichiens perdirent par ce noble dévouement près d'un millier d'hommes; mais se retirant toujours sur la ville, à travers laquelle ils défilaient au galop, ils attirèrent notre attention de ce côté, et réussirent ainsi à nous dérober la vue du pont de bateaux par lequel passaient les grenadiers. Un détachement de cavalerie légère s'en aperçut enfin, signala le fait à l'artillerie de Lannes, qui, accourue au galop, se mit à foudroyer les Autrichiens. On y tua grand nombre de grenadiers, on en noya beaucoup d'autres, et on détruisit même le pont, dont les bateaux désunis et enflammés furent bientôt emportés par le Danube. Mais le gros des troupes put se retirer, sauf une perte de quelques centaines d'hommes. Le maréchal Davout à gauche, avec les divisions Friant et Saint-Hilaire, le maréchal Lannes à droite, avec les divisions Morand et Gudin, la cavalerie au centre, ne débouchèrent sur la ville qu'au moment où les derniers bataillons autrichiens la traversaient. Les portes en furent immédiatement fermées sur nos voltigeurs.
Attaque de Ratisbonne. Napoléon y voulait entrer dans la journée même, soit pour venger l'échec du 65e de ligne, soit pour avoir le pont du Danube, et s'assurer ainsi le moyen de suivre l'archiduc Charles en Bohême. La ville était enveloppée d'une simple muraille, avec des tours de distance en distance, et un large fossé. Elle ne pouvait pas donner lieu à un siége régulier; mais défendue par beaucoup de monde, elle pouvait tenir quelques heures, même quelques jours, et singulièrement ralentir notre poursuite. Napoléon ordonna que l'artillerie des maréchaux Davout et Lannes, tirée des rangs, fût mise en ligne tout entière, pour abattre les murs de cette malheureuse cité. Sur-le-champ un grand nombre de pièces commencèrent à vomir les boulets et les obus, et le feu éclata en plusieurs quartiers.
Napoléon, impatient de venir à bout de cette résistance, s'était approché de Ratisbonne, au milieu d'un feu de tirailleurs que soutenaient les Autrichiens du haut des murs, et les Français du bord du fossé. Napoléon blessé au pied. Tandis qu'avec une lunette il observait les lieux, il reçut une balle au cou-de-pied, et dit avec le sang-froid d'un vieux soldat: Je suis touché!—Il l'était effectivement, et d'une manière qui aurait pu être dangereuse, car si la balle eût porté plus haut, il avait le pied fracassé, et l'amputation eût été inévitable. Les chirurgiens de la garde accourus auprès de lui enlevèrent sa botte et placèrent un léger appareil sur la blessure, qui était peu grave. À la nouvelle que l'Empereur était blessé, les soldats des corps les plus voisins rompirent spontanément leurs rangs, pour lui adresser de plus près les bruyants témoignages de leur affection. Il n'y en avait pas un qui ne crût son existence attachée à la sienne. Napoléon, donnant la main aux plus rapprochés, leur affirma que ce n'était rien, remonta immédiatement à cheval, et parcourut le front de l'armée pour la rassurer. Ce fut un délire de joie et d'enthousiasme. On saluait en lui l'heureux vainqueur d'Eckmühl, que la mort venait d'effleurer à peine, pour apprendre à tous que le danger lui était commun avec eux, et que s'il prodiguait leur vie, il ne ménageait guère la sienne. Il passa devant les corps qui s'étaient le mieux conduits, fit sortir des rangs les officiers et même les soldats signalés par leur bravoure, et leur donna à tous des récompenses. Il y eut de simples soldats qui reçurent des dotations de quinze cents francs de rente.
Prise de Ratisbonne. Cependant ce n'était pas tout à ses yeux que d'échanger ces joyeuses félicitations, il fallait achever de vaincre, et il envoyait aide de camp sur aide de camp auprès du maréchal Lannes, pour accélérer la prise de Ratisbonne. Cet intrépide maréchal s'était approché de la porte de Straubing, et avait fait diriger tous les coups de son artillerie sur une maison saillante qui dominait l'enceinte. Bientôt cette maison, abattue par les boulets, s'écroula dans le fossé, et le combla en partie. L'obstacle n'était dès lors plus aussi difficile à vaincre, mais il restait toujours un double escarpement à franchir soit pour descendre dans le fossé, soit pour remonter sur le mur vis-à-vis, qui n'était qu'à moitié renversé. On s'était procuré quelques échelles. Des grenadiers du 85e s'en saisirent, et les placèrent au bord du fossé. Mais chaque fois qu'un d'entre eux paraissait, des balles tirées avec une grande justesse l'abattaient à l'instant. Après que quelques hommes eurent été frappés de la sorte, les autres semblèrent hésiter. Alors Lannes s'avançant tout couvert de ses décorations, s'empara de l'une de ces échelles, en s'écriant: Vous allez voir que votre maréchal, tout maréchal qu'il est, n'a pas cessé d'être un grenadier.—À cette vue ses aides de camp, Marbot et Labédoyère, s'élancent, et lui arrachent l'échelle des mains. Les grenadiers les suivent, prennent les échelles, se précipitent en foule sur le bord du fossé, et y descendent. Les coups de l'ennemi, tirés sur un plus grand nombre d'hommes à la fois, et avec plus de précipitation, n'ont plus la même justesse. On franchit le fossé, on escalade le mur à moitié renversé par nos boulets. Les grenadiers du 85e, suivant MM. Labédoyère et Marbot, pénètrent ainsi dans la ville, se dirigent vers l'une des portes et l'ouvrent au 85e, qui entre en colonne dans Ratisbonne. La ville est à nous. On court de rues en rues sous la fusillade, ramassant partout des prisonniers. Mais tout à coup on est arrêté par un cri de terreur parti du milieu des Autrichiens:—Prenez garde à vous, nous allons tous sauter en l'air! s'écrie un officier.—Il y avait en effet des barils de poudre qu'on avait laissés dans une rue, et que le feu échangé des deux côtés pouvait faire sauter. D'un commun accord on s'arrête; on roule ces barils de manière à les mettre à l'abri de l'incendie, et à s'épargner aux uns comme aux autres un péril mortel. Les Autrichiens se retirent ensuite, et abandonnent la ville à nos troupes.
Résultat de cette brillante campagne de cinq jours. Cette journée coûta encore à l'ennemi environ deux mille hommes hors de combat, et six à sept mille prisonniers. C'était la cinquième depuis l'ouverture de la campagne. Jetons un regard sur ces cinq journées si remplies. Le 19 avril, le maréchal Davout, remontant le Danube de Ratisbonne à Abensberg, avait rencontré l'archiduc Charles à Tengen, lui avait tenu tête, et l'avait arrêté sur place. Le 20, Napoléon, réunissant la moitié du corps du maréchal Davout aux Bavarois et aux Wurtembergeois, tandis qu'il attirait le maréchal Masséna sur le point commun d'Abensberg, avait percé vers Rohr la ligne des Autrichiens, et séparé l'archiduc Charles du général Hiller et de l'archiduc Louis. Le 21, il avait continué ce mouvement, et définitivement séparé les deux masses ennemies, en prenant Landshut et la ligne d'opération des Autrichiens, pendant que le même jour le maréchal Davout, formant à gauche le pivot de ses mouvements, rencontrait encore, et contenait l'archiduc Charles à Leuchling. Le 22, averti que l'archiduc Charles ne s'était pas retiré par Landshut, mais se trouvait à sa gauche vers Eckmühl, devant le corps du maréchal Davout, il avait subitement pris sa détermination, s'était rabattu sur Eckmühl, et, dans cette bataille, livrée sur l'extrémité de la ligne ennemie, avait accablé et acculé les Autrichiens vers Ratisbonne. Le 23 enfin, il terminait cette lutte de cinq jours en prenant Ratisbonne, et en refoulant en Bohême l'archiduc Charles réuni à l'armée de Bellegarde, mais séparé de celle de Hiller et de l'archiduc Louis. Outre l'avantage de s'ouvrir la route de Vienne que défendaient tout au plus 36 ou 40 mille hommes démoralisés, d'avoir pris l'immense matériel qui se trouvait sur la principale ligne d'opération de l'ennemi, d'avoir rejeté l'archiduc Charles dans les défilés de la Bohême, où celui-ci devait être paralysé pour long-temps, d'avoir rendu enfin à ses armes tout leur ascendant, Napoléon avait détruit ou pris environ 60 mille hommes, et plus de cent pièces de canon. Sur ces 60 mille hommes près de 40 mille avaient été atteints par le feu de nos fantassins ou le sabre de nos cavaliers[17]. Et tout cela Napoléon l'avait obtenu en se dirigeant, au milieu d'une confusion inouïe de lieux et d'hommes, d'après les vrais principes de la guerre. Sans doute en donnant davantage au hasard, en laissant l'archiduc courir sur Ratisbonne, sans amener à lui le maréchal Davout, Napoléon aurait pu se jeter sur les derrières de l'ennemi par Lancqwaid et Eckmühl, et peut-être prendre en un jour l'armée autrichienne tout entière. Mais, outre qu'il aurait fallu deviner le secret de cette situation, ce qui n'est donné à personne, Napoléon aurait manqué aux vrais principes en restant divisé en présence d'un ennemi concentré, et lui aurait livré ainsi la possibilité d'un grand triomphe. Au contraire, en amenant à un point commun le maréchal Davout par sa gauche, le maréchal Masséna par sa droite, il se mit en mesure de faire face à tout, quelles que fussent les chances des événements, et il put couper devant lui la ligne ennemie, percer sur Landshut, puis se rabattre à gauche, et accabler définitivement à Ratisbonne la grande armée autrichienne. Si nous l'osions, nous ajouterions qu'il vaut presque mieux avoir triomphé un peu moins en se conformant aux véritables principes de la guerre, qui ne sont après tout que les règles du bon sens, avoir triomphé un peu moins, disons-nous, mais sans courir aucune chance périlleuse, que d'avoir triomphé davantage en donnant trop au hasard. Napoléon n'eût jamais succombé, s'il avait dirigé la politique comme en cette occasion il dirigea la guerre. Du reste, l'Autriche, sous ces coups terribles, allait être abattue, l'Allemagne comprimée, l'Europe contenue: Napoléon n'avait jamais mieux mérité les faveurs de la fortune, qui, dans ces cinq journées, sembla de nouveau tout à fait séduite et ramenée.
FIN DU LIVRE TRENTE-QUATRIÈME.